30 octobre 2009

Martin Lings - Un Saint soufi du XXe siècle (note de lectura)

Sous-titre: Le cheikh Ahmad al-‘Alawî. Héritage et testament spirituels. Version française parue en novembre 1990, Editions du Seuil.
Titre original: A Sufi Saint of the Twentieth Century. Shaikh Ahmad al-‘Alawî. Georges Allen & Unwin Ltd, 1971, 1973.
Parole soufie: « Celui dont l’âme ne fond pas comme neige au creuset de la religion, de celui-là la religion fond comme neige au creux de la main. »

Première partie: La confrérie et la voie

1. Rencontre avec le cheikh Al-‘Alawî
Cette partie est une longue citation de Dr Marcel Carret, qui a eu le privilège de visiter et de soigner le cheikh Al-‘Alawî durant les dernières années de sa vie.
Sur le cheikh: « Ce qui me frappa tout de suite, ce fut sa ressemblance avec le visage sous lequel on a coutume de représenter le Christ. Ses vêtements, si voisins, sinon identiques, de ceux que devait porter Jésus, le voile de très fin tissu blanc qui encadrait ses traits, son attitude enfin, tout concourait pour renforcer encore cette ressemblance. L’idée me vint à l’esprit que tel devait être le Christ recevant ses disciples, lorsqu’il habitait chez Marthe et Marie. » (p. 16-17)
Les Européens de l’Afrique du Nord vivaient à l’époque de la colonisation dans un telle ignorance de la vie intime de l’islam que, pour eux, un cheikh ou un marabout était une espèce de sorcier, qui n’a d’importance qu’en raison de l’action politique qu’il pouvait exercer.
Le terme « faqîr » (pl. foqara), qui signifie « pauvre », dans le sens évangélique de « pauvre en esprit », est couramment employé pour désigner les membres d’une confrérie.
Le mot « zâwiyah » (littéralement « coin ») indique l’endroit (souvent une mosquée avec des dépendences), où se rencontrent les membres d’une confrérie. Les confréries soufiques jouent en Islam un rôle somme tout analogue à celui des ordres monastiques dans le christianisme, mais leurs membres ne pratiquent pas le célibat.

2. Les origines du soufisme
Le mot « mystique » n’est adéquat pour traduire « soufi » que s’il est employé dans son sens originel désignant l’homme qui connaît ou cherche à connaître des « mystères du Royaume des cieux ».
Le terme « soufisme » (taçawwuf) a été employé en islam après la deuxième ou la troisième génération, mais la réalité est ancrée profondément dans cette religion.
Les racines du soufisme remontent à la retraite spirituelle pratiquée, avant l’islam, par les ermites « abrahamiens » connues en Arabie sous le nom de Hunafâ.
Le Coran est le Verbe éternel et incrée de Dieu.
Dans le christianisme, c’est le Christ qui constitue la Révélation, non les Evangiles.
L’attestation que le Coran est révélé est un point fondamental de l’orthodoxie musulmane. La voie des mystiques est virtuellement présente dans sa totalité en certains passages coraniques où l’impact de la « substance » coranique reçoit une certaine direction de l’impact du sens.
Une des premières injonctions adressées au Prophète fut: « Invoque le nom de ton Seigneur et consacre-toi totalement à lui. » (Coran LXXIII, 8)
On peut dire que le nom Allâh est le canevas sur lequel est tissé le texte coranique.
Sans l’effacement du « moi » dans la « servitute », le « rapprochement de Dieu » ne peut être réalisé.
Un des noms du Prophète est ‘Abd Allâh (le serviteur de Dieu). Un autre nom est Habib Allâh (l’Aimé de Dieu).
Le Prophète Muhammad a laissé deux sortes de sentences: hadith qudsi (sentences sacrées), où Dieu parle à la première personne par la bouche du Prophète, et hadith sharîf (nobles sentences).
Tout le soufisme se trouve résumé dans le verset: « Mon serviteur ne cesse de s’approcher de Moi, par des actes de dévotion surérogatoires, jusqu’à ce que Je l’aime, et quand Je l’aime, Je suis l’Ouïe avec laquelle il entend, la Vue avec laquelle il voit, la Main avec laquelle il combat et le Pied avec lequel il marche. » (Bukhârî, 37)
Il existe, dans le Coran, une distinction hiérarchique entre les hommes. Ainsi, les simples croyants s’appellent « Compagnons de la droite », en opposition avec les « Compagnons de la gauché », les damnés. Les membres de la première catégorie seront nombreux parmi les premières et nombreux parmi les dernières générations. Au-dessus viennent les « Précesseurs », qui sont multitude parmi les premières générations et minorité dans les dernières. Ceux-ci sont littéralement ceux que Dieu a rapprochés de Lui-même, et ils boivent à la fontaine Tasnîm. Au-dessus viennent les « Justes », ceux qui boivent un breuvage parfumé au camphre, provenant de la fontaine Kafûr. La dernière catégorie sont les « Serviteurs de Dieu », les seuls qui ont directement accès à la fontaine kafûr.
La « servitude » et la « proximité » sont deux aspects du degré spirituel suprême. La première exprime l’extinction (fanâ’), l’autre la permanence (baqâ’) en Dieu.
Les saints s’abreuvent à Kafûr en tant que « Serviteurs » et à Tasnîm en qualité de « Proches ».
Le Christ s’exprime devant le peuple au moyen de paraboles, d’une manière analogue, le Coran exprime les mystères au moyen d’aphorismes suffisamment elliptiques pour échapper aux mésinterprétations des profanes, mais néanmoins doués d’une grande puissance d’expression.
L’écart entre l’exotérisme et l’ésotérisme est analogue à la différence entre géométrie plane et géométrie à trois dimensions; la dimension supplémentaire de l’ésotérisme est alors, analogiquement parlant, une dimension de « profondeur » ou de « hauteur ».
Baidâwî a dit: « Les réalités du monde céleste sont d’abord perçues par le cœur. »
Les sages de l’Orient et de l’Occident ont considéré le cœur comme le « trône de l’intellect ».
Symbolisme:
- la nuit correspond à l’âme;
- la lune au cœur;
- le soleil à l’esprit.
« De même que la lune est le dernier éclat de la lumière diurne dans l’obscurité de la nuit, de même le cœur est l’ultime reflet de la lumière divine – c’est-à-dire de la connaissance immédiate (gnose) – dans l’obscurité de l’âme; même dans sa forme la plus intellectuelle, la science propre à l’âme est tout mentale et n’a pas le caractère immédiat de la connaissance. » (p. 46)
Symbolisé par l’œil du cœur, l’intellect est l’organe de la vision transcendante.
Le cœur est le point où s’active le soi humain et où commence le soi transcendent.
Le mot « gnose » correspond au terme arabe ma’rifah. Le mot « gnostique », désignant l’homme qui parvient à cette connaissance, correspond au terme arabe (‘ârif).
Hadith: « Rien ne reste de ce monde, si ce n’est l’épreuve et l’affliction. »
Hadith: « Aucune époque n’adviendra pour vous qui ne soit suivie d’une époque pire encore. »
La couronne de la gnose soufie est le verset: « En vérité, nous appartenons à Dieu et c’est à lui que nous retournerons » (XXIV, 35; LVII, 3; II, 156).
L’invocation de la bénédiction divine est comparable à plus d’un titre à l’Ave chrétien.
Durant les six ou sept premiers siècles de l’islam, la tension entre la dérivé générale vers le bas de la communauté prise globalement et le mouvement vers le haut de la voie mystique a produit une sorte de développement secondaire du soufisme, qui n’est ni ascendant ni descendant et qui n’altère en rien les données essentielles.
Pour nombre d’orientalistes, le soufisme consiste en un ascétisme héroïque ponctué par des poèmes mystiques, des traités et des expressions paradoxales, choses totalement absentes durant les deux premières générations de l’islam, et dont aucune ne peut être considérée comme un trait essentiel du soufisme.
Les générations ultérieures de musulmans étaient moins capables que leurs prédécesseurs de faire la synthèse de deux énoncés apparemment contradictoires, autrement dit, l’activité intellectuelle avait cédé la place à une activité mentale.
Maxime soufie: « Recueille la connaissance de la poitrine des hommes, non des hommes. »
Maxime soufie: « Celui qui connaît Dieu, sa langue ne s’agite plus. »
Après le Coran et le Prophète, la troisième autorité suprême est ijmâ, l’accord unanime de ceux qui possèdent la science du Coran et des traditions (sunnah).
L’ijtihâd d’un groupe de personnes qualifiées a une autorité inférieure à celle de l’ijmâ’.
Les divergences entre les quatre grandes écoles musulmanes de droit canon résultent de l’ijtihâd différent de chacune d’elles. Mais chacune de ces écoles reconnaît cependant aux trois autres le droit de professer ses propres opinions.
L’islam comprend trois degrés:
- l’abandon ou la soumission (islâm au sens légal du terme);
- la foi (îmân);
- la vertu (ihsân).
L’islâm a été consacré par les écoles canoniques. L’îmân a été consacré par la théologie scolastique. L’ihsân est devenu, selon l’ijtihâd de Junaid et d’autres soufis, une branche organisée de la religion.
Les confréries soufiques sont nées pour conserver l’ihsân, qui était spontané dans les premières générations de l’islâm.
« De cette prédominance de l’« amour » dans la mystique chrétienne d’une part, et d’autre part de la « connaissance », c’est-à-dire de la gnose, dans le soufisme, il résulte que bien des termes couramment utilisés en l’une et l’autre de ces formes peuvent prêter à des malentendus s’ils sont pris hors de leur domaine propre. Mais, à la lumière de l’hindouisme, où les deux perspectives se côtoient, on peut savoir tout de suite, par exemple, que les ordres monastiques (« contemplatifs », dans l’Eglise catholique romaine) sont plus proches de la voie d’amour que de celle de la gnose. D’autre part, ce qu’on a appelé la « voie d’amour soufie » s’apparente beaucoup plus au jnâna qu’à la bakhti, car pour elle, l’amour se situe dans le cadre général de la connaissance. » (p. 52)
Hasan al-Baçri a dit: « Celui qui connaît Dieu L’aime et celui qui connaît le monde s’en détourne. »
Hadith: « Sois en ce monde comme un étranger ou un passant. » (Bukhârî)
Hadith: « Qu’ai-je à faire de ce monde? Lui et moi sommes pareils à un cavalier et à l’arbre sous lequel il cherche ombrage. Puis il poursuit son chemin, laissant l’arbre derrière lui. » (Ibn Mâjah)
L’art sacré est une expression des mystères et il jaillit directement du plus profond de la religion qui est la sienne.

3. L’homme par lui-même
Le cheikh naquit à Mostaganem, en 1869.
Son nom complet était Abu’l-‘Abbâs Ahmad ibn Muç-tafa’l-‘Alawî.
Le cheikh est mort le 11 juillet 1934.
Les soufis sont connus comme les « Gens » (al-qaum) en vertu de la tradition suivante et d’autres traditions analogues: « En vérité, Dieu a des anges, noble troupe de voyageurs, qui recherchent sur terre les assemblées du dhikr. Quand ils en découvrent une, ils se pressent en foule au-dessus de cette assemblée, aile contre aile, de sorte que les plus élevés d’entre eux se trouvent dans le Ciel. Dieu leur dit: « D’où venez-vous? » et ils répondent: « Nous venons de Tes serviteurs qui sont en train de Te glorifier, de célébrer Tes louanges et d’attester qu’il n’est pas de Dieu si ce n’est Toi, qui T’implorent et cherchent Ta protection. » Alors Dieu dit: « Soyez témoins que Je leur ai pardonné, que Je leur ai accordé ce pour quoi ils M’implorent et que Je leur ai assuré Ma protection contre ce à l’égard de quoi ils La recherchent. » Alors les anges disent: « Seigneur, parmi eux, assis au milieu d’eux, se trouve un pécheur. » Et Dieu dit: « A lui aussi, J’ai pardonné, car il est au milieu des gens (qaun) dont le compagnon qui s’assied avec eux ne sera pas maudit. » (Muslim, 8)
Le premier attachement a été auprès d’un des maîtres de la tarîqah ‘Isâwiyyah.
Certaines pratiques, comme avaler le feu ou charmer les serpents, sont répandues dans la tarîqah ‘Isâwiyyah, du moins dans certaines de ses branches. On en fait remonter l’origine au fondateur de cet ordre, Muhammad ibn ‘Isâ (mort en 1523). S’étant attiré la jalousie du sultan de Meknès, il reçut l’ordre de quitter la ville avec ses disciples. Ils n’avaient pas de provisions pour cet exode et furent bientôt extrêmement affamés; aussi, les disciples prièrent-ils leur Maître, qui avait la réputation de faire des miracles, de leur donner quelque nourriture. Ce dernier leur dit qu’ils pouvaient manger tout ce qu’ils trouvaient sur la route et, comme il n’y avait là que des cailloux, des scorpions et des serpents, ils mangèrent ceux-ci et apaisèrent leur faim sans en ressentir aucun mal.
Puis le disciple Al-‘Alawî a rencontré le cheikh Al-Bûzîdî. Et ce fut la grande rencontre.
Le cheikh Al-‘Alawî a cité plusieurs fois Abu’l-Hassan ash-Shâdhilî, son ancêtre spirituel: « La vision de la Vérité vint en moi et ne voulut plus me quitter, et c’était plus que je ne pouvais en supporter, aussi je demandai à Dieu de mettre un voile entre elle et moi. Alors une voix m’interpella, disant: « Même si tu l’implorais comme seuls Ses prophètes et Ses saints et Muhammad Son bien-aimé savent L’implorer, Il ne te séparerat pas d’elle par un voile. Mais, demande-Lui de te rendre assez fort pour elle. » Je demandai donc la force et Il me fortifia – louange à Dieu! »
Hadith: « Parle aux hommes selon la capacité de leur intelligence. »
Après la mort du cheikh Al-Bûzîdî, Al-‘Alawî devient cheikh à sa place.
Les visions sont souvent prises comme facteurs de décision par les soufistes. La base est traditionnelle: le Prophète avait dit: « La vision d’un croyant est la quarante-sixième partie de la prophétie. » (Bukhârî), encore: « Les visions viennent de Dieu et les rêves de Satan. » (Bukhârî)
« Un des disciples du cheikh, le seul d’entre eux avec qui j’ai eu un contact direct, me faisait remarquer, une fois, qu’une vision manifeste son origine spirituelle dans sa texture même, par une fraîcheur et une clarté dont les rêves ordinaires, projections du subconscient sont complètement dépourvus. Il ajouta que l’une des caractéristiques secondaires de la vision est qu’elle est souvent suivie, immédiatement, d’un état de pleine lucidité sans aucun processus intermédiaire de réveil. » (p. 74)
L’initiation consiste « à opérer une greffe sur une souche ancienne, [chose qui] est étrangère au monde moderne, excepté sur un plan matériel. Mais, dans le monde ancien, elle était aussi et surtout pratiquée sur des plans supérieurs. L’éloignement des mystères étant devenu pour l’homme une seconde nature, il était considéré comme indispensable, avant son entrée sur le chemin qui y conduit, de greffer sur la souche « déchue » - qui est, par définition, dominée par la connaissance purement mentale, et donc non mystique – du bien et du mal un greffon de la nature humaine primordiale. » (p. 80)
Note rédigée par Martin Lings: « Par extension, l’initiation était également considérée nécessaire à l’accomplissement de toute fonction – sacerdotale, royale, chevaleresque – qui implique que son détenteur soit intégralement humain, c’est-à-dire qu’il soit un médiateur entre le ciel et la terre, comme elle l’était aussi pour la pratique d’un art ou d’un métier – telle la maçonnerie – qui, en vertu de son symbolisme, peut trouver place dans la voie des mystères. A travers l’initiation, le novice acquiert une nouvelle hérédité spirituelle. Mais cette restauration virtuelle de la norme humaine originelle de la sainteté ne dispense pas l’initié de la tâche redoutable qui consiste à l’actuation, c’est-à-dire de veiller à ce que la nouvelle greffe croisse et fleurisse et à empêcher la souche ancienne de se réaffirmer. » (p. 80)
Au point de départ d’une religion, la question de l’initiation ne présente aucune urgence, car les premiers croyants sont dans l’étreinte d’une intervention divine, à un moment cyclique qui est « meilleur que mille mois », et dans lequel les anges et l’Esprit descendent. Comme ils se tiennent alors auprès d’une des sources majeures de la spiritualité, les germes latents en eux peuvent être irrigués aussi facilement qu’on peut être arrosé d’eau lorsqu’on se tient à proximité d’une fontaine ou d’une cascade. Mais au fur et à mesure que la caravane s’éloigne de l’oasis et parcourt le désert des siècles, les hommes s’avisent que l’eau très précieuse n’est plus en suspension dans l’air et que, désormais, on ne peut la trouver que dans certains réceptacles.
Le premier rite de transmission spirituelle, connu en Islam est le pacte d’allégeance, qui fit descendre, sur ceux qui l’accomplirent, le Ridwân divin. Ce mot, ont les traductions habituelles sont trop faibles, revêt une signification considérable quand il est utilisé à propos de la Divinité. De nombreuses traditions déclarent que la Béatitude en question est plus excellente que le Paradis, et les « Compagnons de l’arbre » - noms sous lequel on indique ceux qui la reçurent à cette occasion – furent spécialement vénérés de leur vivant et après leur mort.
Selon le récit du cheikh Al-‘Alawî, son entrée dans l’ordre Darqâwî a été faite d’abord par le pacte initiatique d’allégeance, puis il a reçu la transmission des litanies de l’ordre, et, finalement, il a été initié à l’invocation du Nom.
Aucun soufi ne se considère comme qualifié pour la pratique méthodique d’une invocation si elle ne lui a été conférée par une initiation formelle.
En dehors de l’initiation normale qui marque l’entrée dans la voie spirituelle, on peut obtenir le rattachement à une chaîne « pour sa bénédiction », comme le fit le cheikh Al-Madanî après son retour à Médine.
Il est très difficile de reconstituer les filiations des différentes branches soufiques. Par exemple, Haçan al-Basrî (640-727), au cours de sa longue vie, a reçu des transmissions variées de nombreux compagnons du Prophète.
Le voyage en Tunisie et en Turquie.

4. Le Maître spirituel
On a dit que le cheikh a passé dix ans en Orient: en Egypte, en Syrie, en Perse et dans l’Inde. En réalité, son seul voyage dans le Proche-Orient eut lieu peu de temps avant sa mort, lorsqu’il fit le pèlerinage à la Mecque et à Médine, poussa jusqu’à Jérusalem et Damas et revint à Mostaganem.
Berque écrit: « Nous avons connu cheikh Benalioua, de 1921 à 1934. Nous l’avons vu lentement vieillir. Sa curiosité intellectuelle s’aguisait chaque jour et, jusqu’à son dernier souffle, il resta un fervent de l’investigation métaphysique. Il est peu de problèmes qu’il n’ait abordés, guère de philosophies dont il n’ait extrait la substance. » (Revue africaine, 1936, p. 691-776)
Quand il avait du temps, le cheikh trouvait un aliment dans la méditation du Coran et du sunnah, et dans l’étude de certains traités soufis, en particulier ceux d’Ibn-‘Arabî et de Jîlî.
Il appréciait aussi les odes d’’Umar ibn al-Fârid, dont il connaissait par cœur de longs passages.
« A moins de se contenter de laisser entendre que Dieu est un monstre d’injustice, de caprice et d’inefficacité, on doit considérer que les paroles du Christ: « Nul ne viendra au Père que par moi » ont été prononcées par lui en tant que Logos, Parole de Dieu, dont non seulement Jésus, mais, par exemple, les avatars de l’hindouisme, et aussi le Bouddha, sont des manifestationsl et de même que « le Verbe est devenu chair », de même les Vêdas, la Torah et le Coran sont « le Verbe devenu livre ». Mais depuis que tant de peuples, en particulier d’origine européenne et méditerranéenne, sont incapables d’adhérer sérieusement à une religion sans penser qu’elle est la seule ou qu’elle bénéficie d’un privilège exceptionnel, il est à l’évidence providentiel que le mot du Christ cité plus haut soit compris par la plupart des chrétiens dans un sens exclusif, comme référée seulement à l’unique manifestation du Verbe, et que le musulman moyen, parce qu’il ne dénie pas les autres religions, ait tendance à en rejeter la validité sur les temps pré-islamiques. » (p. 90-91)
Le pape Pie XI, déclarait confidentiellement au cardinal Facchinetti, qu’il venait de désigner comme délégué apostolique en Libye: « Ne pensez pas que vous allez auprès d’infidèles. Les musulmans reçoivent le salut. Les voies de la Providence sont innombrables. » Ces mots ont été rendus publics dans L’Ultima, Florence, année VIII, no 75-76, p. 261.
En Islam, c’est la perspective de la connaissance qui l’emporte sur celle de l’amour, et le soufi est essentiellement un gnostique. Le soufisme est moins un chemin bordé de tentations et de distractions qu’un passage à travers une nature sauvage dont chaque pierre peut être instantanément transformée en joyau.
Le soufi ne peut manquer de s’intéresser, potentiellement, à toutes les autres religions révélées. En tout cas, il sera plus ou moins obligé de conserver extérieurement les préjugés de la majorité de ses coreligionnaires afin d’éviter de créer un scandale.
Le Prophète a promis pour chaque siècle un rénovateur (mujaddid) de la foi. Il semble que pour le XXe siècle, ce fut le cheikh Al-‘Alawî. Avant lui, ce fut le grand cheikh Ad-Darqâwî.
Berque a dit, sur le cheikh Al-‘Alawî: « Il émanait de lui un rayonnement extraordinaire, un irrésistible magnétisme personnel. Son regard agile, lucide, d’une singulière attirance… Très affable, courtois, en retrait, tout de nuances et d’attitude volontiers conciliante… On sentait en lui une volonté tenace, une ardeur subtile qui, en quelques instants, consumait son objet. »
Un des disciples, sur le cheikh: « Quand il parlait, il semblait presque négligent, comme s’il avait compté sur quelque aide extérieure, et, en même temps, il maîtrisait les cœurs et leur imposait son point de vue. »
Un autre disciple, toujours sur le cheikh: « Il parlait à chacun selon sa capacité intellectuelle et sa disposition particulière et, lorsqu’il s’entretenait avec quelqu’un, il semblait que cette personne fût la seule au monde qu’il aimât. »
Le cheikh a introduit comme élément de méthode la pratique de la khalwah, c’est-à-dire de la retraite spirituelle dans la solitude d’une cellule isolée ou d’un petit ermitage. Si le souvenir de Dieu est l’aspect positif ou céleste de toute voie mystique, son aspect négatif ou terrestre est le renoncement à tout ce qui est autre que Dieu.
Selon Abd al-Karîm Jossot, le cheikh a dit: « La khalwah est une cellule dans laquelle je place le novice après qu’il a juré de ne pas la quitter pendant quarante jours si besoin est. Dans cet oratoire, il ne doit rien faire d’autre que répéter continuellement le nom divin (Allâh) en prolongeant à chaque invocation la syllabe âh jusqu’à ce qu’il soit à bout de souffle.
Préalablement, il doit avoir récité la shahâdah (lâ ilâha illa Llâh, « il n’y a de Dieu que Dieu ») soixante-quinze mille fois.
Durant sa retraite, il jeûne rigoureusement tout le jour, ne rompant son jeûne qu’entre le coucher du soleil et l’aube… quelques foqara obtiennent l’illumination soudaine au bout de quelques minutes, d’autres seulement après plusieurs semaines. Je connais un faqîr qui a attendu huit mois. Chaque matin, il me disait: « Mon cœur est encore trop dur », et il poursuivait sa khalwah. A la fin, ses efforts furent récompensés. » (p. 96)
En dehors de l’hostilité des autres zawâyâ, le cheikh dut faire face aux attaques des ennemis du soufisme.
« La plupart des gens étant portés à s’irriter contre ce qu’ils ne comprennent pas, tout détracteur de la voie mystique, si grossiers et si inintelligents que soient ses arguments, est à peu près assuré, aujourd’hui, de susciter par ses paroles un concert d’approbation; non seulement parmi ceux qui sont antireligieux, mais aussi – et peut-être surtout – chez une certaine catégorie de croyants. » (p. 99)
Dans l’islam, chaque croyant est, en un sens, un prêtre.
Hadith: « Abu Hurairah a dit: « J’ai gardé précieusement en ma mémoire deux dépôts de connaissance que je reçus de l’Apôtre de Dieu. J’ai divulgué l’un; mais, si je divulgais l’autre, vous me couperiez la gorge. »
Hadith: « On ne verra jamais la terre manquer de quarante hommes dont le cœur est comme le cœur de l’Ami du Tout-Miséricordieux. » (On comprend par l’Ami – Abraham).
Etant donné le génie du rythme propre aux Arabes, une pratique aussi simple et aussi élémentaire que le dhikr des Darqâwâ-‘Alawîyyah pouvait se fixer en une génération.
Aux yeux des soufis, l’assujettissement du corps à un mouvement rythmé est une aide et rien de plus. Son but est de faciliter le dhikr, au sens de concentration de toutes les facultés de l’âme sur la vérité divine.
La connaissance de la vertu du rythme fait partie de l’héritage de l’homme primordial, et tous les hommes la possèdent instinctivement, qu’ils en soient conscients ou non.
« Le rythme, comme toutes les autres forces cosmiques et potentiellement sacrées, telles celles qui sont mises en œuvre dans la magie par exemple, peut être perverti et tourné dans la mauvaise direction. Il est dès lors d’une importance vitale de savoir distinguer le « rythme blanc » du « rythme noir », et il y a peu de doute sur celui des deux qui est le plus familier à l’Occident moderne. Inutile de dire que les mots « blanc » et « noir » sont utilisés ici sans aucune signification ethnologique. A en juger par le peu que nous avons eu la possibilité d’entendre le rythme de la plupart des Africains dans leur pays natal est éminement « blanc ». » (p. 103)
La danse sacrée des soufis entre dans une catégorie plus générale de pratiques résumées par le mot arabe tawâjud.
Ibn Qayyim al’Janziyyali, autorité de l’islam exotérique, a dit: « Le tawâjud est la recherche d’un état d’extase (wajd) par un effort délibéré, et il y a divergence d’opinions pour savoir si c’est légitime ou non. La vérité est que si quelqu’un fait effort en vue d’accroître sa réputation, c’est blâmable, mais si c’est pour obtenir un hâl (réalisation partielle et transitoire d’un degré) spirituel ou un maqâm (réalisation intégrale et permanente d’un degré spirituel), c’est justifié. » (p. 104)
Hadith: « Pleurez, et si vous ne pleurez pas, alors essayez de pleurer. »
On rapporte que le Prophète considérait que, de toute sa famille, celui qui lui ressemblait le plus était son cousin Ja’far à qui il dit une fois: « Tu me ressembles à la fois par la physionomie et par le caractère »; sur quoi, Ja’far ne pouvant trouver de mots pour exprimer sa satisfaction se mit à danser en présence du Prophète.
Dans l’Islam, l’accomplissement des rites est considéré comme ardent ou tiède selon l’intensité de notre souvenir de Dieu pendant que nous les accomplissons.
Dans ses derniers conseils, le cheikh ‘Ali al-Jamal recommanda au cheikh Ad-Darqâwi de suivre, lui et ses disciples, l’exemple du compagnon du Prophète, Abû Hurairah, en portant leur rosaire autour du cou. Le cheikh Al-‘Alawî autorisa, par exception, ses disciples orientaux à le porter à la main, s’ils le désiraient, selon l’usage général de leurs pays. Mais lui même, ainsi que ses disciples algériens et marocains continuèrent, comme les autres, Darqâwâ, à suivre la recommandation du cheikh ‘Alî al-Jamal. Leurs grains de bois taillés en larges disques font de ces rosaires des colliers d’une remarquable virilité, très différents des rosaires du Moyen-Orient, plus petits et plus fins, aux grains ronds, généralement d’ambre ou de nacre, et que l’on tient habituellement à la main.
Au Maghreb comme en Orient, les rosaires ont généralement quatre-vingt-dix-neuf grains, ils se terminent par une pièce, nommée alif, ayant à peu près la forme d’un doigt qui achève la centaine; c’est le nombre le plus souvent prescrit par le Prophète pour la récitation des formules. Pour réciter mille fois une formule, les soufis placent devant eux dix cailloux ou objets quelconques et en retirent un à la fin de chaque centaine. Pour les litanies plus courtes, dont chaque formule est généralement répété trente-trois fois, la plupart des rosaires comportent un petit alif, ou une borne de division d’une autre forme après le trente-troisième et le soixante-sixième grain.
Les exotéristes bornés taxent d’hypocrisie tous ceux qui utilisent le rosaire.
Il est visible chez le chaikh Al-‘Alawî l’absence de projets en ce qui concerne les détails, ainsi que son habitude de compter sur une inspiration qui puisse lui indiquer ce qu’il faut faire.
Bien que le terme Al-Insan al-Kamil, utilisé par les soufis pour désigner l’état de réalisation spirituelle suprême, transcende infiniment la nature humaine, il n’inclut pas moins, sur le plan terrestre, une perfection humaine intégrale qui implique non seulement une absence statistique des défauts mais aussi, dynamiquement, une réaction parfaite à l’égard de chaque circonstance de la vie; c’est-à-dire une réaction entièrement conforme à la volonté du ciel.
L’essence intime de l’islâm est l’istislâm (adhésion de plein gré à la volonté divine).
Delacroix, dans Etudes d’histoire et de psychologie du mysticisme, dit que le chaikh Al-‘Alawî est saisi par le « on d’action créatrice de la plupart des grands mystiques ». Sur le même grand personnage, il a écrit aussi: « Sa foi était débordante, communicative, toute en lyrisme jaillissant. Mais, en même temps, il gardait un sens aigu du fait et de son utilisation immédiate. Il appartenait à cette classe d’esprits si fréquents en Afrique du Nord, qui peuvent passer sans transition de la rêverie à l’action, de l’impondérable à la vie, des grands mouvements d’idées aux infinitésimaux de la politique indigène. »
Le cheikh Al-‘Alawî était aussi conscient que son maître du fait qu’aucune purification n’est complète si elle n’inclut pas la purification des idées fausses comme celle de toutes les autres impuretés psychiques.
Le cheikh a fondé un hebdomadaire religieux en 1912, Lisân ad-Dîn, qu’il a remplacé en 1926 par un autre, Al-Balâgh al-Jazâ’îrî.
Maintes fois, As-Salafiyyah ont provoqué la colère et les sarcasmes du cheikh.
En tant que guide spirituel, le cheikh Al-‘Alawî savait que les vêtements, qui forment l’ambiance immédiate de l’âme humaine, ont un pouvoir incalculable de purification ou de corruption. Dans toutes les civilisations théocratiques, c’est-à-dire dans toutes les civilisations à l’exception de la civilisation moderne, le vêtement a été inspiré par la conscience que l’homme est le représentant de Dieu sur terre. En particulier, le vêtement arabe de l’Afrique du Nord-Ouest, turban, bournous et djellaba, qui n’a pas changé depuis des siècles, est une combinaison parfaite de simplicité, de sobriété et de dignité, et il conserve ces qualités jusque dans les haillons.

Deuxième partie. La doctrine
5. L’unicité de l’Etre
Nicholson, dans A Literary History of the Arabs, a dit: « La perspective mystique étant toujours et partout essentiellement la même, en dépit des modifications particulières dues au milieu dans lequel elle s’épanouit et à la forme religieuse sur laquelle elle s’appuie, on voit des systèmes éloignés et sans parenté entre eux, présenter une similitude extraordinairement étroite et coïncider même en bien des modalités d’expression... Nombre d’auteurs écrivant sur le soufisme n’ont pas tenu compte de ce principe, d’où la confusion qui a longtemps regné. » (à la page 384 de l’ouvrage cité)
La doctrine de l’unité de Dieu (wahdat al-wujûd) tient une place centrale dans le soufisme.
Qui dit lâ ilâha illa’Llâh (il n’y a pas de divinité, si ce n’est la Divinité), dit aussi: il n’y a pas de réalité si ce n’est la Réalité. Ainsi, tout musulman doit admettre que Dieu seul est absolument réel.
Hadith: « Dieu était, et rien avec Lui. Il est maintenant tel qu’Il était. »
L’« unité de l’Etre » signifie que la création n’est en réalité rien d’autre que l’omniprésence de l’unique vérité divine.
Dans l’Encyclopédie de l’Islam, Massignon affirme à tort que wahdat al-wujûd - traduit de façon malheureuse par « monisme existentialiste » - signifie que « l’ensemble de tous les êtres, dans toutes leurs actions, est divinement adorable » (Encyclopédie de l’Islam, article Taçawwuf). Mais il n’est nullement question ici que la somme des choses soit plus divine que chaque chose prise séparément. Il y a dans le moindre moucheron un secret divinement adorable d’une totale adoration. En d’autres termes, pour ceux qui sont en possession de la vision mystique, là est la Face de Dieu.
L’état spirituel de baqâ, auquel aspirent les contemplatifs soufis et dont le nom signifie la pure « subsistance » hors de toute forme, est le même que l’état de moksha, la « délivrance » dont parlent les doctrines hindoues, comme l’« extinction » (al-fana’) de l’individualité qui précède la « subsistance » est analogue au nirvana en tant que notion négative.
Le Traité de l’unité d’Ibn ‘Arabî dit: « Quand le secret d’un seul atome d’entre les atomes est clair, le secret de toutes choses créées, extérieures et intérieures, est clair et tu ne vois plus rien en ce monde ou en l’autre que Dieu. »
Les soufis sont parfois accusés de croire à la localisation (hulûl) de Dieu, mais en fait ils savent très bien que Dieu, étant partout, ne reçoit aucune localisation particulière.
Al-Hallâj a dit: « Toi qui as rempli tout le « où » et tout ce qui est au-delà du « où », où es-tu donc? »
Le cheikh Al-‘Alawî a dit: « Ne crois pas que cela soit une doctrine de localisation, car il ne peut y avoir localisation sans qu’il y ait deux êtres dont l’un occupe une place dans l’autre, tandis que notre doctrine est celle-ci: « il n’est pas d’être si ce n’est Son être. »
Wahdat al-wujûd concerne la réalité absolue, elle n’a rien à voir avec la « réalité » au sens ordinaire, c’est-à-dire avec ces vérités moindres et relatives que les soufis appellent « métaphoriques ».
Une des premières choses que doit faire le novice de la tarîqah ‘Alawiyyah c’est de se défaire le plus possible de l’agilité de l’« intelligence profane », qu’un faqîr comparait un jour « aux pirouettes d’un singe attaché à un poteau », et d’acquérir une agilité d’un autre ordre, comparable à celle d’un oiseau qui modifie constamment le niveau de son vol. Le Coran d’abord, puis les traditions du Prophète (sunnah) sont en islam les grands prototypes de cette sorte de mobilité.
Les trois parties du rosaire de la tarîqah ‘Alawiyyah sont: d’abord une demande de pardon à Dieu, ensuite une prière de bénédiction sur le Prophète et enfin l’affirmation de l’unité divine. Selon Hasan ibn ‘Abd al-‘Aziz, l’un des disciples du cheikh, ce triple rosaire est utilisé dans toutes les branches de la tarîqah Shâdhiliyyah. Les mêmes formules sont également utilisés avec quelques variantes dans de nombreuses branches de la tarîqah Qâdiriyyah et d’autres encore.
« Le refus de voir que le mysticisme n’est jamais un « système » et que les mystiques sont consciemment et méthodiquement « contradictoires », prenant tantôt un point de vue et tantôt un autre, a conduit à une grande confusion, en particulier, en ce qui concerne wahdat al-wujûd. Tous les soufis admettent que la possibilité existentielle a une certaine réalité relative, mais il est impossible qu’aucun d’eux ait pu croire que dans la réalité absolue il y ait autre chose que l’unité divine [...]. » (p. 141)
Gairdner, qui a vu dans wahdat al-wujûd un abîme panthéiste, et Nicholson, qui l’appelle « une infinie et morne négation », devraient se demander s’ils la comprennent réellement.
Massignon a écrit que wahdat al-wujûd fut formulée pour la première fois par Ibn ‘Arabî. Il se peut que jusqu’à lui le terme n’ait pas été utilisé d’une façon générale, mais la doctrine elle-même occupait une place prédominante dans la pensée de ses prédécesseurs.
‘Abd Allâh al-Harawî, dans l’ouvrage Manâzil as-Sâ’irîn, a dit: « Nul n’affirme vraiment l’unité de Dieu, car celui qui l’affirme se met par là même en contradiction avec elle... Lui, Lui, est l’affirmation de son unité, et qui prétend la décrire blasphème (en créant une dualité par l’intrusion de sa propre personne). »
Al-Hallâj a dit: « Qui prétend affirmer l’unité de Dieu Lui donne par là même un associé. »
Al-Kharrâz, en son Livre de la véracité, cite le compagnon Abû ‘Ubaidah: « Je n’ai jamais considéré une seule chose sans que Dieu fût plus proche de moi que cette chose. »
Le plan inférieur de l’existance est la perception de la « réalité » toute relative de l’absence de Dieu, elle est pure illusion comparativement à l’absolue réalité de Sa présence.

6. Les trois Mondes
Le cheikh Mawlâj Al-‘Arabi ad-Darqâwî a dit: « Comme j’étais en état de souvenir, les yeux baissés, j’entendis une voix disant: Il est le premier et le dernier, l’extérieur et l’intérieur. Je restai silencieux et la voix répéta cela une deuxième fois, puis une troisième fois, je dis alors: « Pour le premier je comprends, pour le dernier je comprends et pour l’intérieur je comprends, mais quand à l’extérieur, je ne vois rien que des choses créées. » Et la voix reprit: « S’il y avait quelque extérieur autre que Lui-même, je te l’aurais dit. » A cet instant, je réalisai toute la hiérarchie de l’Etre absolu. »
Le Monde des humains – ‘âlam an-nâsût
Le Monde de la souveraineté – ‘âlam al-Malakût
Le Monde de la domination – ‘âlam al-Jabarût
Les soufis parlent souvent de quatre Mondes, dont le quatrième est cette Réalité ultime, le Monde de l’essence embrassant tout, ‘âlam al-‘Izzah, le Monde du pouvoir souverain.
Si on représente la voie mystique comme l’ouverture d’une série de portes, les « preuves » dont parle le cheikh sont des clefs que donne le Maître spirituel, l’une après l’autre, au disciple; et, dans la tarîqah ‘Alawiyyah, comme sans doute dans d’autres ordres, la sentence « Quand la porte a été ouverte, jette la clef. » est bien connue. Cette sentence, toutefois, ne doit jamais être interprétée d’une façon trop stricte, car certaines clefs ouvriront plus d’une porte et doivent être précieusement conservées; mais, du moins, elle montre toute la différence entre l’attitude des mystiques et celle des théologiens dogmatiques, sans parler de celle des philosophes, à l’égard de leurs propres formules.
Dans son chapitre sur la majesté divine, dans Al-Insân al-Kâmil, Jîlî donne une liste des noms de majesté (Al-Asmâ’al-Jalâliyyah) parmi lesquels Al-Qâbid (Celui qui Contracte), Al-Mumit (Celui qui Tue), Al-Mu’id (Celui qui Ramène, Celui qui Réintègre ou Celui qui Transforme), Al-Wârith (l’Héritier).
La beauté divine déploie le monde comme un symbole de Dieu, tandis que la majesté divine révèle les limitations du monde en ce qu’il n’est qu’un symbole, et le réduit finalement à rien.
Le cheikh Al-‘Alawi a dit: « Tout être est compris dans l’affirmation de l’unité (lâ ilâha illa’Llâh) et tu dois l’inclure aussi en nommant le plus noble des serviteurs (en disant Muhammadan rasûlu’Llâh, Mohammed est l’apôtre de Dieu).
Cette seconde attestation inclut les trois mondes: Muhammad désigne le Monde du royaume, c’est-à-dire le monde sensible, et la référence à sa mission d’apôtre est une référence au Monde de la souveraineté, le monde intérieur des secrets des conceptions abstraites, c’est l’intermédiaire entre l’éphémère et l’Eternel, le nom divin désigne le Monde de la domination, la mer où les sens et les concepts prennent également naissance.
Rasûl (apôtre, envoyé) est vraiment le médiateur entre l’éphémère et l’Eternel, puisque sans lui l’existence serait réduite à rien, car, si l’éphémère rencontrait l’Eternel, l’éphémère s’évanouirait et il ne resterait que l’Eternel. » (p. 163)

7. Le symbolisme des lettres de l’alphabet
Hadith: « Tout ce qui est dans les Livres révélés se trouve dans le Coran, tout ce qui est dans le Coran se trouve dans la Fâtihah, tout ce qui est dans la Fâtihah se trouve dans Bismi’Llâhi’r-Rahmâni ‘r-Rahîm » et « Tout ce qui est dans Bismi’Llâhi’r-Rahmâni ‘r-Rahîm se trouve dans la lettre bâ’, elle-même contenue dans le point qui est au-dessous d’elle. »
Le point est essentiellement différent des lettres. A l’opposition des autres signes, il ne saurait pas être limité par une définition. Il transcende tout ce qu’on peut trouver dans les lettres, en longueur, petitesse ou sinuosité, de sorte qu’on ne peut pas le saisir visuellement ou auditivement, comme on saisit les lettres. Les lettres sont les qualités du point, mais aucune lettre ne peut, dans sa forme ni dans sa signification, comporter ce qui est intimement propre au point.
« Il est donc clair que le point échappe à toute expression. De même, il n’est pas de mot qui puisse exprimer l’Essence secrète du Créateur. C’est pourquoi, chaque fois que le gnostique essaie d’exprimer par des mots l’incomparabilité divine, c’est-à-dire quand il cherche à rendre ce qu’il faut entendre par la plénitude de l’Essence avec tous ses attributs, la formule sortant de sa bouche manque de très loin son but, en raison des limitations du langage. » (p. 172)
Le Prophète: “La première chose que Dieu créa fut le calame.”

8. La grande paix
Le rythme peut, rituellement, servir de pont entre la perpétuelle fluctuation de ce mone (ou de l’âme), et l’immuabilité du monde infini de la paix divine.
Le passage de l’agitation à la paix par le rythme, du microcosme au métacosme par le macrocosme, de l’individu à Dieu par l’homme universel n’est pas seulement représenté dans la danse sacrée, mais aussi dans le rosaire.
La respiration rythmique d’un faqîr pendant la danse est très comparable à celle d’un homme sur le point de mourir et déjà à demi réintégré dans le monde plus grand dont il était issu. Ainsi, le faqîr anticipe sa mort en une agonie rituelle qui symbolise l’extinction de tout ce qui n’est pas Dieu.
« La réalisation la plus complète de la paix intérieure implique le déplacement de la conscience, d’un centre secondaire ou illusoire dans l’unique vrai centre où le sujet n’est plus le bâ’ mais l’alif; il n’est plus l’être créé mais le Créateur. Ce déplacement n’est autre que la concentration au vrai sens du mot; il s’ensuit donc que, pour celui qui est vraiment concentré, le symbolisme de l’inspiration devient l’absorption de tout dans l’unité de l’essence, et l’expiration la manifestation des noms divins et des qualités divines. » (p. 180-181)
Abû Sa’îd ibn al-A’râbî, sur l’extinction (fanâ’): “C’est que l’infinie majesté de Dieu apparaisse au serviteur, lui faisant oublier ce monde et l’autre, avec tous leurs éclats, degrés et stations, et tout souvenir d’eux; l’éteignant à la fois à l’égard de toutes les choses extérieures, de sa propre intelligence et de son âme, et même à l’égard de son extinction et de l’extinction de son extinction, à cause de sa totale submersion dans les eaux de la réalisation infinie. »
Le Prophète: “Mourez avant que vous mouriez.”
Le sens de la mort dans la doctrine des soufis est l’extinction du serviteur, c’est-à-dire son effacement total, son annihilation.
Abû Yazîd al-Bistamî, sur lui-même: « Abû Yazid est mort. Dieu veuille ne point lui faire grâce. »
Abû’l Abbas al-Mursî priait ainsi: « O Seigneur, ouvre notre œil intérieur et illumine nos contrées les plus secrètes, éteins-nous à nous-mêmes et accorde-nous de subsister en Toi, non en nous-mêmes. »

9. La gnose
Il est impossible d’isoler l’Essence. C’est pourquoi l’œil corporel, dont les objets de vision sont normalement les choses terrestres, ne peut voir l’Essence en tant que distincte du monde sensible, car cela reviendrait à isoler l’Essence de ce monde.
Il est possible pour l’œil extérieur de voir la vérité tout en étant encore « en ce monde », à condition que cet œil extérieur soit capable de réaliser un accord parfait avec l’œil intérieur.
Ce qui empêche de voir la vérité en ce monde, c’est que les créatures ne la reconnaissent pas.

10. La purification rituelle
Principe général du soufisme: une parfaite formation exotérique constitue l’indispensable préparation pour entrer dans la voie ésotérique.
Le symbolisme d’un rite est son essence même, sans laquelle il perdrait sa qualité rituelle.
« Celui qui ne considère que la signification extérieure ou littérale en l’isolant de l’ensemble est un matérialiste (hashwî), et celui qui ne considère que la signification intérieure en l’isolant de l’ensemble est un pseudo-mystique (bâtini), mais celui qui allie les deux significations est parfait. » (Al-Ghâzzalî, Mishkât al-Anwâr, p. 128-129)
Le but de l’ablution, en islam, est d’éliminer l’impureté intérieure, symbolisée par les différentes modalités d’impureté extérieure ou, en cas de doute, de ce q u’on suppose être une impureté extérieure et qui rend l’ablution nécessaire pour l’accomplissement de la prière rituelle. La loi définit seulement l’impureté extérieure ou symbolique, la conception de ce qu’elle symbolise variant selon les différentes aspirations spirituelles.

11. La prière rituelle
La station suprême est symbolisée, sous un ou plusieurs de ses aspects, en chaque rite fondamental de chaque religion quand ce rite est considéré en sa plus haute signification.
La complexité du symbolisme n’est autre que celle de l’Univers lui-même, le symbolisme étant la science des rapports entre les différents niveaux d’existence.
« Les gestes de la prière sont les suivants:
a) Se tenir droit, face à la direction de La Mecque, les mains levées, paumes vers l’avant, de chaque côté de la tête, les pouces touchant presque les oreilles et l’extrémité des doigts à peu près au niveau du sommet de la tête.
b) Dire Allâhu Akbar.
c) Abaisser les mains sur les côtés ou les joindre sur la poitrine (ce point varie selon les différentes écoles de la Loi) et réciter la Fâtihah (le chapitre qui ouvre le Coran) suivie de quelque autre passage du Coran au choix de l’adorant.
d) Faire un inclination dans laquelle les mains s’appuient sur les genoux de sorte que le dos soit presque horizontal.
e) Se redresser complètement en disant: « Dieu écoute celui qui Le loue. » (Tous les autres gestes de la prière, y compris l’inclination elle-même, sont accompagnés des mots Allâhu Akbar.)
f) Faire une prosternation en s’agenouillant, le front touchant le sol et les mains à plat de chaque côté de la tête.
g) Se relever de la prosternation en position assise.
h) Faire une deuxième prosternation.
Ces mouvements constituent un cycle de prière qui est répété un nombre de fois variant selon les différentes prières. Au coucher du soleil la prière comporte trois de ces cycles, quatre à la nuit, deux à l’aurore, quatre à midi et quatre au milieu de l’après-midi. A la fin du deuxième cycle de chaque prière, on reprend la position assise (après h) pour réciter une formule par laquelle l’adorant se consacre lui-même à Dieu et demande la paix. On fait de même à la fin du deuxième cycle; au lieu de se relever pour un nouveau cycle, l’adorant termine la prière en position assise, en tournant la tête à droite et en disant As-Salâmu’ alaikum. » (note à la pagte 210)
Le Prophète: « C’est dans la prosternation que le serviteur est le plus près de son Seigneur. »


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27 septembre 2009

Nikolai Berdiaev - Un Nou Ev Mediu (note de lectură)

de Irina Bazon

Nikolai Berdiaev, Un Nou Ev Mediu (1927) – note de lectură
(Editura Omniscop, Craiova, 1995, traducere de Maria Vartic)

SFÂRŞITUL RENAŞTERII

Renaşterea medievală inspiră arta gotică şi pictura primitivilor italieni, a căror renaştere e creştină. Sfinţii Dominic şi Francisc, Ioachim de Flore şi Sfântul Thomas D’Aquino, Dante şi Giotto, iată adevărata renaştere a spiritului omenesc, a creaţiei omeneşti şi care nu este fără legătură cu antichitatea. În epoca renaşterii medievale şi creştine exista deja, în modul de creare, o relaţie cu natura, cu gândirea omului, cu arta, cu totalitatea vieţii. Este ceea ce se înţelege prin prima Renaştere italiană – Trecento: cea mai mare epocă a istoriei europene, punctul său culminant.

Omul intră în Renaştere cu experienţa medievală, cu prepararea medievală. Şi tot ce a fost grandoare autentică în Renaştere avea o legătură cu Evul Mediu creştin. Azi omul intră într-un viitor necunoscut, cu experienţa Istoriei modeme şi preparaţia ei. Şi el intră în această epocă nu plin de sevă creatoare – ca în epoca Renaşterii – ci epuizat, debilizat, „fără credinţă”, golit.

Evenimentele se desfăşoară în realitatea spiritului înainte de a se manifesta în realitatea externă a Istoriei.

În Istoria modernă, ceea ce s-a realizat este cu totul altceva decât au visat primii umanişti şi părinţii Renaşterii. Prevedeau ei, oare, că urmările noului lor sentiment al vieţii, al ruperii cu profunzimile spirituale şi cu sensul spiritual al Evului Mediu, al iniţiativei lor creatoare, vor fi secolul al XlX-lea şi maşinile lui, materialismul şi pozitivismul lui, socialismul şi anarhismul lui, sleirea energiei spiritual-creatoare, căreia i-au dat loc?

Pentru a preamări pe om, umanismul l-a privat de asemănarea divină şi l-a supus necesităţii naturale.

Triumful acesta al omului natural asupra celui spiritual, în Istoria modernă, trebuia să ducă la sterilitatea creatoare, adică la sfârşitul Renaşterii, la autodistrugerea umanismului.

Toate realizările istoriei reprezintă tot atâtea eşecuri formidabile. Renaşterea nu a izbutit; nici Reforma şi „Luminile”. De asemenea, nu au izbutit nici revoluţiile inspirate din „lumini” şi speranţele pe care le aduceau cu ele s-au distrus. în acelaşi fel nu va izbuti socialismul în acţiune.

Şi această fiinţă, care a vrut să se încreadă numai în sine, se găseşte fără apărare în mijlocul elementelor dezlănţuite care îl asediază. Faţa omului nu poate fi păstrată de forţele omului natural, ea postulează pe omul spiritual. Fără curentele ascetismului religios, care pune distanţele, care subordonează inferiorul superiorului, menţinerea personalităţii e imposibilă.

Individualismul a golit individualitatea omenească, a lipsit personalitatea de formă şi consistenţă, a nimicit-o.

Umanismul a luat pe om în afară de concret, nu cu legăturile sale spirituale, ci pe cale abstractă, ca şi cum ar fi fost vorba de un atom al ‘naturii închis în el însuşi.

Şi ea, inevitabil, trebuia să ducă la un individualism şi socialism extrem, care sunt două forme ale atomizării, ale descompunerii abstracte a societăţii şi personalităţii. … Fr. Nietzsche şi Karl Marx, au ilustrat cu o generală putere aceste două forme ale autonegării şi autodistrugerii umanismului. La Nietzsche umanismul se tăgăduieşte sub forma sa individualistă; la Marx, sub forma sa colectivă.

Nietzsche este copilul umanismului timpurilor modeme şi victima lui. El plăteşte păcatele acestuia. În destinul lui Nietzsche, umanismul devine contrariul lui. Nietzsche simte că omul este „ruşine şi umilinţă”. El este setos să-1 vadă că se înalţă; voinţa sa aspiră la supraom. Morala lui Nietzsche nu admite valoarea personalităţii omeneşti; ea rupe cu umanul şi predică asprimea faţă de om în numele scopurilor supraumane, în numele viitorului şi al sublimităţii. Supraomul înlocuieşte la Nietzsche pe Dumnezeul pierdut El nu poate şi nu vrea să se menţină numai în uman. Cu individualismul suprauman al lui Nietzsche imaginea omului dispare.

In acelaşi fel dispare omul în supraumanul colectivist al lui Marx. Spiritualiceşte, Marx a ieşit din religia umanistă a lui Feuerbach. Dar în el, de asemenea – deşi în alt fel – umanismul se transformă în contrariul său, adică în antiumanism. Marx simte individualitatea omenească precum moştenirea unei vechi lumi burgheze, el cere ca ea să se înalţe prin colectivism. Morala lui Marx nu admite valoarea personalităţii omeneşti. Şi el rupe cu umanul şi predică asprimea faţă de om în numele colectivităţii, în numele statului viitor – al statului socialist.

Istoria modernă e o întreprindere care nu a reuşit, care nu a glorificat pe om, cum a lăsat pe acesta să nădăjduiască. Făgăduinţele umanismului nu au fost ţinute. Omul încearcă o oboseală imensă şi e cu totul gata să se sprijine pe orice fel de colectivism în care ar dispare definitiv individualitaea omenească. Omul nu-şi poate îndura părăsirea sa, singurătatea sa.

Maşina a distrus întreaga structură seculară a vieţii omeneşti, în mod organic legată de viaţa naturii. Mecanizarea vieţii distruge triumful Renaşterii şi face imposibilă dezvoltarea creatoare a vieţii. Maşina omoară Renaşterea.

Structura organică a vieţii este ierarhică, altfel spus cosmică. În organismul cosmic părţile sunt supuse întregului, sunt legate de centru. în ordinea organică centrul e presupus drept scop al vieţii părţilor. Orice organism este ierarhie. Când părţile se desfac de întreg şi încetează de a servi centrul organic, pe nesimţite, ele se supun unei naturi inferioare.

Ştiinţa şi arta se găsesc atrase de mecanizare; în ele s-a imprimat divizarea unităţii organice pe care o produce maşina în întreaga sferă a vieţii. Arta contemporană, în ultimele sale curente, rupe cu Renaşterea deoarece rupe pentru totdeauna cu antichitatea. În arta contemporană, îndreptată exclusiv asupra viitorului pe care îl adoră, sunt menite distrugerii şi trupul omului şi formele lui eterne. în ea, imaginea omului trebuie, în sfârşit, să dispară.

Futurismul este simptomatic pentru sfârşitul Renaşterii. El distruge opera lui Michelangelo şi a lui Leonardo. Futurismul a rupt cu totul cu antichitatea, cu principiile formelor eterne ale artei. Formele pe care Renaşterea le căuta proveneau din două izvoare: natura şi antichitatea. Futurismul le neagă pe amândouă. El nu îşi cere formele nici de la natură, nici de la om, el i le cere maşinii. Futurismul cade în desfăşurarea procesului prin care se operează dezmembrarea organică a oricărei unităţi mecanice şi umane.

Pozitivismul este deja conştiinţa limitei forţelor omeneşti, este oboseala puterii de cunoaştere. Pozitivismul vede misterele naturii reînchizându-se. în epoca Renaşterii cunoaşterea naturii era rezultatul unei operaţii fericite. Un tip al Renaşterii este Pico dela Mirandola, antipodul exact al oricărui pozitivism.

Dacă la începutul istoriei moderne, la izvoarele Reformei, se găseşte revolta omului şi proclamarea drepturilor sale de a se defini, la sfârşitul istoriei moderne, în urmările intelectuale ale Reformei, este omul care vrea, oarecum, să se debaraseze, să se ridice deasupra oricărui antropologism.

Filosofia germană contemporană duce, înainte de orice, lupta contra antropologismului, în persoana lui Cohen, a lui Husserl şi atâţia alţii. Ea suspectează pe om, îl vede drept cauză a relativităţii şi nesiguranţei cunoştinţei.
În gnoseologia critică este ceva care te face să te gândeşti la cubism. Şi ea descompune structura cunoaşterii omeneşti în categorii, după cum Picasso şi alţii descompuseră corpul omenesc în cuburi.

Astfel se manifestă procesul de fărâmiţare analitică şi de dezmembrare a integrităţii organice.Imaginea omului piere în gnoseologia critică.

Astfel, în chiar cunoaşterea însăşi, în măsura în care omul şi-a căutat autodefiniţia şi autoafirmaţia, el a ajuns la negaţia şi distrugerea de sine. Pierzându-şi centrul spiritual, trădând sursa spirituală a fiinţei sale, se pierde şi pe sine însuşi şi imaginea sa eternă.

Teosofia distruge principiul personalităţii ca şi pozitivismul şi critismul gnoseologic. Ea nu mai crede în realitatea personalităţii omeneşti, (…) este materialismul distrugător al omului, transplantat însă în lumea spirituală…. Teosofia neagă pe Dumnezeu, antroposofia neagă pe om. El nu este decât un moment trecător al evoluţiei cosmice care trebuie depăşit.

Omul Istoriei moderne, desprinzându-se de puterea lui Dumnezeu, spre sfârşitul epocii, şi renegându-şi reazemul, cade din nou în haos, imaginea sa este compromisă şi formele sale se clatină.

Constituirea unui rezervor de energie creatoare presupune păstrarea formelor identităţii umane, presupune limitele care disting pe om de stadiile informe şi inferioare. Acest rezervor s-a spart şi energia creatoare s-a împărţit. Omul îşi pierde formele, marginile sale; el nu mai este apărat contra răului infinit al lumii haotice.

Numai mântuirea creştină a putut da omului puterea de a se ridica şi spiritualiceşte, de a se ţine drept; ea a smuls pe om din puterea forţelor elementare ale naturii, în care omul căzuse şi cărora se dăduse sclav.

Omul spiritual e singurul şi adevăratul creator, afundându-şi rădăcinile sale în viaţă infinită şi eternă. …mai binele, mai frumosul, mai plăcutul se găseşte nu în viitor, ci în eternitate şi el era, de asemenea, în trecut, întrucât trecutul se împărtăşea din eternitate şi năştea din etern.

…omul este chipul şi asemănarea lui Dumnezeu. Când omul nu a mai vrut să fie decât chipul şi asemănarea naturii – adică un om natural – el s-a supus, prin aceasta, chiar forţelor elementare inferioare şi şi-a înstrăinat chipul.

Faptul că umanitatea europeană nu a realizat creştinismul, că l-a desfigurat şi l-a trădat chiar, nu poate să constituie un argument valabil contra adevărului şi autenticităţii lui. Căci Hristos nu a făgăduit împlinirea Domniei Sale aici, pe pământ, El a spus că împărăţia Sa „nu e din lumea acesta”. El a prezis pentru sfârşit bogăţia credinţei şi a dragostei.

Numai că omul, de la început, a alterat creştinismul, l-a desfigurat prin căderile sale şi, la sfârşit, s-a ridicat contra lui făcând adevărul creştin responsabil de propriile sale păcate şi de propriile sale căderi.

În creştinism antropologia nu este încă isprăvită. Revelaţia, în ceea ce priveşte pe om, nu şi-a arătat încă toate bogăţiile sale Europa contemporană a avansat prea mult în trădarea revelaţiei creştine, a personalităţii omeneşti şi, de aceea, a lăsat-o pe aceasta pradă vârtejului instinctelor elementare, care se însărcinează să o fărâmiţeze.

Netrăind însăşi Renaşterea, neposedând nici o amintire strălucită despre un trecut de bogate creaţii, întreaga mare literatură rusă a rămas străină de spiritul Renaşterii şi în ea nu se simte belşugul de forţe, ci un rău al sufletului, torturanta căutare a unui mijloc de a scăpa de pierzanie.


NOUL EV MEDIU

Revoluţia nu este un răsărit, o auroră, ea nu este începutul unei zile noi; ci un apus, întuneric, declinul suprem al unei zile sfârşite.

Ziua istorică, înainte de a face loc nopţii, nu se termină niciodată fără foarte mari răsturnări şi catastrofe. Ea nu se retrage paşnic.

Am relua cu plăcere vorbele cântecului revoluţionar „să renegăm lumea veche”, dar înţelegând sub numele de „lume veche” această lume a timpurilor moderne menită distrugerilor.

… Apelul la un nou Ev Mediu, azi, nu este decât un apel la această revoluţie a spiritului, la o reînnoire totală a conştiinţei. (Trecerea nu este posibilă decât la un nou Ev Mediu şi nu la cel vechi. Iată pentru ce trebuie să se considere acest eveniment ca o revoluţie a spiritului, ca o activitate creatoare înainte de toate şi nicidecum ca o „reacţie”, astfel cum apare „progresiştilor” pe care îi face să tremure pentru că ei înşişi sunt în degenerescentă.)

Acolo unde nu este Dumnezeu, nu este deloc omul.

Regatul neutru al umanismului, care a vrut să se instaleze într-o ordine intermediară între cer şi iad, se năruie …Contra lui Dumnezeu-Omul se ridică nu omul regatului neutru şi intermediar, ci omul-Dumnezeu, omul care s-a aşezat el în locul lui Dumnezeu şi se manifestă cei doi poli opuşi, acel al fiinţei şi al nefiinţei.
nu va mai fi o epocă seculară, ci religioasă, o epocă de tip sacru, chiar dacă religia lui Satan şi spiritul lui Antihrist ar domina cantitativ.

Pentru aceasta, comunismul rus, cu desfăşurarea dramei religioase pe care o comportă, aparţine deja noului Ev Mediu şi nu Vechii istorii modeme.

Tragedia bolşevismului rus se joacă nu în atmosfera luminoasă a Istoriei timpurilor modeme, ci în elementul misterios al nopţii Evului Mediu.

Individualismul, creând un soi de atomizare a societăţii, a dus la socialism, care nu este decât faza inversă a descompunerii în atomi, un amalgam mecanic de atomi.

Ideea universalităţii, care era caracterul exclusiv al Evului Mediu, a încetat să domnească în timpurile noastre. Personalitatea omenească însă nu poate fi decât înrădăcinată în universal, în cosmos, unde găseşte un teren ontologic care îi produce principala sa substanţă.

Actual, nu se mai poate vedea în indivdualism decât un fapt de pură reacţie, deşi el continuă să se considere, cu mândrie, ca pionier al libertăţii, al luminii şi al progresului, şi toate învăţămintele ce au rezultat din individualism se dizolvă şi arată că sunt de esenţă reacţionară.

Constituţionalismul, formalismul juridic, filosofia raţionalistă şi empirică, atâtea fructe ale spiritului individualist, ale autoafirmării umaniste care şi-au trăit timpul lor şi şi-au pierdut semnificaţia originală; toate acestea sunt declinul zilei, care s-a numit Istorie modernă.

Adevărul trebuie acceptat în mod liber, nu prin constrângere. Adevărul nu suportă să se aibă cu el raporturi de rob. Creştinismul ne-o spune. Istoria modernă însă s-a ţinut prea mult într-o libertate teoretică de a accepta adevărul, într-o libertate a cărei alegere nu a făcut-o şi, pentru aceasta, a fabricat tipuri de gândire şi de viaţă întemeiate nu pe Adevăr ci pe dreptul de a-şi alege nu importă ce, adevăr sau minciună, adică a crea o cultură fără obiect şi o societate, de asemenea, fără obiect, pentru că nu ştie în numele a ce există ele.

…pentru ce şi de ce trebuia să fie o eliberare? Timpurile modeme nu au ştiut-o. În numele cui, în numele a ce ei ar fi fost, în definitiv, destul de încurcaţi să o spună. În numele omului, al umanismului, în numele libertăţii şi al fericirii umanităţii? Nu se vede nimic” în acestea care să fie un răspuns. Nu se poate elibera omul în numele libertăţii omului, omul neputând fi scopul omului. Ne rezemăm astfel pe un vid total … Individualismul nu este în nimic ontologic, el nu se întemeiază pe etern.

Dar există oare atâta realitate – în sensul exitenţei, în sensul de realitate ontologică – în bursele ori în băncile şi hârtia monedă a lor, în monstruoasa lor fabricare de obiecte inutile sau de muniţii pentru distrugerea vieţii, în etalarea luptei lor, în discursurile parlamentelor şi avocaţilor lor, în articolele lor din jurnale? Există oare atâta realitate în mărirea progresivă a nevoilor noastre nepotolite?

Rusia – şi în aceasta constă singularitatea soartei sale – nu a putut niciodată primi, în întregime, cultura umanistă a timpurilor modeme, conceptul lor raţionalist, logica lor formală şi dreptul lor formal, neutralitatea lor în materie religioasă. Rusia nu a ieşit niciodată cu totul din Evul Mediu – epocă sacră. Ea a sărit – pentru a zice astfel – fără tranziţie de la ruinele vechiului Ev Mediu, de la bătrâna teocraţie, la noul Ev Mediu, la noua satanocraţie.

Secolul al XlX-lea s-a mândrit cu dreptul său, cu constituţiile sale, cu unitatea metodelor sale scientiste şi a aparatului său ştiinţific. Însă, ceea ce timpurile modeme nu au putut realiza este o unitate interioară care să fie concludentă. Individualismul, atomismul le stăpânea în mod esenţial.

Tot timpul cât a durat Istoria modernă, serii de ruine interne au ros societăţile, omul ridicându-se contra omului, clasa contra clasei.

Nu se mai crede într-o formă juridică sau politică şi nimeni nu ar mai da nici o jumătate de copeică pe o constituţie. Lassalle avea dreptate în remarcabilul său „Discurs asupra constituţiei”. Guvernarea nu se menţine pe baze juridice, ci pe baze social-biologice. Aceasta a fost demonstrată odată pentru totdeauna de războiul mondial, care a discreditat complet puterea dreptului.

Fascismul este singura inveţie nouă care există în politica Europei contemporane şi aparţine, în aceeaşi măsură ca şi comunismul, Evului Mediu. Fascismul este absolut contrar ideii de legitimitate, pe care el nici nu o recunoaşte chiar, e o manifestare spontană a voinţei de a trăi, a voinţei de a conduce; o manifestare de forţă biologică şi nu de drept. Acest eşec în planul puterii – fie că forma ar fi monarhică sau democratică – al principiului legitimităţii, înlocuirea sa prin principiile forţei, prin mişcarea vitală a grupelor sociale deodată adunate şi unite, trebuie să convenim că este propriu unui nou Ev Mediu.

Se constată fragilitatea epocii industrial-capitaliste, care se reneagă şi naşte catastrofe. Războiul mondial, cu toată oroarea sa neauzită, este fructul acestui sistem. Imperialismul contemporan a crescut în spiritul acestui sistem. El se distruge pe sine însuşi. Europa capitalistă s-a distrus prin militarismul său. Masele muncitoare trăiau sub hipnoza sistemului industrial. Această hipnoză a încetat după catastrofa războiului mondial.

Grandioasa întreprindere a Istoriei modeme trebuie să fie lichidată; ea nu a reuşit. Dar, în prealabil poate, civilizaţia tehnică va încerca experienţa de a se dezvolta până la ultimele sale limite, până la magia neagră, după exemplul comunismului.
Economismul epocii noastre este tocmai violarea adevăratei ierarhii a societăţii omeneşti… El numeşte iluzie şi înşelăciune toată viaţa spirituală a omului.

… Socialiştii iau de la societatea burgheză capitalistă materialismul şi ateismul lui, „luminile” lui superficiale, duşmănia cu privire la spirit, setea de a trăi, de a reuşi şi de a se bucura, lupta pentru intersele egoiste, neputinţa de concentrare interioară. Capitalismul şi socialismul sunt, deopotrivă, întovărăşite de căderea şi stingerea creaţiilor spirituale, de o descreştere a spiritului în societatea omenească. Orice energie s-a îndreptat înspre exterior…

Naţionalităţile sfârşesc prin a fi supuse descompunerii nominaliste prin clase, partide etc.

Dar aceste forme de naţionalism la care ajunseseră popoarele secolelor al XlX-lea şi al XX-lea şi care au adus războiul mondial, reprezintă ruina umanităţii, separarea de orice unitate spirituală, întoarcerea monoteismului creştin la politeismul păgân.
Naţionalismul francez, german, englez, italian al timpului nostru este mai mult sau mai puţin păgân, anticreştin şi antireligios. Naţionalismul francez al celei de a IlI-a republici este, într-un grad ridicat, produsul ateismului.

Credinţa în Dumnezeul viu se stingea şi s-a crezut într-un Dumnezeu-minciună, în naţiunea ca idol, în timp ce alţii credeau în cel mai rău idol, care este internaţionalismul.

Naţiunea posedă baze real-ontologice (internaţionalismul nu are)…

Triumful capitalismului a creat un sistem economic mondial şi a plasat viaţa economică a fiecărei ţări sub dependenţa situaţiei economice a lumii întregi.
Internaţionalismul este caricatura abjectă a universalismului. Spiritul universalist, însă, trebuie să se trezească la popoarele creştine, voinţa unui universalism liber trebuie să se manifeste.

Mişcările de negaţie datorate decadenţei au triumfat asupra mişcărilor pozitive, ale creaţiei şi consolidării.

Regatul umanist se descompune şi se divide în două părţi: un comunism extrem, antiumanist şi ateist şi această Biserică a lui Hristos, chemată să primească în ea orice fiinţă autentică.

Formele conştiinţei şi cele ale societăţii vor trebui să iasă din interior, să izvorască din libertatea spiritului religios.

… Noul Ev Mediu, ca şi cel vechi, este ierarhic în structura sa, pe când Istoria modernă respingea ierarhismul pe toate planurile. Omul nu este, în univers, un atom făcând parte dintr-un mecanism indiferent, ci un membru viu al unei ierarhii organice; el aparţine, în mod organic, unor unităţi reale. Ideea chiar a personalităţii este legată de ierarhie, deci atomismul distruge personalitatea în caracterul ei original.

Orice dorinţa de putere este un păcat. Ispita puterii dovedită de un Ludovic al XlV-lea sau Nicolae I este un păcat comparabil celui al lui Robespierre sau Lenin.
Puterea este o datorie şi nu un drept şi puterea nu este dreaptă decât când nu se revendică în propriul nume, ci numai în numle lui Dumnezeu, în numele Adevărului.
Timpurile modeme priveau puterea ca un drept şi se ocupau cu delimitarea drepturilor la putere. Orice viaţă politică întemeiată pe lupta pentru dreptul la putere trebuie să fie considerată ca o viaţă ireală, fictivă şi vampirică. în ea nu este nimic ontologic. Noul Ev Mediu trebuie să privească puterea ca o datorie… Politica, în nouă cazuri din zece, este totdeauna minciună, înşelăciune.

…Ierarhismul natural al vieţii îşi va relua drepturile sale şi personalităţile înzestrate cu o mare forţă realistă vor trebui să ocupe locurile cuvenite.

În Noul Ev Mediu va predomina principiul muncii spirituale şi materiale şi nu al unei munci în care nu se ţine seama de calitate, ca în socialism. Aşa a fost totdeauna ideea creştină.

Sunt aproape timpurile care vor cere o extremă tensiune a spiritului omenesc, o imensă muncă.

Munca, ea însăşi, trebuie să fie înţeleasă ca o creaţie. Capitalismul şi socialismul au mecanizat problema muncii, de aceea, această problemă nu a existat în ochii lor.
în interior, centrul de gravitaţie al existenţei va trebui să fie transpus de la mijloacele de a trăi, care absorbeau exclusiv pe omul Istoriei modeme, la scopurile vieţii.

Va fi viaţa, va fi creaţia, va fi conversiunea în Dumnezeu sau diavol, dar nu va mai fi „progres” în sensul în care îl lua secolul al XlX-lea. Este necesar să întrerupem accelerarea mişcării timpurilor, care ne duce spre neant, şi să dobândim gustul eternităţii. Dar, paralel cu aceasta, o altă voinţă va lucra, care va avea drept scop extinderea puterii civilizaţiei fictive şi aceasta va fi spiritul lui Antihrist.
Nu se mai pot opune comunismului ideile antiierarhice, umaniste şi democratice ale Istoriei modeme; nu i se poate opune decât o altă ierarhie ontologic întemeiată, o Comuniune organică, reală.


REFLECŢII ASUPRA REVOLUŢIEI RUSE

Nu au existat niciodată revoluţii frumoase, armonioase şi fericite. De altfel, toate revoluţiile au dat greş, nu a fost niciodată o revoluţie reuşită. Revoluţia franceză, care se zice „mare”, a fost, ea însăşi, abjectă şi nereuşită; ea nu a fost mai bună ca revoluţia rusă, nici mai puţin însângerată şi mai puţin crudă; ea a fost, de asemenea, ateistă şi distructivă cu privire la tot ce Istoria consacrase până atunci.

Revoluţia grăbeşte şi distruge toate planurile teoretice ale politicienilor raţionalişti şi, din punctul său de vedere, are dreptate. Politica teoretică şi raţionalistă nu ne lasă să simţim nici o bază organică – ea este lipsită de orice forţă elementară, de orice rădăcină profundă, în timp ce, într-o revoluţie, este forţa unui element naţional, denaturat şi bolnav.

Bolşevismul este o nebunie raţionalistă, o manie de regularizare definitivă a vieţii rezemându-se pe elementul popular iraţional. În ceea ce priveşte raţionalismul politicienilor liberali, care este gata să recunoască oarecare drepturi iraţionalului, el nu se reazemă pe nici o forţă elementară.

El (bolsevismul) a fost ajutat de faptul că sentimentul ierarhiei este foarte slab printre ruşi şi înclinaţia spre o putere autocratică este, la noi, foarte pronunţată.
Poporul rus nu a vrut să ştie nimic despre vreo guvernare de drept şi despre constituţie.

…să rezişti cu toate forţele tale spirituale ispitelor revoluţiei, să rămâi credincios la ceea ce ţi-e sacru, să cobori forţele în catacombe, să înduri această nenorocire luminând-o cu lumina sentimentului religios, luând-o ca expiaţia unei greşeli, să ajuţi şi să susţii curentele de viaţă, formaţiile pozitive, graţie cărora revoluţia evoluează spre contrariul său, către creaţia autentică.

Moraliceşte este fals a crede că izvorul răului este în afară de tine însuţi, că eşti un vas de sfinţenie cuprinzând binele. Sub astfel de dispoziţii cloceşte fanatismului vrăjmaş şi crud.

…Nu, izvorul răului se găseşte, de asemenea, în mine şi trebuie să iau partea mea din greşeli şi din răspunderi.

Ceea ce rămâne este că voinţa noastră trebuie să fie îndreptată spre realizarea admirabilei gândiri a lui Joseph de Maistre: „O contrarevoluţie nu trebuie să fie o revoluţie contrară, ci contrariul unei revoluţii”.

O puternică dragoste de pământul rus, de sufletul naţional rus, trebuie să fie la originea politicii noastre. Singură, această tendinţă poate fi considerată ca o stare spirituală normală.

Contrarevoluţia ideilor trebuie să se îndrepte spre crearea unei vieţi noi în care trecutul şi viitorul se reunesc în etern.

Bolşevismul este păcatul meu, greşeala mea. Este o încercare care îmi este impusă. Suferinţele pe care mi le-a pricinuit bolşevismul sunt expierea greşelii mele, a greşelii noastre comune şi a păcatului nostru comun. … Revoluţia rusă este destinul poporului rus şi al meu, răscumpărarea şi expierea datorată de popor şi de mine.
Bolşevismul nu este un fenomen extrinsec, ci intrinsec poporului rus. Este o boală morală gravă, este răul organic al poporului rus. Bolşevismul nu este decât un reflex al viciului intern care rezidă în noi; el exprimă exterior crimele morale interne, părăsirea credinţei.

Puterea este totdeauna constituită de forţe şi puterea sovietelor apărea ca unica putere care se putea concepe în Rusia în momentul descompunerii unui război pe care poporul rus nu mai avea putere de a-l susţine în momentul decăderii morale şi al dezastrului economic, în momentul scufundării tuturor bazelor morale.

Poporul, găsindu-se într-o stare de minciună, a creat o putere mincinoasă.
Autoritatea poporului se reazemă totdeauna pe credinţele religioase; când aceste credinţe sunt atinse, autoritatea puterii se clatină şi cade. Este ceea ce a avut loc în Rusia.

Cu căderea puterii ţariste o „fuziune simplificativă” a intervenit în Rusia, toate diferenţele calitative au fost distruse; întreaga structură a societăţii ruse a fost sfărâmată, cotropită de masa obscură a soldaţilor şi mujicilor.

Elita cultivată, fără rădăcini în clasele sociale mai solide, a fost aruncată în prăpastie. In astfel de condiţii, puterea monarhică nu putea fi înlocuită decât prin puterea sovietelor.

Bolşevicii au realiazat idealul popular al „reîmpărţirii negre” a pământului şi ei răspund admirabil intenţiilor nihilismului rus.

…în mijlocul unui război în faliment sau al unei revoluţii în descompunere, poporul rus nu a meritat altceva.

Totul este determinat în mod interior şi nu exterior.

Şi, dacă credinţele populare sunt mincinoase şi nefaste, trebuie să consacru forţele mele mai întâi spre îndreptarea poporului meu către credinţe adevărate şi binefăcătoare. Spiritul moral are totdeauna prioritate asupra politicului.

Chestiunea rusă este, înainte de orice, o chestiune spirituală. Nu este salvare pentru Rusia în afară de regenerarea spirituală. Lupta materialistă pentru putere nu face azi decât să agraveze răul şi să intensifice descompunerea.

Chiar şi fără bolşevici, domnia soldăţească ameninţă cu abrutizarea culturii întregi, întreaga politică europeană este fondată pe violenţă şi minciună; în Europa, de asemenea, bântuie o îngrozitoare înjosire. O reacţie aşa de interesantă ca fascismul arată această stare de lucruri.

Noile invenţii tehnice ameninţă umanitatea cu distrugerea. Ei bine, nu, problema bolşevismului nu este o problemă de mecanică putând să se rezolve prin forţa militară, este, înainte de orice, o problemă interioară şi morală.

Revoluţia rusă s-a îndeplinit în acord cu prevederile lui Dostoievski. El a ştiut să divulge, oarecum profetic, dialectica ideilor ei şi să-i contureze imaginea ei. El a înţeles că, în Rusia, socialismul era o chestiune religioasă – chestiunea ateismului – că preocuparea intelectualilor ruşi dinaite de revoluţie nu era într-adevăr politică, ci salvarea umanităţii în afară de Dumnezeu. Şi cei care vor să înţeleagă sensul revoluţiei ruse trebuie să-şi asimileze intuiţiile lui Dostoievski.

Prin formaţia sa spirituală el este un popor apocaliptic.

Religia ortodoxă învaţă ideea datoriei şi nu a dreptului. Nu îşi îndeplineau datoriile lor pentru că erau păcătoşi, dar nu se considera deloc dreptul ca o virtute
Revoluţia rusă trebuie experimentată în adâncimile spiritului. Atunci „catharsis”-ul, curăţirea internă, va lucra. Nu a trăit spiritualiceşte revoluţia deloc cel care a traversat-o cu un sentiment de lăcomie, cel care vrea restituirea bunurilor pe care le-a pierdut, cel care are inima plină de turbare şi care nu aspiră decât la pedeapsă.

Psihologia penitenţei creştine este diametral opusă nu numai psihologiei revoluţiei, dar şi psihologiei restauraţiei, totdeauna răzbunătoare şi impregnată de furie. Dorinţa răzbunării şi aspiraţia la restaurarea vechii vieţi petrecută în păcat sunt incompatibile cu penitenţa care se forţează spre o viaţă nouă.

Trebuie să nu mai avem aerul de a gândi că nu s-a produs nimic excepţional de grav, că ceea ce a a vut loc nu a fost decât un ansamblu de violenţă, de infamii şi scandaluri, cărora este uşor să li se pună capăt prin măsuri politice şi militare.
Revoluţia nu creează viaţă nouă, viaţă mai bună; ea nu creează decât descompunerea vieţii vechi dusă în păcat.

Rusia seniorilor şi a stăpânilor nu mai este şi nimic din ceea ce era în ea pieritor şi vinovat nu mai poate fi înviat. Ceea ce era însă etern în vechea Rusie este indestructibil şi trebuie să facă parte din orice viaţă nouă.

Este ceva schimbat în Rusia, în poporul rus, ceva care îl face de nerecunoscut: expresia figurii ruse s-a schimbat. Nu exista acest fel de figuri în Rusia de altădată.

Tânărul acesta nu e de tip rus, ci de tip internaţional.

…Figura cea mai sinistră la noi nu e deloc aceea a vechiului comunist – care este menită să dispară – ci figura acestui tânăr om nou, în care sufletul Rusiei, vocaţia poporului rus pot fi date pierzaniei.

… Oameni dibaci în afacerile acestei lumi, fără scrupule, dar înzestraţi cu energie, au reuşit să pătrundă şi au proclamat drepturile lor de a fi stăpânii vieţii.
Nostalgia, durerea rusă după Ierusalimul ceresc le va fi necunoscută. Rusia ţăranilor, a gentilomilor, a mujicilor, a călugărilor, a pelerinilor şi a intelectualilor nu a fost niciodată un regat burghez şi de Tiers-Etat.

Comunismul este o luptă contra spiritului şi vieţii morale, iar urmările sale morale sunt mai înspăimântătoare decât urmările sale politice, juridice şi economice, pentru că ele se vor prelungi mai mult în timpurile ce vin. Rusia traversează o epocă de demoralizare, care o face să alerge la bucuriile vieţii, epocă comparabilă aceleia a Directoratului.

Ruşii se obişnuiesc cu sclavia, ei nu mai au aceeaşi nevoie de libertate, ei au schimbat libertatea spiritului cu bunurile exterioare.

Tradiţia culturii se rupe în Rusia. Noi suntem în ajunul unei scăderi îngrijorătoare a nivelului culturii şi a valorii sale. în cea mai mare parte, Rusia devine un imperiu de ţărani civilizaţi. Noua burghezie rusă, sub numele căreia trebuie să înţelegem nu clasa industriaşilor sau a bancherilor, ci tipul antropologic social care a triumfat, va reclama o civilizaţie tehnică şi nu va încerca deloc nevoia unei culturi superioare, totdeauna aristocratică. În mod inevitabil ne pândeşte barbarizarea.

Noile medii intelectuale trebuie să se nască, dar nivelul culturii lor va fi mai jos, ele nu se vor singulariza prin tendinţele superioare ale sufletului.

Această capacitate de sacrificiu a fost dovedită în furtuna revoluţionară. Cea mai mare parte a preoţilor ortodocşi a rămas credincioasă sentimentelor sacre.

Creştinii au dat dovadă că ştiau să moară. Biserica ortodoxă este umilită şi fărâmiţată în exterior, dar ea s-a mărit şi a crescut în glorie. Ea are martiri.
Nu se poate presupune că salvarea va veni din Europa, care nu are a face nimic cu noi şi care, ea însăşi, este în agonie. Nu se poate violenta poporul rus; trebuie să contribuim la regenerarea lui dinăuntru …Ideea comunistă s-a necinstit ea însăşi, ea nu mai poate avea cea mai mică aureolă; otrava nu va pătrunde deci până la măruntaie. Mişcarea vindecării este lentă, dar este o mişcare organică. Este, înainte de orice, expiaţia minciunii, ieşirea din împărăţia spectrelor şi fantasmelor spre realitate
Dacă popoarele creştine nu se pretează la o tensiune sublimă a spiritului moral pentru îndeplinirea căii creştine, dacă ele nu arată deloc în acest sens cea mai mare activitate, va triumfa atunci comunismul ateu în lume.


DEMOCRAŢIA, SOCIALISMUL ŞI TEOCRAŢIA

Democraţia nu vrea deloc să ştie în numele a ce voinţa poporului este exprimată şi nu vrea să subordoneze voinţa poporului nici unui scop superior. În momentul chiar in care democraţia va defini scopul către care voinţa poporului trebuie să tindă, în care ea va descoperi un obiect demn de voinţa sa şi va fi pătrunsă de o substanţă pozitivă, ea va fi constrânsă să plaseze acest scop, substanţă şi obiect deasupra principiului formal chiar al expresiei voinţei, ea va trebui să le admită drept baze ale societăţii. Democraţia, însă, nu cunoaşte decât principiul formal al expresiei voinţei poporului, la care ţine mai mult decât la orice şi pe care nu vrea să-l subordoneze la nimic.

Ea este tolerantă pentru că este indiferentă, pentru că a pierdut credinţa în „Adevăr”, pentru că este neputincioasă să aleagă un adevăr. Democraţia este sceptică, ea provine dintr-un secol sceptic, dintr-un secol fără credinţă, când popoarele pierduseră criteriile tari ale adevărului.

Democraţia este relativismul extrem, negarea a tot ce este absolut.

Democraţia este un psihologism opus oricărui ontologism. Optimismul extrem este teza premergătoare a democraţiei.

Scepticismul societăţii democratice este optimist şi nu pesimist. Democraţia nu este deloc disperată de pierderea adevărului. Ea are credinţă că expresia voinţei majorităţii, socoteala mecanică a voturilor trebuie să ducă totdeauna la bune rezultate.

În epoca revoluţiei franceze, democraţia revoluţionară, începând cu proclamarea drepturilor şi libertăţilor omului, nu a lăsat să subziste nici o libertate; sub Teroare ea a nimicit orice libertate până la capăt.

Apologeţii democraţiei arată că ea îşi are originea spirituală în proclamarea libertăţii de conştiinţă de către societăţile religioase din epoca Reformei în Anglia.

Conceptul, însă, al unei libertăţi negative, abstractă şi formalistă, închidea în el însuşi o otravă care a ros democraţiile istorice şi prepara în ele ruina libertăţii spiritului.

Ideologia, care afirmă supremaţia şi autocraţia voinţei populare apare când nu mai este voinţă populară.

Această voinţă se revelează în toată viaţa istorică a unui popor prin forma culturii sale generale şi, înainte de toate, ea îşi găseşte expresia în viaţa religioasă a poporului.

…Nu rămâne decât suma mecanică a voinţelor majorităţii şi minorităţii.
Lupta partidelor începe ca şi lupta claselor şi grupărilor sociale şi unitatea nu se poate obţine decât printr-un compromis. Democraţia este tocmai arena acestei lupte, haosul ciocnirii intereselor. Totul este fragil în aceasta, nimic nu e fix: nici unitate, nici stabilitate. E o veşnică stare tranzitorie.

Democraţia recunoaşte suveranitatea şi autocraţia poporului, dar ignoră poporul însuşi;

(…)Voinţa poporului nu este voinţa momentană a generaţiilor noastre, care a rupt cu generaţiile anterioare. Înfumurarea, încrederea în sine a generaţiei actuale, dispreţul său pentru valorile ancestrale, aceasta este tocmai minciuna radicală a democraţiei.

Este ruptura între trecut, prezent şi viitor, negarea eternităţii, adorarea torentului distrugător al timpului.

Când destinul Rusiei este de hotârît, vocea poporului rus întreg trebuie auzită, vocea tuturor generaţiilor lui şi nu numai aceea a unei generaţii trăitoare azi. În voinţa poporului, în voinţa sa comună şi organică, intră legenda istorică şi tradiţiile, memoria istorică a generaţiilor trecute la eternitate.
Ele (democratiile) nu iubesc libertatea decât în sensul indiferenţei cu privire la bine şi la rău, la adevăr şi minciună.


SOCIALISMUL

Socialismul este tipul societăţii autoritare şi, în aceasta, el se aseamănă societăţii şi statului teocratic.

…el utilizează tradiţiile seculare de supunere şi vechile instincte de ascultare.
Dar nu, trebuie să alegem: ori socialismul ori libertatea spiritului, libertatea conştiinţei omeneşti. Dostoievski înţelegea aceasta genial. Socialismul instaurează „o societate de ordin sacru”; această societate rămâne, aşa că nu mai este loc pentru nimic „laic”, pentru nimic liber, pentru nici o alegere, adică pentru liberul joc al forţelor omeneşti.

Socialismul vrea omul întreg în puterea sa, nu numai corpul, ci şi sufletul. El atentează la adâncimea cea mai intimă şi mai misterioasă a sufletului omenesc.
El vrea să dreseze sufletele după mecanică, să le disciplineze aşa încât să se simtă bine în furnicarul omenesc, ca ele să îndrăgească viaţa cazărmilor şi să renunţe la libertatea spiritului.

Fondul spiritului omenesc rămâne impenetrabil statului.

Socialismul vrea să crească copii fericiţi, ignoranţi faţă de păcat. Creştinismul ţine, înainte de orice, la libertatea spiritului omenesc şi, prin urmare, nu admite posibilitatea unui dresaj mecanic al sufletelor pentru paradisul terestru. El lasă Antihristului grija de a o face.

Socialismul reprezintă criza umanismului, criza autoafirmării omeneşti, formulată în democraţie… Marx este un antiumanist. Autoafirmarea omenească se transformă la el în negarea omului… El este o reacţie contra Istoriei moderne şi o întoarecere la Evul Mediu, dar în numele unui alt Dumnezeu.

Societatea burgheză a născut socialismul, ea ne-a dus la acesta. Socialismul este carnea cărnii şi sângele sângelui capitalismului… o singură şi aceeaşi negare a spiritului le însufleţeşte.

Socialismul a moştenit ateismul societăţii burgheze şi capitaliste al secolului al XlX-lea, cea mai ateistă, într-adevăr, pe care a cunoscut-o istoria vreodată.
Este economismul civilizaţiei secolului al XlX-lea care, denaturând organizarea ierarhică a societăţii, a născut materialismul economic, care este un reflex exact al stării reale a civilizaţiei din secolul al XlX-lea. Atunci, într-adevăr, viaţa spirituală nu era decât un epifenomen, o adaptare ideologică la lucrurile pământeşti.
…scopurile vieţii omeneşti s-au întunecat, au fost definitiv înlocuite cu mijloacele vieţii. Această întunecare se produsese deja de mai înainte în civilizaţia burgheză a secolului al XlX-lea, în factorul economic al acestui secol în care organizarea exterioară a vieţii absorbea totul.

Nu se poate înlocui transfigurarea reală prin nici un semn extern, prin nici un simulacru. Schimbarea formei nu este de un ajutor eficace.

Sub veşmântul burghez sau socialist se poate adăposti aceeaşi substanţă sau, mai degrabă, aceeaşi lipsă de substanţă.

…Şi, în viaţa unei societăţi, a unui stat, este voinţa lui Dumnezeu şi nu a noastră cea pe care trebuie s-o căutăm.


TEOCRAŢIA

Eşecul şi imposibilitatea de a realiza teocraţia au dus fatal la experienţa democratică şi la experienţa socialistă. Astfel s-au desfăşurat, una după alta, înfrângerile istorice şi cauza înfrângerilor a fost totdeauna aceeaşi: transfigurarea reală a vieţii înlocuită de semne exterioare şi formale, fie că societatea era teocratic sacrală, fie că era scolastic sacrală.

Teocraţia era conştient simbolistă, în timp ce socialismul este conştient realist.
Şi teocraţiile vechi (domnia socială a Papalităţii în occident, a Sfântului Imperiu în orient) au suferit o înfrângere şi s-au descompus pentru că împărăţia lui Dumnezeu pe pământ nu a fost atinsă de ele în realitate; ea nu a fost decât exterior simbolizată, manifestată prin semne. Statul teocratic, pierzând din ce în ce substanţa sa sacră,, a degenerat, puţin câte puţin, într-un simulacru de împărăţie a lui Dumnezeu aici, pe pământ.

Omul s-a silit să se lămurească pe el însuşi prin el însuşi, într-un fel autonom; de aici, el a trecut la afirmarea de sine prin sine şi această afirmare a sfârşit cu exterminarea omului prin sine însuşi, cu autoexterminarea.

Aceasta este tragedia Istoriei modeme. Trecerea de la heteronomie la autonomie era inevitabilă. O societate întemeiată pe heteronomie nu poate exista veşnic, conştiinţa autonomă se va deştepta inevitabil. Autonomia însă nu trebuie să fie decât un drum spre teonomie, spre o stare de suflet superioară…

În Istoria modernă autonomia a sfârşit nu la teonomie, ci la anomie. Ori în anomie autonomia se distruge ea însăşi, ea devine cea mai rea dintre heteronomii.

În vechea societate teocratică, teonomia nu era atinsă. În moderna societate autonomă nu există deloc teonomie şi, de aceea, această societate nu are nici o substanţă ontologică.

…s-a zis că împărăţia lui Dumnezeu vine într-un fel invizibil. O realizare prea aparentă a împărăţiei lui Dumnezeu este totdeauna suspectă şi comportă ceva neautentic.

Ceea ce trebuie nu este să răspândim totul în afară, nu este să manifestăm şi să semnificăm o viaţă interioară, ci să cufundăm totul cu adevărat în viaţa spirituală, să revenim în patria spiritului. Este în aceasta o revoluţie mai profundă ca toate acelea pe care revoluţionarii exteriori pot s-o opereze.

Traversăm o criză mondială a tuturor ideologiilor şi a tuturor formelor politicii şi societăţii. Totul pare epuizat deja. În viaţa exterioară nu mai este nimic care să poată inspira popoarele civilizate.

Vladimir Soloviov explică declinul Bizanţului prin faptul că el nici nu încercase să realizeze creştinismul în viaţă. S-ar putea zice acelaşi lucru cu oarecare variante şi atenuări despre toate statele teocratice vechi, care purtau în ele germenii ruinii lor.

Nu este creştinismul cel care nu a reuşit, ci opera lui Constantin cel Mare, deşi ea a avut o importanţă şi o semnificaţie providenţială. Creştinismul revine – pentru a zice astfel – la starea sa de dinainte de Constantin. Biserica ortodixă rusă este pozitiv întoarsă la această stare.

Democraţii sunt acei despre care se spune că nu sunt nici calzi nici reci şi că, din cauza aceasta, vor fi vărsaţi din gura lui Dumnezeu.

Noi reglăm socotelile unei serii de veacuri în care mişcarea se efectua dinspre centru, din miezul interior al vieţii spre periferie, spre suprafaţa vieţii, spre viaţa socială exterioară.

Şi, cu cât viaţa socială a devenit mai goală şi lipsită de substanţă, cu atât dictatura vieţii sociale asupra vieţii generale a umanităţii a devenit mai puternică. Politica înlănţuie viaţa umană ca pe o formaţie parazitară care îi suge sângele.


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20 août 2009

Mark Sedgwick, Against the Modern World (note de lectura)

Traditionalism and the Secret Intellectual History of the Twentieth Century

Oxford University Press, 2004.

A biography of Rene´ Gue´non and a history of the Traditionalist movement that he founded.

About the method: “A survey of a movement as large as Traditionalism presents certain organizational difficulties for a historian, especially once Traditionalism has split into several branches and then into subbranches, all of which proceed more or less independently of each other. The need to follow developments in several different domains makes strict chronological order impossible. My principle, therefore, has often been to adopt a partly thematic approach, following developments to their conclusions even when doing so means then going backward in time to pick up earlier developments of a different variety. This approach sometimes results in chronological jolts, but I hope that the reader will hold on.” (pages VII-VIII of the preface)

The seven most important traditionalists listed by date of birth
Coomaraswamy, Dr, Ananda Kentish (1877–1947). British, then American. Art historian.

Guénon, René (1886–1951). French, then Egyptian. Developed Traditionalism.

Evola, Baron Julius (1896/8–1974). Italian. Developed political Traditionalism.

Eliade, Dr. Mircea (1907–86). Romanian, then American. Scholar of religions.

Schuon, Frithjof (1907–98). German, later French, and then Swiss, finally resident in America. Developed Sufi Traditionalism and established the Alawiyya (later the Maryamiyya) Sufi order.

Nasr, Dr. Seyyed Hossein (1933– ). Iranian, then American. Introduced Islamic Traditionalism to Iran and other parts of the Islamic world.

Dugin, Alexander (1962– ). Russian. Developed Neo-Eurasianism.

Other important characters (by date of birth)

Ficino, Marsilio (1433–99). Italian priest and neo-Platonist.

Burrow, Reuben (fl. 1799). Amateur British historian of religions.

Emerson, Ralph Waldo (1803–82). American Transcendentalist.

Blavatsky, Helena (1831–91). Russian Theosophist.

Wirth, Oswald (1860–1943). Masonic reformer and associate of Guénon.

Pouvourville, Albert de (1861–1940). Taoist imperialist and Guénon’s second
important master.

Encausse, Gérard (1865–1916). Founder of the Martinist Order and Guénon’s first major mentor.

Aguéli, Ivan (1869–1917). Swedish Sufi and painter.

Charbonneau-Lassay, Louis (1871–1948). Catholic antiquarian, friend and patron of Guénon, and first master of the Fraternity of the Cavaliers of the Divine Paraclete.

Sebottendorf, Rudolf von (1875–1945). German occultist and Mason who established the political party Adolf Hitler transformed into the Nazi Party.

Eberhardt, Isabelle (1877–1904). Franco-Russian Sufi and writer.

Maritain, Jacques (1882–1973). Catholic philosopher, once a patron of Guénon.

Chacornac, Paul (1884–1964). Guénon’s publisher.

Thomas, Georges-Auguste (1884–1966). Second master of the Fraternity of the Cavaliers of the Divine Paraclete.

Séligny, Paul de (1903–?). Mauritian, resident in France. Cult leader and guru.

Reyor, Jean (1905–88). Guénon’s devoted early disciple, editor of Etudes
traditionnelles until 1961.

Vâlsan, Michel (1907–74); Romanian, later resident in France. First Schuon’s muqaddam in Paris and then shaykh of an independent Alawiyya Sufi order. Editor of Etudes traditionnelles from 1961 until his death.

Burckhardt, Titus (1908–84). Swiss. Schuon’s closest and earliest associate,
and his muqaddam in Basel.

Lings, Martin (1909– ) English. First Guénon’s associate in Cairo, then Schuon’s muqaddam in London.

Pauwels, Louis (1920–97). French writer and publisher specializing in the occult.

Hartung, Henri (1921–88). French, later resident in Switzerland. Briefly a follower of Schuon, later progressive public intellectual.

Pallavicini, Felice (1926– ), Italian. Italian shaykh of a Traditionalist Sufi order in Milan, derived from the Idrisi Ahmadiyya.

Freda, Franco. Italian political traditionalist.

Jamal, Gaydar (1947– ). Russian Islamist.

Traditionalism set itself against the modern world, but it was born with modernity, in the Renaissance.

About the book: “As a historian, I am of course convinced that a carefully told story is in itself a path to understanding, and that conviction underlies the book that follows this prologue. In addition, a more theoretically based analysis will be found in chapter 14. The questions discussed there include the relationship between Traditionalism and Orientalism, historical streams and counterstreams, globalization, cultural displacement, and the tactic of entrisme. These are all questions that writing this book has helped me to understand better, but in the end that was not really the point. This book is dedicated not to abstract questions, but to the people whose hopes and aspirations, energies and—sometimes— errors make up the history of Traditionalism.”

Part I. The Development of Traditionalism

I. Traditionalism

According to the Traditionalists, the modern West is in crisis as a result of this loss of transmission of tradition.

The Traditionalist movement has no formal structure, and since the late 1940s has had no central command. It is made up of a number of groups and individuals, united by their common debt to the work of René Guénon. Though the movement is sometimes called “Guénonian traditionalism,” most of those involved in it reject that title and prefer
to call themselves “traditionalists,” often with a small t.

The history of Traditionalism falls into three stages. During the first stage, up to the 1930s, Guénon developed the Traditionalist philosophy, wrote various articles and books, and gathered a small group of followers. During the second stage, attempts were made to put the Traditionalist philosophy into practice, principally in two very different contexts: Sufi Islam, as an example of Oriental metaphysics, and European fascism, as a form of revolt. During the third stage, after the 1960s, Traditionalist ideas began to merge unremarked into the general culture of the West and to pass from the West to the Islamic world and to Russia.

Guénon’s Works

The essentials of the Traditionalist philosophy, however, can be found in four books published between 1921 and 1924: L’introduction générale à l’ étude des doctrines hindoues, Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, L’erreur spirite, Orient et Occident.

The term philosophia perennis (Perennial Philosophy) was coined in 1540 by a Catholic scholar to describe one of the central insights of Marsilio Ficino, an important figure in the origins of Traditionalism. For Ficino, God lay behind both Christ and Plato, and the Perennial Philosophy preceded (and so united) both. All religions shared a common origin in a single perennial (or primeval or primordial) religion that had subsequently taken a variety of forms, including the Zoroastrian, Pharaonic, Platonic, and Christian.

In Traditionalist use, “counterinitiation” is the opposite not of initiation as such but of initiation into a valid, orthodox tradition such as that represented by Vedanta. “Counterinitiation” is initiation into pseudo-traditions such as Theosophy, which are in fact the inversion of true tradition. Instead of leading to the Perennial Philosophy, counterinitiation leads away from it.

Counterinitiation is the inversion of initiation, but inversion is not restricted to questions of initiation. In its fully developed Guénonian form, inversion is seen as an all-pervasive characteristic of modernity. While all that really matters is in fact in decline, people foolishly suppose that they see progress.

La crise du monde moderne is Guénon’s masterpiece. It is one of the most frequently translated of his works, and has remained in print and generally available since publication, being today a standard part of the publisher Gallimard’s popular and prestigious Folio series (the French equivalent of Penguin Modern Classics). It is probably the best starting place for any reader interested in investigating the original texts of Traditionalism.

Guénon and the Catholics

Although the Traditionalist philosophy is not Catholic, it was Catholic sponsorship— in the form of Maritain’s recommendation of the Introduction générale and Peillaube’s commissioning of articles by Guénon for the Revue de Philosophie— that helped Traditionalism to emerge into the public sphere from its origins, which, as we shall see, lie in the occultist milieu of the Belle Epoque.

Traditionalists in the 1920s

Traditionalism in the 1920s was not yet a religious movement—there was no common practice or even belief—but rather was a philosophical movement, though a philosophy with a difference: the conviction that “if everyone understood what the modern world really is, it would immediately cease to exist.” At that time “integral participation in a particular traditional form did not seem imperative.”46 This view was to change after 1930.

Traditionalists in Paris

The journal Le Voile d’Isis/Etudes traditionnelles, published by Chacornac. It was the centerpiece of a Traditionalist research project: the study of a wide variety of initiatic traditions, in the pre-Renaissance West as well as the East, along lines indicated by Guénon’s own work. The regular contributors to Le Voile d’Isis included Reyor, two followers of Guénon from his occultist period (Patrice Thomas and George-Auguste Genty), some friends of Chacornac, and some people who had gotten in touch with Gue´non after reading and liking his work. Typical of these was a Dr. Probst-Biraben, a schoolteacher from Constantine in Algeria who often visited Paris, who was a Freemason and a Sufi. The most important contributor, after Gue´non himself, was Ananda Coomaraswamy.

Coomaraswamy

Curator of the Department of Indian Art at the Boston Museum of Fine Arts.

Coomaraswamy’s considerable reputation as a scholar was based on works such as his five-volume Catalogue of the Indian Collections in the Museum of Fine Arts (1923-30) and his History of Indian and Indonesian Art (1927) and was founded on his almost encyclopedic knowledge of Indian art and his then radical approach to the subject, which was to understand works of art by placing them in their context—which meant in practice their religious context.

Guénon’s Sympathizers

The novelist François Bonjean: “I still can see Gue´non, tall, thin, dripping with good faith, facing his opponents. The sight of this Occidental mounting an impassioned defense of the legacy of the Orient against playful Orientals, held both something of the piquant and of grandeur. With inexhaustible patience, he attempted to convince his audience of the existence in various parts of the Orient of centers capable of leading disciples along the difficult and sometimes dangerous paths of “purification.”

The Cubist Albert Gleizes.

The Surrealists André Breton and René Daumal.

The sociologist Louis Dumont.

The novelist Henri Bosco.


2. Perennialism

The life of René Guénon falls into three phases: the “occultist” phase, the “Catholic” phase and the “Islamic” phase.

René Jean-Marie Joseph Guénon was the only child of a Catholic couple living comfortably in Blois. His father, a loss assessor for a local insurance company, was 56 at the time of the birth of his first and only child; René’s mother was then 37. She was his father’s second wife (the first had died childless). Rene´’s childhood was unremarkable. Despite somewhat delicate health, he did well at school, where he specialized in mathematics. In 1904, when he was 18, his ambitious parents sent him to the Collège Rollin in Paris to pursue further studies in mathematics with a view to entering the prestigious Ecole Polytechnique.

The occultist group that Gue´non joined in 1906, and from which he derived his “Vedanta-Perennialism,” was the Martinist Order, established by Gérard Encausse (Papus).

Perennialism and the Theosophical Society

The Theosophical Society is generally known today as a “new religious movement” (what the general public calls a “sect”), but it was established in New York in 1875 for entirely serious purposes, with bylaws modeled on those of the American Geographical and Statistical Society. It was founded by a respectable lawyer and journalist then in his mid-forties, Colonel Henry Olcott. Olcott wanted the Theosophical Society to carry out research in comparative religion and also to find “ancient wisdom,” especially in the “primeval source of all religion, the books of Hermes and the Vedas”—in other words, the Perennial Philosophy.

Louis-Claude de Saint-Martin: “All the traditions of the earth must be seen as deriving from a fundamental mother-tradition that, from the beginning, was entrusted to sinful man and to his first offspring.”

Count Joseph de Maistre: “The true religion . . . was born on the day that [all] days were born . . . , The vague conceptions [of the ancients] were no more than the more or less feeble remains of the primitive tradition.”

Olcott might today be as respectable as Huxley had it not been for the activities of a new friend of his, Helena Petrovna Blavatsky (born Baroness von Hahn), a Russian adventurer with a dubious past, and an important figure in the origins of Traditionalism. The daughter of a Russian army officer and a proto-feminist novelist (her German surname reflected her father’s Baltic origin), Blavatsky when young had married and then left a Russian administrator named Nikifor Blavatsky, the vice-governor of Yerevan, Russian Armenia. She arrived in New York in 1873 after various adventures, most recently the collapse—among charges of fraud—of the Spiritist Society she had run in Egypt, where she briefly settled after travels in Europe and the Near East.

The expansion of the Theosophical Society in the West, on the other hand, was due chiefly to two factors: the environment of the times, and the high quality (in their final form) of Blavatsky’s writings.

The spread of Theosophy owed much to the extraordinary success of two books, Isis Unveiled (1877) and The Secret Doctrine (1888).24 Authorship of both books was attributed to ethereal sources, but both were in fact drafted by Blavatsky and then turned into publishable form by human “ghost” writers—by Olcott in the case of Isis Unveiled, and in the case of The Secret Doctrine by two English brothers who took over after Blavatsky’s original choice of editor had refused the task in dismay on reading her disorganized first draft. Isis Unveiled was extensively plagiarized from a variety of standard works on occultism and Hermeticism (134 pages from Samuel Dunlap’s So—d, the Son of Man, 107 pages from Joseph Ennemoser’s History of Magic, and so on), while
The Secret Doctrine drew heavily on John Dowson’s Classical Dictionary of Hindu Mythology and Religion, Horace Wilson’s annotated translation of the Vishnu Purana, and other such works.

The Martinist Order

Immediately on joining the Theosophical lodge Isis in Paris, Guénon’s first master Encausse began to write in a French Theosophical journal—Le Lotus, revue des Hautes Etudes Théosophiques—not so much on Theosophy as on his other main interest, initiation, which is the third major element in the Traditionalist philosophy. According to Encausse, while Theosophy was transmitting initiations from India, where “the ancient truth still survives,” contemporary Freemasonry had allowed political and material interests to drive out spiritual ones, even though its rituals derived from ancient initiations. This, in slightly modified form, became the Traditionalist conception of initiation.

In the 1880s some French lodges were primarily political and often violently atheistic; some were devoted to philanthropy and good fellowship; and some were devoted to spiritual development. Encausse was addressing all these groups, but he appealed principally to those interested in spiritual development.

The Order of the Temple

In 1906 Guénon entered Encausse’s Free School of Hermetic Sciences (as the Independent Group for Esoteric Studies had been renamed) and joined the neo-Masonic Martinist Order and an irregular Masonic lodge called Humanidad (Humanity), located in France but licensed by a Spanish rather than a French Obedience. By this time all these organizations had become generalized occultist bodies. The Free School of Hermetic Sciences was divided into a number of sections and groups, ranging from a Section for Initiatic Studies (closest to Encausse’s heart) to a Group for the Paranormal and a Group for Action in the Centers of Feminine Intellectuality. The paranormal section was given to tricks like those practiced by Blavatsky—the “materialization” of letters, hair, and the like. In Paris the Martinist Order had four lodges: Sphinx (for general studies), Hermanubis (for the Oriental tradition), Velléda (for Masonry and symbolism), and Sphynge (artistic). Lodges abroad were left very much to their own devices, some established by people who had never even met Encausse but had merely corresponded with him.

About Guénon’s Hindu masters: “A mystery that has occupied Guénon’s various Traditionalist biographers is the source of his knowledge of Hinduism. Given Traditionalism’s later emphasis on “authentic” transmission from master to disciple, Traditionalists have searched for Guénon’s Hindu masters and failed to find anything very substantial. There is a general supposition that he must have been “initiated” by “some Hindus” in Paris. It seems likely, though it cannot be definitively established, that there were no such masters, and that Guénon’s understanding of Hinduism derived exclusively from his reading of texts and studies then available in Paris. Nowhere did Guénon claim that this was not the case, and he never visited India. Though such a conclusion may seem unacceptable to later Traditionalists, there is no particular reason why the Guénon of the time should not have considered himself entitled to write about Hinduism without firsthand experience of it. In so doing, he would only have been following the example of many eminent early Orientalists, who also worked almost exclusively from texts. Guénon did, however, occasionally rely on texts generally considered by scholars to be spurious.” (page 63)

Other Perennialists

Traditionalism has its earliest direct origins in Martinism and Theosophy, but it was to develop very differently. Whereas Martinism and Theosophy were both highly successful mass organizations whose popularity derived partly from their all-inclusiveness, Traditionalism was never all-inclusive and never aspired to a mass following, though it was to attempt to influence the masses. Another important difference between Traditionalism and its nineteenthcentury origins was its total lack of their evolutionary optimism.

Despite his name, Coomaraswamy was English. His father, Mutu, came from Ceylon’s Tamil Indian community but was a very Anglicized Tamil who often traveled to England. The first Indian to become a British barrister (he was called to the Bar of Lincoln’s Inn in the 1860s), Mutu was knighted in 1874 and was married to an Englishwoman by the archbishop of Canterbury in 1876. Ananda Coomaraswamy was born in Ceylon, but when Ananda was two, Sir Mutu decided to move to England to stand for election to the British Parliament, a plan encouraged by the British prime minister, Benjamin Disraeli. Sir Mutu, however, died before reaching England, and Ananda was brought up in Kent by his mother’s family.

Coomaraswamy’s upbringing and education were, so far as is known, entirely English. The journey from wealthy English geologist to American art historian and Traditionalist was a long one, passing through anti-colonial nationalism.

The Coomaraswamy’s conversion to Ceylonese nationalism.

Coomaraswamy, however, retained something of his earlier views even after he became a Traditionalist, and it is this fact that allowed him to make a distinctive contribution to the Traditionalist philosophy: introducing to Traditionalism an emphasis on the esthetic that derives ultimately from Blake and Morris.


3. Gnostics, Taoists and Sufis

In 1909 René Guénon joined the Universal Gnostic Church, an organization closely related to the occultist milieu. It was here that Gue´non met a central figure in the early development of Traditionalism, Count Albert-Eugène Puyou de Pouvourville, a Taoist.

Guénon’s first journal, La Gnose, was affiliated with the Universal Gnostic Church; it was in La Gnose that the first recognizably Traditionalist writings were published, by Guénon and by another follower of de Pouvourville, the Sufi Ivan Aguéli, an important figure in the history of Western Sufism.

Neo-Gnosticism

The Universal Gnostic Church split into two, with a Martinist group forming a Catholic Gnostic Church and Fabre des Essarts taking over the original Universal Gnostic Church as Patriarch Synésius and moving away from Encausse. It was Fabre des Essarts who in 1909 consecrated René Guénon as Palingenius, bishop of Alexandria, and also consecrated Guénon’s faithful associates from the Order of the Temple, Georges-Auguste Thomas and Patrice Genty. This, then, was Guénon’s third “initiation,” coming after the Martinists and the neo-Templars.

De Pouvourville

Like all Triads, the T’ien-ti hui was of Chinese origin. It arrived in Vietnam in the eighteenth century and from 1875 was joined by large numbers of Vietnamese (the origin of the Bac Lieu is unknown). Vietnamese Triads at this time were less philosophical and text-based than their Chinese prototypes, serving economic and social purposes as well as religious ones, with a resemblance to Masonry that fascinated the firstWestern scholars to study them. Their rites, including elaborate initiation rites, were drawn from Taoist, Buddhist, and to a lesser extent Confucian sources but were described merely as “Taoist” by Vietnamese and foreigners alike. De Pouvourville thus described his membership in the Triads as a “Taoist initiation.”

Pouvourville (described as “our master and collaborator”) was for Guénon the originator of the idea that “the primordial doctrine” can only be one and that “parasitic vegetation must not be confused with the very Tree of Tradition.”

De Pouvourville was also the source of another important conviction of Guénon, that the West was under threat. De Pouvourville was preoccupied by the need to the defend of the “white races” against the “yellow race,” then seen to be waking from its slumber.

De Pouvourville evidently considered opium to be among the Chinese resources that the West should make use of.

Ivan Aguéli

In 1911 Guénon was initiated by de Pouvourville into his Triad, possibly along with other members of this group. Guénon and another Gnostic, Leon Champrenaud, were also initiated by Aguéli into the Shadhiliyya Arabiyya Sufi Order (discussed later), taking the Muslim names Abd al-Wahid and Abd al-Haq. These events were not (as they have sometimes been portrayed) conversions in the normal sense of the word. There is absolutely nothing to suggest that Guénon, for example, practiced Islam or followed the precepts of Taoism or Buddhism in 1911, or indeed until his arrival in Egypt in 1930.

Though Aguéli was a Swede, he spent most of his adult life in France and Egypt, having left his native country at the age of 21 for artistic reasons—and perhaps personal reasons as well; he had been dismissed from three different schools in Sala, the small central Swedish town of his birth, and his parents opposed his chosen career as a painter. During the “Belle Epoque,” Paris was almost the only possible destination for a serious artist, and that is where Aguéli went in 1890. He studied and painted in the atelier of Emile Bernard, a talented painter and sculptor who helped launch the careers of Paul Gauguin and Paul Cézanne. Aguéli also involved himself in many of the other interests permeating the Parisian artistic and alternative milieu, notably anarchism, feminism, and Theosophy—to which he was introduced by Bernard in 1891 and which he never fully rejected.

The relationship between Aguéli and Marie Huot.

About the place of Sufism in Islam: “During the twentieth century the view of Sufism as something separate from Islam became widespread in the West, but it is essential to appreciate that this view is a purely Western one and that the variety of non-Islamic neo-Sufism that has come into being in Europe and America is a purely Western phenomenon. In Algeria and elsewhere in the Islamic world, Islam and Sufism were and are inseparable. Sufis are by definition Muslim, and the religious practices of a Sufi are based on the careful observance of the Sharia.” (page 65)

Von Sebottendorf, like Eberhardt and Aguéli (to judge from his paintings), had a definite romantic attachment to his country of adoption, though of a somewhat different variety. Eberhardt’s stories reveal a love of the desert and its inhabitants; von Sebottendorf portrays Ottoman Muslim civilization as one that did rather better than Germany itself in and after the First World War. For both, a rejection of Western bourgeois civilization, or at least of their own understanding of that civilization, was one motive for their embrace of an Eastern alternative. This romantic motivation is absent from Guénon. In letters home from Sétif in Algeria (where he was teaching philosophy at the lycée) in 1917, Guénon complained of the Algerian climate, of having to work too hard at the lyce´e, of ungifted pupils, and, above all, of “the absence of any intellectual milieu.” Eberhardt would not have approved. Guénon was later a Western Sufi integrated into the Arab and Islamic world, but in 1917 his reaction to Algeria was most unenthusiastic.

Aguéli appears as the most serious and most orthodox of these three Western Sufis, but even so his conversion to Islam, like Eberhardt’s and von Sebottendorf’s, was a special kind of conversion, not found before the nineteenth century. Other Westerners had from time to time become Muslim since the rise of Islam, and various Ottoman pashas were of Western European origin. These converts abandoned their Christian and European identities and names for Muslim identities, merging themselves into the Muslim populations of the areas they inhabited, as do some converts to Islam to this day. Though romantically attached to their adopted countries (Egypt, Algeria, and Turkey) and committed to nationalist or anti-colonial politics, Aguéli and the other Western Sufis remained Westerners, retaining their original connections and much of their original identities. The same was true of Blavatsky and Olcott, both of whom also “converted”—Blavatsky to Hinduism and Olcott to Buddhism, or at least to their own versions of these religions.

The First World War

In 1912 Guénon received his sixth and final initiation, into the regular Masonic lodge Thébah. He was introduced to this lodge by Oswald Wirth, a central figure in the history of Masonic Traditionalism. Guénon’s introduction to regular Masonry was the last significant event of the first phase of his adult life, the occultist phase.

In 1912 Guénon married Berthe Loury, an assistant schoolteacher who at 29 was three years older than he was, and whom he had met through his aunt during a visit to his native Blois the previous year. It was at this point that Guénon gave up using opium and hashish. As required by French law, the first marriage ceremony was a civil one; the next week, they went through a Catholic marriage ceremony in Blois (Guénon’s new wife was a devout Catholic).

The First World War, then, cleared the stage for the emergence first of the Traditionalist philosophy, and then (in the 1930s) of the Traditionalist movement. The war’s horrors also destroyed much of the general faith in modernity that had underlain the Belle Epoque. The war thus produced circumstances that were conducive to the favorable reception of Traditionalism’s antimodernism.


Part II. Traditionalism in Practice

4. Cairo, Mostaganem and Basel

In the late 1920s, just as Traditionalism was beginning to become an established philosophy, Guénon’s life in Paris was shattered by a number of blows. As a consequence, he moved from Paris to Cairo in 1930, beginning the third and final phase of his adult life. This was also the longest phase, during which Traditionalism first became a movement, made up of loosely allied groups that either followed a distinctive religious practice or engaged in political activity. In 1927 Berthe died on the operating table during an appendectomy, at only 44, and Guénon lost his job at the girls’ school. In 1928 Madame Duru (his aunt) died. The next year after some unpleasantness between Guénon and Françoise’s mother (Berthe’s sister), Françoise—then 16 or 17—was taken away from her uncle.

It was in Paul Chacornac’s bookshop that in 1929 he met Dina Shillito (born Mary Shillito), a wealthy American widow with a strong interest in the occult, and a convert to Islam. Guénon and Shillito seem to have established an immediate rapport
and may even have become lovers. They planned a series of Traditionalist books, to be edited by Guénon and financed by Shillito. After spending two months in Alsace for unknown purposes, they sailed for Egypt in 1930 to spend three months collecting texts for their series. The idea must have been Shillito’s, since Guénon had never previously shown any great interest in foreign travel or in actual contact with the traditional Orient about which he wrote. The choice of destination was also probably Shillito’s; her husband had been Egyptian and she would still have had contacts in Egypt. Guénon’s meeting with Shillito, then, was of the utmost importance for the subsequent history of Traditionalism, which became increasingly dominated by Islam. Without Shillito it is hard to see how this development could have happened.

Guénon the Egyptian

In 1934 Guénon married Fatima Muhammad Ibrahim, a devout Egyptian woman of modest social background. In 1948 Guénon took Egyptian citizenship in order to pass it on to his children (two daughters and two sons).

Four reasons can be identified for Guénon’s decision to stay in Egypt, and they do not include his marriage, which was arranged by his wife’s father and so was a consequence rather than a cause of his decision to remain in Cairo. The first likely reason was that he felt he had nothing to return to in Paris. The second was that he could live more cheaply in Cairo than in Paris. The third was his fear of “unsuspected low powers” in France. The fourth and most important reason was that in Egypt, for the first time, Guénon found Islam and living tradition.

In Cairo Guénon lived as a pious Muslim and a Sufi. All reports indicate that he scrupulously followed not only the requirements of the Sharia, but also the recommendations of the sunna, the voluntary practices of Islam; for example, he knew by heart the prayers recommended for use when bidding farewell to someone about to leave on a journey. There was, however, one departure from the Islamic practice that one would expect of a pious Sufi: Gue´non never made the Hajj pilgrimage to Mecca. Technically he was not obliged to make the Hajj because he was still supporting a young family, but the Hajj is not just a question of obligation; it is something that almost any pious Muslim yearns to do, and it is hard to conceive of any pious Muslim turning down the opportunity to make the Hajj if it was offered. In Guénon’s case the opportunity was offered in some form, since his wife, Fatima, made the Hajj in 1946, and Guénon turned down the opportunity to accompany her.

Guénon joined the Hamdiyya Shadhiliyya Sufi order.

About Sufi Shaykhs: “Sufi shaykhs can in general be divided into three categories: “the routine,” “the charismatic,” and “the specialist.” Most shaykhs are routine shaykhs, men such as Illaysh, who have inherited an order from their fathers and who maintain what is really an extension of the day-to-day religious practice of pious Muslims. A few shaykhs, like al-Radi, are charismatic, men who gather large and enthusiastic followings who regard them as saints; they are often the starting point of a new order. A charismatic shaykh is often the past follower of a specialist shaykh, that is, a man who leads a small circle of dedicated followers far along the Sufi path, often finally to the experience of mystic union with God. A specialist shaykh would normally be the choice of a Muslim who was devoting his entire life to religion.” (p. 76)

Guénon remained not only a universalist in his beliefs, but a Traditionalist rather than a Muslim in his writings. There are few references to Islam in his work before 1930, and despite a slight increase in references after 1930, Islam never became an important source for him. Nor was it an important element of his reading: his private library contained some 3,000 volumes at the time of his death, but four times as many on Hinduism as on Islam, and few or perhaps none in Arabic. When Guénon wanted to refer to the works of the great Sufi theorist Ibn al-Arabi, he wrote for references to a follower in Paris who knew Ibn al-Arabi well. In fact, it is likely that Guénon did not read Arabic. He is often described as fluent in Arabic, and he would certainly have been fluent in the Egyptian dialect (the only language his wife spoke), but fluency in an Arabic dialect does not imply any ability to read the classical form of the language in which religious books are written. It takes years of hard work for a Westerner to learn to read classical Arabic with any fluency, and by the time Guénon settled in Cairo, he probably had neither the time nor the inclination for such study. He was in his fifties; he had done his learning, and now he was teaching.

Just as Islam is little visible in his writings, Gue´non seems to have had few contacts with Islamic scholars in Cairo. One exception is Abd al-Halim Mahmud, a Sufi and from 1973 to 1978 shaykh of Al Azhar, the most senior position in the Egyptian Islamic hierarchy.

A more important consequence of Guénon’s direct experience of how pious Muslims lived and worshipped was his growing appreciation of the importance of religious practice, an appreciation that was especially Islamic in the sense that Islam stresses daily practice more than do many other religions. This appreciation was soon reflected in Guénon’s writings. In general the articles Guénon wrote in Cairo are adjustments of the Traditionalist philosophy, and his books from this period are edited compilations of earlier articles from 1910 to 1915. The one really new area on which he wrote was initiation, to which he devoted a whole series of articles from 1932 until 1939, when the Second World War cut off communications between Egypt and Europe. These articles, later collected and published as Aperçus sur l’initiation [Views on Initiation] (1946), stress the need for personal initiation into an orthodox religious tradition.

Dismayed Traditionalists who had thought they were engaged in a primarily intellectual quest joined more enthusiastic newer readers of Guénon’s works in asking much the same question: what initiation should they take? Guénon never recommended any particular initiation in print, though he excluded organizations he saw as devoid of initiatic validity—the Catholic Church, various neo-Hindu groups in the West, and of course anything counterinitiatic. He also pointed out the practical difficulties that anyone not born a Hindu would have in following any form of Hinduism. By implication, that left only two choices: Freemasonry (discussed later) or Guénon’s own personal choice, the Sufi path within Islam. Guénon did not always recommend Islam to his correspondents, however, and not always immediately.

The Fraternity of the Cavaliers of the Divine Paraclet

This group was discovered by Reyor in France after Guénon’s departure for Egypt. The Fraternite´ des Chevaliers du divin Paraclet, said Charbonneau-Lassay, had operated from the sixteenth century. Though it was disbanded in 1668, its initiation had been kept alive within the Estoile e´ternelle and had been passed to Charbonneau-Lassay by Canon Barbot. Charbonneau-Lassay was at first reluctant to revive the Fraternité, but when Reyor pointed out to him that if he did not do this then various Traditionalists would be obliged to convert to Islam, Charbonneau-Lassay consented. In 1938 the Fraternité des Chevaliers du divin Paraclet was formally reconstituted by Charbonneau-Lassay, Reyor, and Georges-Auguste Thomas—the same ex-Martinist who had been a member of Guénon’s early Order of the Temple. A few more Traditionalists joined the Fraternité in 1939.

Maybe this group was a bogus organization invented by Charbonneau-Lassay: “Charbonneau-Lassay’s sudden recollection of the practices of the Fraternité des Chevaliers du divin Paraclet is simply too convenient to be credible, as is the detail in which they were remembered. Some believed that they had been dreamed up by Thomas, but it seems more likely that they were dreamed up by Charbonneau-Lassay. Thomas had no reason for deliberately deceiving his successors in the Fraternité, but Charbonneau-Lassay did: to save souls from damnation. Despite his earlier collaboration with Guénon on Regnabit, Charbonneau-Lassay had once been a lay brother and remained a pious Catholic; he had concluded that although Guénon’s work was interesting and sometimes right, his books could be “dangerous” and often had “deplorable results”: conversion to “a superreligion reserved for an elite of initiates who may pass, without the slightest difficulty, from one form of worship to another according to the regions that they may successively inhabit,” a dismayed paraphrase of Gue´non’s own comments on his “moving in” to Islam. Charbonneau-Lassay would thus have had every reason to dream up almost anything in good conscience, if it would keep Traditionalists within the Catholic Church. In fact, Charbonneau-Lassay might well have dreamed up the Fraternité itself in the first place. The four people he named as its sixteenth-century founders all existed, but there is no evidence to link them except Charbonneau-Lassay’s undocumented account of the Fraternité Charbonneau-Lassay was an antiquarian, and it would not have been very hard for him to come up with four plausible names and other plausible details. Indeed, it seems suspicious that all four sixteenth-century names are names that could be identified in the twentieth century. It might have looked more convincing if at least one of the founders had left no other traces.” (pages 81-82)

Freemasonry

Masonry provided initiatic possibilities which continued to interest Guénon until his death.

Traditionalist work on symbolism blew new life into the rituals of many lodges, causing a minor Masonic renaissance. The Traditionalist philosophy later came to be well
known in French Masonic circles, and to a lesser extent among Italian and Spanish Masons. Traditionalism’s contribution to Masonic reform was reflected in the existence at the end of the twentieth century of a number of Masonic lodges with Traditionalist emphases, including a Swiss lodge called “René Guénon.” Traditionalism had much less impact on American and British Masonry, which are somewhat removed from continental Masonry, though by the end of the twentieth century it was far from unknown even there.

Schuon and the Alawis

It was not the Fraternité des Chevaliers du divin Paraclet or a Masonic lodge that was to be the main Traditionalist religious organization, but a Sufi order, the Alawiyya, later known as the Maryamiyya. This, like the Fraternité des Chevaliers du divin Paraclet, was established in the early 1930s in response to Guénon’s new emphasis on initiation and religious practice. Two Swiss in their mid twenties were responsible for its creation: Titus Burckhardt and Frithjof Schuon.

Schuon was 16 when he first read Guénon’s Orient et Occident, which was given to him by Lucy von Dechend, a German childhood friend who knew of his interest in Vedanta, an interest he derived from books in his father’s library. Schuon’s immediate reaction was enthusiastic. In 1931, while doing his military service, he wrote to Guénon. His initial reaction to Guénon’s recommendation of Sufism was the same as Reyor’s had been: extreme reluctance. As he expressed it in a letter to a friend: “How can you think that I want to reach God ‘via Mecca,’ and thus betray Christ and the Vedanta?” After some agonizing, one day in Paris in 1932 Schuon prayed to God to grant him a sign. Shortly afterwards, he went out into the street and saw the unusual spectacle of a detachment of North African cavalry trotting past. Taking this as the sign he had prayed for, Schuon became Muslim and wrote to Guénon asking him to recommend a shaykh.

The meeting with Shaykh Al-Alawi, in Mostaghanem.

Burckhardt, in contrast to Schuon, seems to have become more Islamic and somewhat less Perennialist. He joined the Darqawiyya Order in Salé.

Schuon’s ijaza has attracted dispute.

In 1938 Schuon met Guénon for the first time, traveling to Cairo for this purpose. Other than saying that he visited Guénon almost every day and found his conversation somewhat disappointing, Schuon is silent about this visit, which lasted only a week. Guénon however now seems to have been convinced that Schuon had been right to separate himself from Mostaganem. In 1936 Guénon was expressing slight concern that Schuon was going too fast and had separated himself too soon, but in 1938 he agreed that changes since the death of al-Alawi were “far from satisfactory. Everything is being sacrificed to propagandist and exoteric tendencies which we can in no way approve.”

Schuon, about the buying of a statue of the Virgin Mary: ““I was always painstaking in questions of holy rules, but on the other hand I stood above all on the ground of the Religio Perennis and did not allow myself to be imprisoned by forms that for myself could have no validity—for myself, since I would not allow another to break the same rules.”

the status of the Alawiyya at the end of the 1930s: a Traditionalist Sufi order whose members followed Islam and the Sharia, but whose shaykh privately stood on more universalist ground and included among his most prized possessions a copy of the Bhagavad Gita and a statuette of the Virgin Mary.

5. Fascism

The development of Traditionalism in Italy and Romania, however, took place against a very different political background. Fascist regimes1 were installed in Italy in 1922 (with Mussolini’s March on Rome), in Germany in 1933 (with Hitler’s election victory), and in Romania in 1940–41 (with the entry into the Romanian government of Horia Sima). Occultist groups were involved in, though far from central to, the early stages of the development of the Fascist regimes in all three countries. In Italy and Romania Traditionalism became involved with politics in a way that it did not in
France or Switzerland.

The Origins of the Nazi Party

The origins of the German Nazi Party demonstrate the earliest connections between occultism and a Fascist regime.

Hitler himself had no sympathy for occultism of any variety. His minor interest in Wotan and Teutonic times derived purely from Wagner.

Evola, Mussolini, and the SS

Evola was introduced to Traditionalism in about 1927 by Arturo Reghini, an Italian mathematician and mason who was a correspondent of Guénon. Evola and Reghini were at that time producing a somewhat occultist journal called Ur. Evola already knew Guénon’s Introduction générale but had not been much impressed by it. It was not until about 1930, when Evola and Reghini were no longer on speaking terms, that Evola came to see the importance of the work of Guénon, whom he later described as “the unequaled master of our epoch.”

Guénon wished principally to explain the crisis he saw, Evola was interested principally in revolt.

Evola was for a short time a dadaist peinter.

As Evola later explained, two philosophers other than Guénon were of importance to the Traditionalism he developed in Rivolta contro il mondo moderno. These were Friedrich Nietzsche and Johann Jakob Bachofen. From the former Evola took the Nietzschean Übermensch (superman), and from the latter a less well-known binary typology of uranic and telluric civilizations.

Despite his loss of interest in the academic world, most of Evola’s subsequent works came closer than Gue´non’s to normal scholarly standards in style, footnoting, and quality of sources.

As a Nietzschean, Evola emphasized action, which he saw as a uranic quality, associated in Hindu terms with the kshatriya or warrior caste. Guénon, in Autorité spirituelle et pouvoir temporel (1929), maintained that in the primordial Traditional state, spiritual authority was superior to temporal authority, that is, that the brahmin was superior to the kshatriya. Evola, however, refused to subordinate action in this fashion. He instead maintained that the brahmine and kshatriya castes were originally one and that they became disassociated only in the course of the decline from primordial Tradition. This decline, according to Evola, produced the “desacralization of existence: individualism and rationalism at first, then collectivism, materialism and mechanism, finally opening to forces belonging not to that which is above man but to that which is below him.” Simultaneously, what Evola called “the law of the regression of castes” operated, with power passing from the priestly and military caste to the merchant caste (as in the bourgeois democracies) and finally to the serf caste (proletariat), as in the Soviet Union. The primordial sacral caste was uranic and pre-Christian; Catholicism, with its allegedly nontraditional conception of a personal God, was telluric and characteristic of modernity.

Evola’s analysis of modernity is recognizably a variation on the established Traditionalist philosophy. Where Evola differs most from Guénon is in his prescription. For Guénon, the transformation of the individual through initiation was the means of the transformation of the West as a whole through the influence of the elite. Evola was never explicit about his own prescription, perhaps intentionally, but called for self-realization through the reintegration of man into a state of centrality as the Absolute Individual, this to be achieved through uranic action. To judge from Evola’s own actions, however, the transformation of the individual was to be not so much the means as the consequence of the transformation of society. Although even at the end of his life Evola was uncertain about the means to individual self-realization, his views on the transformation of society seem to have been definite from the start. These views are manifest in the 1920s, in his engagement with the Fascist regime that governed Italy.

Evola wrote that in the late 1920s he had sympathized with Mussolini as he would have sympathized with anyone who opposed the post–First World War democratic regime and the political Left, though he disliked the dubious origins of the Black Shirts and also disliked the Fascists’ nationalism.

Evola’s first known activity on becoming a Traditionalist was to attempt to guide Fascist society toward Traditionalism. An older Evola later admitted that it demonstrated a lack of tactical sense, indeed of common sense.

In 1930 Evola started a new journal, La Torre [The Tower], subtitled “A Paper for the Various Expressions of the One Tradition.” In some respects, this journal resembled Etudes traditionnelles. Evola’s main collaborator was closer to Guénon than to Reghini: Guido de Giorgio, who had spent time with Sufis in Tunisia.

“To the extent that Fascism follows and defends these [Traditionalist] principles,” he declared, “in that measure we may consider ourselves Fascists. That is all.”

Evola was recommending in his book, Imperialismo pagano, that the Catholic Church be deprived of all her authority and subordinated to the Fascist state. Imperialismo pagano carried no implication of any official endorsement, and when it appeared in 1928 it was greeted with little interest. In 1929 Mussolini signed a Concordat with the Catholic Church.

The Fascist Party received Evola’s Traditionalist proposals of 1930 even less favorably than his pagan proposals of 1928. The first issue of La Torre was greeted with condemnation in the established Fascist press, threats against Evola’s life, and a suggestion from the police that it would be a good idea to suspend publication. Evola ignored this suggestion, but after the fifth issue— the one in which he called for “a more radical, more intrepid Fascism”—the police forbade Evola’s printers to produce any more copies of La Torre. Evola appealed to the Ministry of Interior, but the ministry declined to help, and La Torre ceased publication.

About Evola’s spiritual practice: “In 1967, toward the end of Evola’s life, a French Muslim Traditionalist named Henry Hartung [...], who was interested in the unanswered question of Evola’s own practice, asked Evola how he believed that selfrealization was to be achieved. Evola replied that initiation was one possibility, “but which, and under what circumstances?” Elsewhere he indicated that he believed that Guénon’s personal path “offered very little” to people who “don’t want to turn themselves into Muslims and Orientals,” something Evola evidently did not want to do. In this he cut himself off from the central strand of Traditionalist spiritual practice. In conversation with Hartung, he listed six practices as alternatives to initiation: learning, loyalty (defined as “interior neutrality, the opposite of hypocrisy”), withdrawal, “virile energy,” “symbolic visualization,” and “interior concentration.” We can safely assume that at some point in his life Evola had tried all of these.” (pages 103-104)

Though Evola had to abandon hope of traditionalizing Italy through Fascism, he for some time hoped that he might do better in Germany. In 1933, the year in which Hitler came to power, a German version of Imperialismo pagano—Heidnische Imperialismus—was published in Leipzig. Evola later admitted that part of the interest in it derived from the mistaken belief in Germany that he was the leading representative of an interesting trend in Italian Fascism—they did not realize that Evola was, in his own words, “a captain without any troops.”

SS Führer Heinrich Himmler commissioned an investigation of Evola’s ideas from SS Oberführer Karl Maria Wiligut, a personal favorite of Himmler in the SS Rasse und Siedlungshauptamt (SS race and settlements department) and one of the few senior Nazis with an occultist background. It was Wiligut who had designed the SS lightning flash—actually rune—and death’s head symbols. Wiligut’s report was not favorable. He concluded that “Evola works from a basic Aryan concept but is quite ignorant of prehistoric Germanic institutions and their meaning,” and recommended rejecting Evola’s “utopian” proposal. This rejection was approved at a meeting attended by Himmler himself, where it was also decided to prevent further access by Evola to “leading cadres [führenden Dienststellen] of the Party and State” and to put an end to his activities in Germany, though, fortunately for Evola, “without any special measures.

Evola seems then to have turned his attention to a new strategy: the infiltration not of a group but of an issue. The issue he chose was a topical one, race. Evola had already published articles and short pamphlets on this issue, as well as a historical account (commissioned by a Milan publisher) of the development of racial theory during the nineteenth and twentieth centuries. In 1941 he published a major work on the subject, Sintesi di dottrina della razza [Synthesis of Racial Doctrine]. Although superficially in accordance with the racial theory then prevalent in Germany and Italy, Sintesi di dottrina was actually a radical attack on it, arguing for a spiritual definition of race. In general Evola went along with the familiar condemnations of the Jews, but at the same time he argued that the root cause of the problem was spiritual rather than ethnic. “Aryan” or “Jew” should not be understood in biological terms, he said, but as denoting “typical attitudes which were not necessarily present in all individuals of Aryan or Jewish blood.” The real enemy was not Jews biologically defined, but “global subversion and anti-tradition.” Mussolini liked the book.

In the end, Traditionalism played no significant role in either Italian Fascism or German Nazism, despite Evola’s efforts. This was so partly because the later Mussolini was little interested in ideology, and Hitler was his own ideologist; neither they nor their regimes had any need of Evola. A more basic reason was that Evola’s elitist conceptions were hardly compatible with the mass character which the Fascist and Nazi regimes assumed in practice, if not always in theory.

Evola is often described as having been a Fascist, but this characterization is hardly accurate—at least in the original, precise sense of the word “Fascist.” He never belonged to the Fascist Party and could hardly be described as a follower of the Fascist line. Nor were he or his views approved of by the Fascists or the Nazis, except in the brief period of favor in 1942 that ended with the revocation of his passport.

Evola’s activities under Fascism fall into two periods, the first from his first articles on paganism in 1926 to his visit to von Rohan’s Viennese Kulturbund ten years later, and the second from his probable contacts with the SS in 1938 to his official visit to Berlin as an Italian racialist in 1942. We know almost nothing of his activities between 1943 and 1945, but it is possible that in those chaotic years he was concerned principally with his own survival. The first period appears relatively innocent in comparison with the second. During the second period Evola voluntarily entered the two darkest areas of twentieth century West European history. In 1938 the SS had not yet begun the murderous activities for which it would be remembered as a rare human embodiment of pure evil. There is no evidence that Evola guessed at what was to follow, and indeed it is possible that he never even visited Wewelsburg—that visit is my reconstruction. The benefit of the doubt is vanishing fast by 1942, however. Is it possible that anyone involved in official racialism in Berlin in that year, in any capacity, could have had no idea of what was implied?

România

Romanian Traditionalism derived not from Paris or Cairo but from Rome. The earliest identifiable Romanian Traditionalist, Mircea Eliade, was in 1927 a distant follower of Evola’a and Arturo Reghini’s Ur group and was introduced to the work of Gue´non by Reghini, as Evola himself had been. Eliade became a central figure in the history of Traditionalism. It is unclear how he got in touch with Reghini and the Ur group, but the contact was presumably a consequence of Eliade’s youthful interest in occultism: he was reading Theosophical works at the age of 16, as well as Louis-Claude de Saint-Martin (the eighteenth-century Perennialist Mason after whom Encausse’s Martinism was named).

By about 1933 an informal group of Romanian Traditionalists had come into being. It was led not by Eliade but by the more committed Vasile Lovinescu, who may or may not have encountered Traditionalism through Eliade. Lovinescu is the central figure in the history of Romanian Traditionalism. There were at least a dozen Bucharest Traditionalists, making them the largest such group outside France and Switzerland. One was a student of Eliade from Bucharest University, Michel Vâlsan, also later an important figure in the history of Traditionalism.

The activities of this group were inspired by both Evola and Gue´non. The Evolian inspiration is visible in the Eliade’s and Lovinescu’s engagement with The Legion of the Archangel Michael, and the Guénonian inspiration is visible in the search for a valid initiation carried out by Lovinescu and Vâlsan, and probably others—but not, as far as is known, by Eliade, which suggests that he was then more of an Evolian than a Guénonian. Some members of the group also engaged in the Traditionalist research project based around Etudes traditionnelles.

That Eliade was addressing a general audience had several important consequences for his work.One was that Traditionalist authors were rarely cited, at least after some very early work,93 even when they should have been. Two entire chapters of Mitul reintegrării [The Myth of Reintegration] (1942), for example, are taken almost word for word, and without acknowledgment, from a 1935 article by Coomaraswamy, “Angel and Titan.”94 In 1951, after reading a new edition of Eliade’s important Traité d’histoire des religions [Treatise on the History of Religions] (1948), Evola wrote to Eliade saying that he quite understood that Eliade had to base himself on “official academic literature,” but—though he hoped Eliade would not be offended at his saying this—“one finds not one word, not just about Guénon, but also about the other authors whose thought and work it is that enables you to deal so easily with your material.” In his diary, Eliade noted: One day I received a rather bitter letter from [Evola] in which he reproached me for never citing him, no more than I did Guénon. I answered him as best I could, and I must one day give the reasons and explanations that that response called for. My argument couldn’t have been simple. The books I write are intended for today’s audience, and not for initiates [Traditionalists]. Unlike Guénon and his emulators, I believe I have nothing to write that would be intended especially for them [potential and actual initiates].

It seems that Eliade’s Traditionalism is to be found not so much in the detail (though Traditionalist influence has been found there too) but in his objectives, and thus also in his method. Eliade’s project was the construction of a general model of human religiosity, as expressed in universally valid myth and symbol, and defined as the foundation of constituted consciousness and being”—a model that might aid human self-understanding and so “provide the means for cultural renewal,” a renewal all the more necessary because of “the historical age into which we are entering and in which we will not only be surrounded but also dominated by ‘foreigners,’ the non-Occidentals.”

It is not clear whether or not Lovinescu and Eliade were members of the Legion of the Archangel Michael, but both supported it and were in contact with its leader, Corneliu Zelea Codreanu. The Legion (also known as the Iron Guard) had been established in 1927 by Codreanu, previously a follower of Alexandru C. Cuza, a political economist at the University of Bucharest who had established a League of National Christian Defense in 1923. Cuza’s League was violently—in the words of one later historian, “monomaniacally”—anti-Semitic, and it was over the question of anti-Semitism that Codreanu broke with Cuza. This rift occurred not because Codreanu was not himself an anti-Semite—he was, though arguably “[not] to a degree notably more extreme than, or markedly at odds with, Romanian society”—but because he felt that blaming the Jews for everything was not enough. The objective of his Legion was not just the purification of Romanian life from Jewish influence but also the “moral rejuvenation” of Romania on a Christian as well as a national basis, including the elimination of (then pervasive) corruption from public life.

Whereas Communism acted in the name of economics, Fascism in the name of the state, and Nazism in the name of race, the Legionary Movement acted in the name of Christianity.

In 1935 Lovinescu visited the celebrated Greek Orthodox monastery on Mount Athos in search of initiation. He reported his experiences to Guénon, who concluded that either there had never been anything there or it was no longer there, and he introduced Lovinescu to Schuon. In 1936 Lovinescu traveled to Basel and, after “preparation” by Burckhardt, went to Amiens and entered Schuon’s Alawiyya.

Eliade’s ex-student Vâlsan made the same trip with the same consequences in the same year.

With Vâlsan’s help, Lovinescu established a Bucharest branch of the Alawiyya, but no further details are known of it. There is no evidence that Eliade ever belonged to it, nor that he ever embarked on the search for an initiation. Many years later he suggested that the rediscovery of a “sacred text” by a “competent reader” could substitute for initiation through an initiatic chain. This seems to have been the “initiation” Eliade chose for himself.

Romanian Traditionalism survived the People’s Republic of Romania, but with little contact with Traditionalism elsewhere. Its later history will therefore be quickly reviewed here. Lovinescu’s Alawiyya continued functioning in some form until the 1970s with seven or eight followers, and in 1958 Lovinescu established a separate Traditionalist study circle, the Brotherhood of Hyperion, consisting of about ten people who met weekly and which might have been related to an Orthodox initiatic order. Lovinescu started writing in 1964, and in 1981 he published his first book, A patrulea hagialîc [The Fourth Pilgrimage].

6. Fragmentation

Even during the war years, however, Gue´non found some new followers, most important among them Martin Lings, a young Englishman who by the end of the twentieth century would become one of the most important Traditionalist Sufis. Lings, who had joined the Alawiyya in 1938 after reading Guénon while teaching English in the Baltic States, was in Egypt visiting Guénon at the start of the war. Unable to return to Lithuania, he took a job in the English Department at Cairo University, and during the war became Guénon’s closest associate, though never exactly an intimate.

“What would have become of me if I had found them at the time of my youth?” wondered Gide in his diary. By 1943 it was too late to change: “my sclerotic spirit bends . . . with difficulty.” “If Guénon is right, well, all my oeuvre falls. . . .” To which someone replied: “But then others fall with it, and not the least; that of Montaigne, for example. . . .” [gide]: “There is nothing, absolutely nothing, to object to in what Guénon wrote. It’s irrefutable.” [Another silence, then]: “The chips are down, I am too old.” [Adds]: “I love life passionately—multiple life. I cannot agree to deprive mine of the pleasure it takes in the marvelous diversity of the world, and why? To sacrifice to an abstraction—to Unity, indefinable Unity! . . . Limited beings, perishable creatures, only they interest me and elicit my love, not the Being, the Eternal Being, the Unlimited Being.”

Revival

Traditionalist activity in France revived quickly after the end of the war, and soon it proceeded in new directions. The first of these was Masonic. Shortly after the end of the war a Russian Traditionalist living in Paris, Alexandre Mordiof, wrote to the French Grand Lodge. The grand master, Michel Dumesnil de Gramont, and some other senior Masons evidently appreciated the work of Guénon as they had that of Wirth, and in 1947 they authorized the founding of a new lodge on Traditionalist lines, La Grande Triade.

In southern India again in 1947, Henri Hartung spent ten days at Tiruvannamalai, the ashram (zawiya) of Ramana Maharshi, one of the most celebrated Hindu gurus or sages of the century. This visit was the decisive spiritual experience of Hartung’s life—he described Ramana Maharshi as “the living incarnation of the divine reality which is in every human being, but which he had rediscovered”—but it did not satisfy his search for initiation. Back in Paris, where he completed a Ph.D. in geography after leaving the army, Hartung met Vâlsan, and in February 1949 he entered into correspondence with Guénon. At first they discussed Ramana Maharshi and other contemporary Hindu gurus, as well as a translation of a work of Ramana Maharshi that Hartung was hoping to publish in Etudes traditionnelles. Encouraged by Vâlsan, in May Hartung wrote to Gue´non—in the excessively formal tones a young man felt appropriate for using with such a sage—that given the difficulties the practice of Hinduism presented to a Westerner, “would it not . . . be possible for me to turn towards an exoteric framework to which I aspire profoundly and which might—although so far I have known Islam much less well than India— bring me influences and a framework better adapted to the development of the spiritual life of a Westerner?” A fortnight later Guénon replied that he
“altogether approve[d] of this intention,” and in June or early July 1949 Hartung and his wife became Muslim and joined the Alawiyya.

Dissension

A public dispute between Guénon and Schuon was centered on the validity of Christian initiation. Schuon had for some time maintained privately that the Christian sacraments of baptism and confirmation retained a form of validity as esoteric initiations, a view expressed in the July–August 1948 issue of Etudes traditionnelles in an article, “Mystères christiques” [Christic Mysteries]. Guénon was evidently less concerned about the views Schuon expressed in “Mystères christiques”—views with which he was already somewhat familiar, though he disagreed firmly—than he was angry that the article had been published in what he still saw very much as his own journal. The idea that Schuon was mounting a challenge to Guénon’s authority would have been encouraged by reports reaching Cairo from Reyor, who in 1948 complained to Guénon that Schuon’s followers were trying to take control of the Grande Triade and that many had canceled their subscriptions to Etudes traditionnelles and were only ordering back copies containing articles by Schuon.

Guénon’s position was clear: not only must esoteric practice take place in an orthodox exoteric framework, but the two must coincide. A Traditionalist Sufi order in Europe should not differ from a Sufi order in the Islamic world, and the exoteric Islam of its followers should not differ from orthodox Islam. Anything else would be “the mixture of traditional forms,” syncretism. Schuon’s view was more permissive: he believed that esoteric practice was what really mattered and that its exoteric framework was less important.

Schuon’s view was reflected in relaxations of the Sharia that he permitted some of his followers in Lausanne, probably starting during the late war years. There is no indication of such relaxations before the war, other than omitting the sunna prayers. The first reports of relaxations reached Guénon in 1948 from Reyor, according to whom Schuon’s followers were no longer fasting Ramadan. By 1950 this report was being repeated independently by both Vâlsan and Hartung, according to whom it was for individual followers that Schuon had relaxed the Sharia, not for all, which seems to have been the case. In Basel, von Meyenburg and others kept the Ramadan fast as they always had.

This and other departures from the Sharia by Schuon’s followers were justified by Schuon, according to Vâlsan, as departures from “exoteric formalities,” needed to “adapt . . . to the conditions of life in the West,” a justification that Vâlsan himself clearly rejected.

One other departure from the Sharia reported by Vâlsan requires comment. This was permitting Alawis to drink beer during family or business dinners, evidently in order to allay suspicions that they were Muslim. Some parallel exist to Schuon’s other relaxations of the Sharia elsewhere, but there is no known parallel to this one.44 The Sharia does permit Muslims to deny their faith in order to avoid death (though it is better to die a martyr if you can), and recent converts are sometimes advised not to tell everybody of their conversion until they feel ready to cope with the reactions. No other shaykh, however, is known ever to have authorized forbidden acts in order to reinforce a fiction. Besides, some Alawis soon came to drink beer privately as well as in public.

During 1950, relations with Schuon deteriorated further, and Guénon and Reyor (acting on Guénon’s instructions) started to refer seekers after initiation not to Schuon, but directly to Vâlsan in Paris, or to Maridort. Schuon, attempting to avert a breach, sent Jacques-Albert Cuttat (by profession a diplomat) to Reyor to suggest that Schuon might go to Cairo to see Gue´non in person. Guénon, however, announced that if Schuon came to Cairo he would refuse to meet him. He had by then decided that Schuon’s followers were spying on him and that Lings was reading his correspondence on Schuon’s behalf, a charge that Lings always denied. It was Lings’s task to receive Guénon’s mail and deliver it to Guénon’s house, and letters were showing signs of having been tampered with. If Guénon’s mail had indeed been opened, however, it was almost certainly opened not by Lings but by the Egyptian censorship, intrigued by the Masonic symbols in many of Guénon’s letters. Guénon and Schuon never met again.

By mid-1950 Schuon was suffering his first defections. Among them were Cuttat, his earlier emissary to Reyor, and Cuttat’s friend Hartung, who had joined the Alawiyya only a year before. By July 1950 both men were objecting to Schuon’s “de-Islamization” of the order (according to Hartung’s notes), to his abandonment of parts of the Sharia, and to his introduction of elements of practice “which are in reality no more than [the fruits of Schuon’s] imagination without any traditional value whatsoever.”

In September 1950, Guénon encouraged Vâlsan to write a short letter to Schuon, separating the Paris Alawiyya that Vâlsan had been leading since 1940 from Schuon’s original Alawiyya. Guénon gave his reasons in a letter written in October: “At Lausanne, ritual practices have been reduced to the strict minimum, and most no longer even fast during Ramadan.” Guénon believed the Alawiyya was turning from a Sufi order into “a vague ‘universalist’ organization.” The same points were made by Vâlsan at much greater length in November, in a highly critical, 25-page open letter to Schuon the tone of which was extremely harsh, at times even sarcastic. Vâlsan charged Schuon with moving from Islam toward “a superficial and facile universalism,” assigning to himself a “universal role outside Islam,” ignoring the need for “genuine Muhammadan faith,” and replacing the Islamic character of the Alawiyya with a “universalist” one.

“Traditionalism was Guénon’s achievement, in the sense that without him and his writings the movement would never have existed—none of his early associates produced anything that would have attracted people like Coomaraswamy, Evola, Eliade, and Schuon. His achievement was based not only on his work but also on the deep seriousness with which he dedicated himself to his task, especially to his correspondence. Such seriousness and dedication remained characteristic of the Traditionalist movement. Traditionalism, however, also inherited two problematic characteristics from Gue´non: his secrecy and his isolation. Guénon wrote on Hinduism without having any known contact with Hinduism as it was lived and practiced in India, and similarly wrote on Islam without any significant contact with living Islamic scholarship. His work, and Traditionalism as a whole, suffered as a consequence.” (p. 131)

Independent Orders

At Guénon’s death, there were three independent Traditionalist Sufi orders: Schuon’s Alawiyya, Vâlsan’s Alawiyya, and Maridort’s Darqawiyya. A fourth, established by Abd al-Wahid Pallavicini, came into being in the late 1970s, a branch of the Ahmadiyya order in Milan. Schuon’s (which will be discussed in the next two chapters) was by far the most important and became increasingly universalist. Vâlsan’s order became increasingly Islamic, and Maridort’s Darqawiyya increasingly Guénonian. Pallavicini’s order became the most publicly visible Traditionalist order in the West.

About Michel Vâlsan: “The Paris Alawiyya of Vâlsan, in contrast, moved ever closer to mainstream Sufi Islam. Vâlsan is, tellingly, the only Traditionalist shaykh who, from later descriptions, emerges as does a Sufi shaykh in the Islamic world—as a sort of saint. All that is missing are the miracle stories that commonly collect around the memory of a great shaykh in the Arab world. He is also the first Traditionalist shaykh to be openly Muslim and integrated into a general Islamic milieu. From the start of his years in Paris he regularly attended the Paris Mosque, establishing good relations with the imam, a Tunisian, whose daughter he married. He became a regular visitor to a saintly Tunisian Sufi in Tunis, and various Arab Sufis visited his dhikr, though none actually joined his order. Vâlsan was, in Islamic terms, both orthodox and pious. In addition to praying the Friday Prayer at the mosque and carefully observing the ritual prayers and fasts, he spent hours every day in supplementary prayer, and twice he performed the pilgrimage to Mecca (the Hajj in 1965 and an umra pilgrimage in 1974). He followed the strictest possible interpretation of the Sharia, ensuring that his children prayed from the age of 7; his son Muhammad fasted Ramadan for the first time at the age of 5. His children were not even allowed to draw—a somewhat astonishing prohibition, since even in the Islamic world the Sharia’s condemnation of making images is generally interpreted fairly loosely, even by the most pious. In addition to his piety, Vâlsan was both modest and ascetic. He refused to act the shaykh, dressing in normal Western clothing rather than “fancy dress” (a sarcastic reference to Schuon’s “staging”), never making public speeches despite various invitations, and living extremely simply. As a Romanian diplomat during the Second World War he had lived in comfort; after abandoning the diplomatic service, he was reduced to “the greatest poverty,” to which he seems not to have objected, living first in cheap hotels and finally in a public housing project. His first wife found it difficult to adapt to this new lifestyle and left him; for some years Vâlsan brought up his first child, Ahmad, alone and in poverty. He then remarried, again rather as a shaykh in the Islamic world might: his second wife was Khadija, the young daughter of his closest follower, René Roty, and with her Vaˆlsan had twelve more children. In later years his main source of income was allocations familiales (family allowances), payments made in proportion to family size by the French social security administration. These were supplemented by a small income from Etudes traditionnelles and occasional small gifts from some of his followers. Vâlsan also followed the standard Islamic pattern in being an accomplished scholar. He had worked hard on his Arabic, which has been reliably described as excellent, and immersed himself in the study of the texts of Ibn al-Arabi. He accumulated a considerable collection of Ibn al-Arabi manuscripts, on whose writings he based most of his teachings. He also edited and published various texts of Ibn al-Arabi in French translation. Vâlsan’s order followed his example—pious and orthodox, with some emphasis on scholarship for those who were capable of it. No departures from the Sharia were permitted, and most of his followers attended a dhikr once or even twice a week. In 1951, when he split from Schuon, Vâlsan had only a dozen or so followers, but by his death in 1974 he had perhaps 100 followers, a respectable number, only rarely exceeded by shaykhs in the Islamic world.” (pages 133-134)

About Schodkiewicz: “The son of a magistrate, Chodkiewicz read Guénon’s Crise du monde moderne at 18 while doing his military service at Tours airbase, and then the rest of Guénon’s work, and became Muslim in 1950 after being introduced to Vâlsan by the nephew of the penniless marquis. Chodkiewicz was the first French Traditionalist to begin what may be called the revenge of Traditionalism against the Sorbonne. His initial project of a Ph.D. thesis on Ibn al-Arabi had to be abandoned in the face of resistance from Louis Massignon, who dominated French Islamic studies in the 1950s and who had no sympathy for Ibn al-Arabi, and also in the face of the need to support a young family. Chodkiewicz followed his shaykh in many things, but not in his spartan lifestyle. He got a job with the major French publisher Editions du Seuil and remained there until his retirement in 1989, by then du Seuil’s president. Despite this career, he continued work on Ibn al-Arabi, publishing various high-quality translations of and studies on his work, and also on his later follower, the Amir Abd al-Qadir (in whose Damascus circle Aguéli’s shaykh Illaysh had once been). Chodkiewicz’s work received the academic recognition it deserved, and beginning in 1982 he taught as an adjunct professor at the Sorbonne while also running du Seuil. After his retirement from du Seuil he was appointed to a full professorship, from which he retired in 1994, generally accepted as one of the leading figures in the French study of Islam.”

Though Traditionalist, the Ahmadiyya was also Muslim. Pallavicini avoided Schuon’s universalism or anything suggesting syncretism, though less scrupulously than Vâlsan, and he and his followers carefully observed the Sharia. Except in their Perennialism, the Ahmadiyya is not known to have departed in any way from the Islam that is found in the Islamic world. Pallavicini, like Vâlsan but unlike Schuon or even Guénon himself, has performed the Hajj pilgrimage to Mecca, no less than three times.

Masonic Traditionalism

The Grande Triade, was still operating at the end of the twentieth century under a Traditionalist venerable master (a nuclear physicist) and with Traditionalist members, but it had long ceased to be at the forefront of attempts to restore tradition to the West.

Tourniac was involved in an ambitious Traditionalist project to restore good relations between Masonry and the Catholic Church.

The most lasting impact of this group of Traditionalist Masons was perhaps to achieve rapprochement between Traditionalist Masonry and French academia.

Traditionalist Masonry continues to flourish. A further Traditionalist lodge under the French Grand Lodge was established in the 1990s, the Règle d’Abraham (Rule of Abraham), dedicated not only to ends similar to those of Tourniac, Baylot, and Riquet, but to understanding among the three Abrahamic religions (not just Judaism and Christianity but also Islam), based especially on the work of Ibn al-Arabi. The Masonic expression of Traditionalism is notably different from all other expressions of Traditionalism in operating with the full blessing of the relevant authorities. This is true perhaps because Masonry is closer than any other expression of Traditionalism to the milieu in which Traditionalism had its origins.


Part III. Traditionalism at Large

7. The Maryamiyya

After Guénon’s death in 1951, Schuon’s Alawiyya (which changed its name during the 1960s to “Maryamiyya”) developed independently of the rest of the Traditionalist movement. Schuon himself soon began to minimize his own debt to Gue´non, crediting him with little more than his understanding of Vedanta and of metaphysics. Gue´non, he said, was “a mathematician, a Freemason and an occultist,” which was not enough.

The Virgin Mary

After his marriage with Catherine Feer, Schuon began to paint seriously, abandoning for some years the writing of poetry. One of his first paintings was of two Native Americans, one of whom was naked, symbolizing the exoteric (clothed) and the esoteric (naked).

Schuon’s interest in Native American spirituality continued to grow, and in 1959 the Schuons visited America for the first time, at the invitation of Thomas Yellowtail, a Native American whom they had first met in Paris in 1953 and who would become prominent. They went first to the Sioux reservation at Pine Ridge, South Dakota, once the home of Black Elk, and then to Sheridan, Montana, where Yellowtail lived—taking with them a Schuon painting of the White Buffalo Woman, a prominent figure from Lakota myth. One of Frithjof Schuon’s purposes in making this visit was to help save the Native
American tradition from modernity. As it happened, however, Native American religion had more impact on Frithjof Schuon than the other way round.

In addition to meeting many Native Americans, the Schuons participated in a number of Native American dances, initially as spectators but becoming increasingly engaged. The highlight of their trip was witnessing the Sun Dance at Fort Hall, Idaho. The Sun Dance is the crowning rite of the Oglala Sioux and the Shoshone-Crow, a complex three- or four-day-long ceremony performed around a “sacred tree” erected for the purpose, during which the participants aim to offer expiation through sacrifice and in a sense unite themselves with the Greater Sacred (sometimes controversially glossed as “God”). Not only do the participants fast for one or more days, but they also offer other forms of ordeal, such as staring at the sun during sunrise or cutting a strip of flesh from the upper arm. For Schuon, the opening ceremonies of the Sun Dance were extraordinarily moving, “unification with the One.” On the second day he and his wife fasted with the participants, though they otherwise remained spectators.

The vision with Virgin Mary.

These experiences brought together the two themes of 1942–43: the “cosmic love of the beloved . . . as in mother-love” that Schuon had experienced on seeing Madeleine’s baby, and the attraction to the Virgin that he had felt on seeing a statuette of her in a Lausanne shop window. Schuon had in fact been occasionally aware of the Virgin’s presence between 1942 and 1965, first during the break with Guénon in about 1949, when he “felt her blessing,” and once while doing dhikr at home on his own in about 1953. On that second occasion he had sensed a “powerful presence” that he immediately identified with the Virgin.

Schuon was not sure at first how to interpret his experiences of 1965. The first question was whether they amounted to a true or a false vision. A true vision, Schuon decided, could be distinguished from a false one by the beneficial effect it had on its recipient, and this vision had the beneficial effect of freeing him from the love of books, newspapers, and the theater, in which he found he could no longer lose himself. Schuon did not consider, in this context, another effect of his vision: the “almost irresistible need to be naked like her baby.” For some time thereafter, Schuon took off his clothes whenever he was at home alone. Once Schuon decided that his experiences were a true vision, the next question was how to interpret them. His final conclusion was that the vision marked the coming of “a special relationship with Heaven.” The exact nature of this special relationship is not made clear, but since the Virgin Mary is “the incarnation of Divine mercy and at the same time of the Religio Perennis,” it seems clear that Schuon took it as a change in his role from being shaykh of the Alawiyya (the position given him in his earlier vision of 1937) to a more universal role, above and beyond Islam.

By the late 1960s, then, Schuon was a Traditionalist with two esoteric initiations. He was a Muslim with a Sufi initiation from the Alawiyya, appointed shaykh of a Sufi order in a vision, but he was also a universalist with a primordial initiation from the Sioux, appointed to a universal mission by the Virgin Mary in another vision. That primordial mission would from then on gradually replace Schuon’s original role as a Sufi
shaykh.

For many years Schuon continued to present an essentially Islamic face to the world. All that happened in the 1960s was that the name of his order was changed, as was some of its daily practice. A short prayer to the Virgin was added to the daily litany, and Schuon’s paintings were added to the Six Themes as a very informal focus for the meditation of his followers. The date of this second change is not certain, but the late 1960s seems the likely period.

A further relaxation of the Sharia also occurred at this time. When in 1965 Schuon took a second wife (allowed by the Sharia, if not by Swiss law), the marriage was arranged on Traditionalist rather than Islamic lines. The new wife, a follower of Schuon, was already married to another of his followers. While the Sharia would require her to divorce her first husband and then wait some months before remarrying, Schuon allowed her to remain married to and live with her original husband and to marry him [Schuon] “vertically.” The distinction between the vertical (that which links people to God) and the horizontal (that which is purely of this world) derives not from the Sharia but from Western metaphysics and was used in Guénon’s Symbolisme de la croix. Schuon’s “vertical marriage”—referred to by some later followers as a “spiritual marriage”—was, in the words of Catherine Schuon, an “arrangement [that] satisfied Western Law and social necessity . . . [and was] prefaced by unmistakable celestial signs allowing and blessing” it. It was also endorsed—reluctantly— by Burckhardt and Lings.

The Imperial Iranian Academy of Philosophy

Nasr, the most important follower of Schuon who was Muslim by birth, was born into the Iranian elite: he was a Sayyid, a descendant of the Prophet, and his father (Dr. Wali Allah Nasr) was a national political and intellectual figure, a former dean of the Faculty of Humanities at Tehran University, and also at one point the Iranian minister of education.

Nasr, though closer to the religion to which he was to devote his career than Coomaraswamy had been to his, approached it—again like Coomaraswamy— from an essentially Western and Traditionalist perspective. Unlike Coomaraswamy, he also devoted himself to the practice of that religion. His search for initiation ended when he joined the Maryamiyya, probably on a visit to Morocco in 1957.

Nasr completed a Ph.D. on the philosophy of science at Harvard47 and studied in Iran under the two leading teachers of Islamic philosophy there, Muhammad Husayn Tabataba_i and Abu’l-Hasan Raf_i Qazwini, He then embarked on a career devoted to Islamic science and Islamic philosophy, understood in an essentially but not explicitly Traditionalist framework.

Nasr’s career falls into two halves, the first at Tehran University until the Islamic Revolution of 1979, and the second in America after the Revolution. During both halves he was influential through his writings, though his most important books were written in Iran (in English). Some of these books are addressed to a general audience—most notably Ideals and Realities of Islam, The Encounter of Man and Nature: The Spiritual Crisis of Modern Man, and Sufi Essays—and may be described as Islamic Traditionalism; others are addressed to more specialized audiences and deal with the work of Islamic philosophers and with the relationship between Islam and science. Nearly all have been translated into various languages, both Western and Islamic—especially Persian, Turkish, and Malay.

Corbin, one of the most eminent French Orientalists of the century, who for some years spent every summer in Iran as the guest of the academy, was likewise not a Traditionalist. In the same year that Nasr established his academy in Tehran, Corbin established in Paris an International Center for Comparative Spiritual Research, also known as the University of Saint John of Jerusalem; its objectives were (in the words of Eliade, who was a participant) “the restoration of traditional sciences and studies in the West.” Corbin’s Center was to provide “a forum for those advanced sciences, the abandonment and forgetting of which is both the cause and the symptom of the crisis of our [Western] civilization,” and to “assure the vocation of spiritual chivalry.” By “spiritual chivalry” (chevalerie spirituelle) Corbin meant, according to Eliade, “Western medieval myths, symbols, initiatory patterns, and secret organizations.” Eliade thus sees the late Corbin as part of the “resurgence of a certain esoteric tradition among a number of European scholars and thinkers,” a group in which he includes Coomaraswamy.

In the view of a French scholar who had discussed these matters with him, Corbin was interested in the common aspects of Islam, Christianity, and Judaism, including esoteric aspects. He had no interest, however, in primordial religion, transcendent unity, or anything to do with Hinduism or any nonmonotheistic religion. In Nasr’s words, Corbin “had an aversion to the teachings of the main representatives of the traditionalist school, especially Guénon.”

Similarly, although all the carefully selected graduate students who studied at the academy were exposed to Traditionalism, not all became Traditionalists. Most came to occupy important positions, however. Among them were Gholam-Reza A_avani, brought by Nasr from the American University in Beirut, and an American, William Chittick. A_avani became director of the academy after the Revolution, and Chittick went on to a distinguished career in American academia as the country’s leading authority on Ibn al-Arabi. A friend of Nasr’s who would never enter the academy’s buildings, given its imperial title, Ayatollah Mortada Motahhari nevertheless sent to the Academy Haddad _Adil, who later became professor of philosophy at Tehran University and was an influential figure in the Islamic Republic. Corbin brought Pierre Lory, who was later to succeed him at the Sorbonne in Paris. Lory has read Traditionalist writers and retains an interest in their work and activities but is in no sense influenced by them in his own work or life.

Nasr’s (and so Traditionalism’s) contribution to the revolution was definitely in the second rank, far behind the contributions of Ayatollah Khomeini, Ayatollah Motahhari (the principal ideologue of Islamic sovereignty), and Ali Shariati, a sociologist whose highly original blend of Islam and socialism did more than anything else to turn Iran’s students toward Islam in the years before the Revolution (and, incidentally, an appreciative occasional reader of Guénon, though in no way a Traditionalist).

Nasr’s contribution to the revolution was not only accidental, but furthermore one that he himself had no desire to make. Throughout his career in Iran he was a staunch supporter of the shah’s regime. There were personal reasons for this position: he was connected with the court as his father had been before him, and his imperial connections certainly did not hinder his distinguished academic career. This included spells as dean of the Faculty of Letters at Tehran University and as vice-chancellor (in American terms, president) of Aryamehr University, a technical university in Tehran. More important, however, were reasons of principle: Nasr seems to have regarded monarchy as a traditional form of government, preferable, despite its many manifest failings, to what was likely to succeed it. He especially disliked Shariati’s blend of Islam and socialism, which he saw as distinctly anti-traditional.


8. America

Maryami Traditionalism flourished during the 1960s and 1970s not only in Iran but also in Europe and America. By 1979, Maryami zawiyas existed in several European countries (three in Switzerland, at least two in France, and at least one in England), in at least one Latin American country (Argentina), and also in America. There were also zawiyas in a number of places in the Islamic world. In addition to these, there was a wider community around Schuon, including a number of non-Muslim Traditionalists. One of these, Jean Borella, a professor of philosophy at the University of Nancy in France, led a subsidiary group of perhaps fifty Catholic Traditionalists. Rama Coomaraswamy, the son of Ananda Coomaraswamy, led another Catholic group in America. According to one source, Rama Coomaraswamy’s group (and so probably Borella’s as well) integrated Schuonian Traditionalism into their religious practice by means of repetitive prayer similar to the Sufi dhikr, but using Christian terms and concepts. None of these Christians were actually members of the Maryamiyya, but they followed Schuon personally as a Maryami would.

Huston Smith divided Traditionalism into two constituent parts, Perennialism and what he called “Traditionalism.” Perennialism solved the problem of what to do about “the relation between religions,” “the problem of the one and the many.” The solution was easy enough: “Don’t search for a single essence that pervades the world’s religions. Recognize them as multiple expressions of the Absolute which is indescribable.” What Smith called “Traditionalism”—what I have been calling the Traditionalist understanding of modernity—complemented the views that Smith had already been developing, especially at MIT, where he seems to have seen his real job as being the strong, if small, voice of philosophy and religion against what he called “scientism.” Postmodernists, he wrote, were right to “see through scientism”—but wrong because “the question of our time is no longer how to take things apart, but how to work responsibly at reassembling them.”

The Feathered Sun

Beginning in the late 1970s Schuon and a segment of his following began to move further away from Islam toward a form of universalism that placed increasing emphasis on Schuon himself.

By the time of Schuon’s death in 1998, one group of Schuon’s followers had left Islam behind and taken on the characteristics not of a Sufi order but of what scholars of religion term a “new religious movement.”

Schuon began to distance himself publicly from Islam in 1978—perhaps in reaction to events in Iran—with a number of reflections in an article on “Paradoxical Aspects of Sufism” which were almost anti-Islamic in tone. In 1981 he wrote to a follower that “our point of departure is the quest after esotericism and not after a particular religion,” and in 1989 he explained to another followert: “Our point of departure is the Advaita Vedanta and not a moralist, individualist and voluntarist anthropology with which ordinary Sufism is undeniably identified—however much this may displease those who would like our orthodoxy to consist of feigning or falling in love with an Arab-Semitic mentality.” Some contemporary Schuonians contend that these statements simply reflect what had always been Schuon’s position from the beginning. To some extent that is clearly the case, but the force with which the point is made is not found before the late 1970s.

In addition to distancing himself from Islam, Schuon also distanced himself further from Gue´non: in 1984 he published in Paris an article accusing Guénon of overestimating the Orient and underestimating the Occident—the traditional rather than the modern Occident, of course. This particular criticism was not new either, and it might have passed without comment, but Schuon’s general tone regarding Gue´non in this article could not. Schuon wrote, for example, “One of the most astonishing things is the astonishment of Gue´non on points that any child should be able to understand.” This article caused a furor among non-Schuonian Traditionalists, who demanded that Schuonians be excluded from the pages of Etudes traditionnelles; French Schuonians responded by starting a journal of their own, Connaissance des religions [Knowledge of Religions], a well-edited and excellently designed publication that quickly achieved a greater circulation than the by then distinctly old-fashioned Etudes traditionnelles.

By the late 1980s Schuon was seen by many at Inverness Farms as the “Master of the Religio Perennis,” above Islam as he was above—because he was at the center of—all individual traditions.

The Inverness Farm comunity of Schuon in US was less and less islamic: “Most of the Inverness Farms community was at least nominally Muslim and Maryami, and the rites of Islam and Sufism continued to be practiced, though interest in Islam as a religion was little encouraged—it was too exoteric. One English Maryami who expressed an interest in learning Arabic was advised to learn French instead so that he could read Schuon’s works in the original. Fasting Ramadan was voluntary—a Maryami who was busy at work was allowed “to make alternative sacrifices,” so long as he or she fasted at least three days of that month and concentrated even more than usual on dhikr.
The old authorization to drink beer to disguise one’s Islam remained in force. Non-Islamic terminology began to replace Islamic terminology, with Schuon being frequently described not as a qutb (the highest rank that Islamic Sufis normally give their beloved shaykh) but as pneumatikos. Views as to the proper interpretation of this Greek term differ. For some Traditionalists, it merely indicates a person with an especially spiritual temperament, a gnostic who has reached the end of the spiritual path in God, while for others it indicates a person in whom the divine spirit—rather than a merely human soul—predominates. It is likely that both interpretations were present. Some Schuonians came to see Schuon as an avatar, a Hindu term for a divine incarnation. Stories began to circulate of Schuon’s spiritual rank being recognized by lions and elephants, and of his future rank being acknowledged by the archbishop of Strasbourg when Schuon was a child in Mulhouse. There were even stories of people who treated Schuon disrespectfully in the street being frozen to the spot as a result.
Schuon attempted to divert the growing attention paid to him, but in somewhat equivocal terms. In 1981 he wrote: “I do not wish my person to be made the object of symbolist and mystical speculations which—apart from their possibly problematical character—create supplementary preoccupations and divert the mind from that which alone matters: to follow my teachings without adding anything thereto.” Such statements do not seem to have had much effect.
Various “primordial” practices were introduced. The weekly dhikr was followed not only by a brief lesson (written by Schuon and read aloud) and sometimes Arabic poetry, as is normal in Sufi circles, but also by a “a sort of Red Indian chant or song, performed by [the muqaddam] while beating a drum.” “Indian Days” (also known as “pow-wows”) were also instituted, taking place about once a month during the summer and featuring dances and ceremonies sometimes led by Yellowtail, with the muqaddam leading the drumming and chanting. For these Indian Days, a form of Native American dress was adopted, which in the case of women sometimes amounted to ornamented bikinis. Schuon would appear on these occasions dressed as a Native American chief, bearing a feathered staff.” (pages 172-173)

9. Terror in Italy

Julius Evola and Frithjof Schuon were the longest surviving Traditionalists of the first generation. Before Evola died, in 1974, he was to play an important role in Italian postwar history, becoming the Traditionalist whose name was best known to the public—a name that came to be generally reviled.

In 1968 sales of Evola’s Cavalcare la Tigre, previously in the hundreds, took off into the thousands. In Cavalcare la Tigre, Evola argues that the late twentieth century is an age of dissolution. There are no states that can claim “inalienable authority”— all are no more than a collection of “ ‘representative’ and administrative systems”—but neither are there any “partisan” (anti-state) movements to which one can belong, given the absence of any of the preconditions for successful “rectifying” action, that is, the installation of a legitimate state authority. This analysis represents a reversal of Evola’s prewar position; his own activities from the 1920s to the 1940s showed clearly that he then believed in at least the possibility of installing a system that he would have regarded as legitimate.

Despite the impossibility of successful “rectifying” action, Evola observed, some individuals are still “disposed to fight even on lost positions.” To them Evola recommended apoliteia (separation from the polity), which he defined as “irrevocable interior distance from this society and its ‘values”; and the refusal to be tied to it by any moral or spiritual links whatsoever.” Evola stressed that he was describing an interior state which need not necessarily have any consequences in the realm of action, but also stressed that it did not require abstention, as from a “conscientious objector.”

Evola, then, seems to have approved of what was being done in his name—on condition that it was done with proper spiritual preparation. This does not, however, mean that Evola can be held solely responsible for Italian extreme right terrorism. He was not the only writer whom the terrorists read: Franco Freda established a publishing house, AR, that printed the works not only of Evola but also of Oswald Spengler and Friedrich Nietzsche, as well as Corneliu Codreanu and Muammar Qaddafi. In addition, there were a variety of other important factors—social, economic, and political. Terrorism in the 1960s to 1980s was an Italian, not just a rightist, phenomenon. In the view of Roger Griffin, “1968 created a climate in which if Evola had not existed it would have been necessary to invent him.”

Though Evola remained important to the European extreme right and even parts of the American extreme right at the end of the twentieth century, his work was no longer dominant. For one of the leading writers and publishers of the European New Right, Alain de Benoist, Evola and Gue´non were of interest— especially historical interest—but no longer of great importance. De Benoist had read most of their works, and had even written on them, but his own ideas and the ideas explored in the various journals and magazines he controlled were often constructed on bases incompatible with any variety of Traditionalism.

10. Education

During the 1950s and 1960s Mircea Eliade’s soft Traditionalism assisted a transformation in the academic study of religion in America. In France, Louis Dumont’s Indology, informed by soft Traditionalism, became increasingly influential, while Henri Hartung and his Institut des sciences et techniques humaines (Institute for humane sciences and techniques) began a transformation in the continuing education of adults, and especially of executives. Hartung aimed at the subtle transformation of the general culture, but after some years he concluded in 1968 that his efforts were in vain, and he abandoned the softest of soft Traditionalism for a “hard” Traditionalist broadside—which was indeed in vain. Also in France a leading Jewish educator, Rabbi Léon Askénazi, drew on Traditionalism, but within strict limits that show why Jewish Traditionalism is so rare.

Religious Studies in America

Eliade’s fame grew, and in 1958 he was appointed to the Chair of History of Religion at the University of Chicago, a post he occupied until his death in 1986. During these years he kept a low profile except as a scholar. Although one graduate student remembers him as an evident Traditionalist, Eliade generally avoided discussion of politics and of his personal religious convictions. This decision to cast a veil over his past was a wise one.

Eliade’s approach was radically different and was the prototype of what has been called the “autonomous” study of religion, the approach that is generally accepted today. Eliade dismissed the evolutionary hypothesis on the grounds that the modern way of seeing things was fundamentally different from the archaic and, being atypical, should be disregarded. In so doing, he privileged archaic religion (or tradition) over modernity and superseded both the Christian and the materialist approaches to the study of religion. The Christian approach was superseded for obvious reasons: archaic religion was more important than contemporary Christianity. The materialist approach was superseded because it tended to be evolutionary, and also because Eliade’s project required that religions be studied “on their own plane of reference,” in the terms in which they made sense to those who believed in them, which were of course not materialist terms.

The hostility of most non-Traditionalist scholars to the study of religion from a Traditionalist viewpoint is clear. Wouter Hanegraaff, the first occupant of a chair of esotericism at the University of Amsterdam, advanced as one of the major problems facing the serious study of esotericism that “scholars of Western esoteric currents frequently find themselves scheduled in seminar programs or publication series together with perennialists.” Similarly, the German Islamologist Bernd Radtke identified one of the two major problems facing the study of Sufism as being “mystification,” the “negative role” played by Traditionalist scholars such as Nasr (the other problem being that too few English-speaking scholars read German).

Sociology and Judaism in France

The career of Louis Dumont in France in some ways parallels that of Eliade in America. Dumont discovered Guénon while a rebellious dropout in artistic circles in Paris in the early 1930s. He then completed his education and also learned Sanskrit while a prisoner of war in Germany between 1939 and 1945. After the war he earned a Ph.D., taught social anthropology for four years at Oxford, and from 1955 until the late 1970s occupied the chair of Indian sociology at the Sorbonne. In this capacity he trained many of France’s future sociologists and Indologists. His Homo hierarchicus of 1966 was, by general agreement, his most important book. In it Dumont developed an altogether Traditionalist conception of Indian society as representing a traditional norm of religiously based hierarchy, a conception that he later contrasted unfavorably with modern individualism in his Essais sur l’individualisme [Studies on Individualism]. This contrast was further developed by Dumont and a small number of followers who formed a research “team” within France’s Centre Nationale de Recherches Scientifiques. This team attempted to found a “French school of sociology” but achieved only limited recognition; it might be regarded as a rare example of an officially recognized soft traditionalist group in academia.

Dumont and his criticism of modern individualism became popular in the 1970s and 1980s among French writers and intellectuals opposed to the currents that they saw emerging from 1968, notably structuralism and quasi-Marxist currents in sociology. Those in France calling for a return to “traditional values” and attacking “modern individualism” frequently drew on Dumont, often—according to one commentator—without having actually read him.

Guénon also appealed to another French educator of a very different type, Rabbi Léon Askénazi, director of the Gilbert Bloch School at Orsay (just outside Paris) and a master of the Kabbala, the Jewish mystical tradition. It is not known how Askénazi encountered the work of Gue´non, but it probably happened after his first arrival in France, in 1944, as a 22-year-old chaplain in the Free French Army. Askénazi was born and brought up in Algeria, where his father was later the chief rabbi, in both traditional and modern circles. His parents were from old scholarly families. They spoke informally in Judeo-Arabic or Judeo-Spanish, formally in classical Hebrew, and publicly in French. Askénazi himself was educated in Oran’s French lycée, and then after his war service at the Sorbonne in Paris and finally at the Musée de l’homme, where he studied ethnology and anthropology under Claude Lévy-Strauss.

What Askénazi took from Guénon was his analysis of tradition and modernity, some of his vocabulary, and his understanding of tradition as intimately related with the esoteric. Askénazi’s original interest in Kabbala as the esoteric aspect of the Jewish tradition, however, derived not from Guénon but from his maternal grandfather, a well-known master of the Kabbala. The Kabbala remained widespread and respected in the North African Jewish circles of Askénazi’s origin, even though European Jews mostly rejected it as obscurantist.

Although Askénazi was influential in spreading a view of Kabbala as a respectable and proper element of the Jewish tradition and of Western modernity as inherently defective, he did not spread Traditionalism proper. He died in 1996. His later followers know Guénon only as one writer among many in whom Aske´nazi was interested, and they do not attach any particular importance to him. The next generation was educated mostly in orthodox Yeshivot

Askénazi followed the Traditionalists in their diagnosis of modernity, seeing it as a final stage in the cycle that led inexorably to the apocalypse, but he differed in his prescription. Although he could sympathize with Islam more easily than with Christianity—which seemed to him irredeemably polytheistic, even pagan—what astonished him, according to a close follower, was how the other Traditionalists failed to see what was in front of their noses: that the primordial tradition did not need to be recovered but was there, intact and easily available, in Judaism. He supposed that the Traditionalists’ lack of interest in Judaism resulted from some form of anti-Semitism, and he even wondered whether Guénon himself might have been of Jewish origin, since “Guénoun” is a common Sephardic surname. Judaism’s firm rejection of other religious traditions acts, it would seem, as a bar to the development of full-blown Jewish Traditionalism.

Hartung’s Institut des Sciences et Techniques Humaines

After Henri Hartung left Schuon and divorced his first wife (who remained with Schuon), he began a new career as an educator, establishing an up-market night school in Paris, the Ecole supérieure d’orientation [Institute for Education—the French title does not really translate], initially to prepare students for entry to various prestigious institutions of higher education. This was a similar project to the Colle`ge Rollin that Guénon had entered in 1904. The Ecole supérieure d’orientation’s philosophy was based on Hartung’s observation that many students left high school with plenty of information but little idea of what to do with it. Hartung accordingly taught not just the subjects required for the various entrance examinations, but also formation générale (general education) in the “humane sciences”—logic, self-expression, and the like. Though such an approach is widespread today, it was extremely innovative in 1950s France.

In 1924, in Orient et Occident, Guénon argued for the revitalization of Western spirituality by an elite formed for that purpose, so as to avert the cataclysmic collapse of Western civilization. In 1966, Hartung argued for spiritual revitalization as a component of cultural growth, and for cultural growth as an element of the continuing education of business executives, and for continuing education on grounds of France’s economic competitiveness and also on more humane grounds. On the face of it, Hartung’s strategy was a sound one: the danger of lack of economic competitiveness worried far more people in 1966 than did the danger of the cataclysmic collapse of Western civilization. In addition to recasting one of Guénon’s central arguments in “soft” terms, Hartung also blended his own form of spiritual revitalization into courses at the ISTH. By 1968 these had been attended by 12,000 French executives and 6,000 other pupils (senior public administrators and the like).

To what extent these 18,000 alumni of the ISTH had absorbed “a cultural base which they seemed very clearly to lack,” let alone a spiritual base, is impossible to say. Hartung himself concluded that he had failed. This conclusion was one consequence of the “events” of May 1968, when a popular revolution at one point seemed about to destroy the French republic. On the evening of May 24, 1968, Henri Hartung went out to walk through the streets of Paris. After watching clashes between student revolutionaries and CRS riot police at the Pont Neuf, he went home and spent the rest of the night pacing
the floor of his apartment. That evening was as important a turning point in his life as had been reading Guénon’s Introduction générale in 1939 or his meeting with Ramana Maharshi in 1947. He realized that he had ended up on the wrong side of the barricades and that “a man can only accept a lie in renouncing his own dignity.”

De Séligny’s Institut Scientifique d’Instruction et d’Education

If “deviation” dominated the end of the Maryamiyya in Bloomington, “deviation” was present from the start in one of the strangest independent applications of Traditionalism, that made by Paul de Se´ligny, a Mauritian of French descent who became a minor 1960s guru—and for some a notorious one. De Se´ligny had become a Traditionalist in France in the late 1920s or early 1930s, probably in 1927 or 1928 like so many others, and may have visited Guénon in Cairo. He entered the Alawiyya Order in Morocco in 1939 or 1940, though it is not clear exactly how;76 there was then a small Schuonian group in Morocco, including Jean-Victor Hocquard, with which he was connected. Hocquard, a musicologist who had joined Schuon’s Alawiyya in 1938 or 1939, abandoned the Alawiyya and Islam for his original Catholicism in about 1945 and lost contact with de Séligny. Both Hocquard and de Séligny remained in Morocco, however; the former taught at the Lycée in Tangier while the latter became a seed merchant, also in Tangier.

A new Traditionalist branch of the Alawiyya then came into being, led by de Séligny, consisting of Hocquard, his children and other family members, and a few others. It was, however, an unusual branch. De Séligny went even further than the later Schuon did, immediately exempting his followers from the need to follow any aspect of the Sharia and teaching a Perennialism more Hindu than Islamic. His way, he explained, was “an intellectual way, not a mystic way.” Its central practice was “the Work” (le travaille), a simplified form of dhikr involving the repetition of the Islamic Confession of Faith.

The devotion of de Séligny’s followers had tragic consequences—broken marriages and abandoned children. They are explicable in terms of de Se´ligny’s possibly unintentional development of standard spiritual techniques. He started as a Sufi shaykh, and the followers of any Sufi shaykh are expected to place the utmost trust in their guide. The community surrounding the shaykh insulates the Sufi from the distractions of the outside world, and ascesis— including fasting—strengthens the will against temptation. In de Séligny’s case, his followers came to fear abandonment by “the boss” (patron, as he styled himself ) above all else, and the slightest sign of disloyalty or hesitation led either to terrifying indications of de Se´ligny’s displeasure or to the threat of ostracism by his other followers. The community surrounding de Séligny was so tight that it cut individuals off entirely from normal life, and so from the realization that their behavior was increasingly bizarre. The community would also rally round to help any doubting individual through any episode of “weakness.” The need to confront constant hunger further narrowed the vision, excluding anything that might distract the follower from de Séligny himself. And finally, de Séligny’s modified dhikr seemed to work, even to those who were losing confidence in him personally. Something similar seems to have happened, in less extreme fashion, among Schuon’s followers at Inverness Farms.


Part IV. Traditionalism and the Future

II. Europe after 1968

The 1960s were clearly the major cultural and intellectual turning point of the Western twentieth century, perhaps even more than 1914–18. Post-1960s Traditionalism, like the post-1960s West, was different from what came before it. Just as the Renaissance, which Traditionalists abhor as the death of the Western esoteric tradition, saw the birth of the Perennialism that lies at the heart of Traditionalism itself, and just as 1914–18 ushered in Traditionalism at the same time that the old Europe disappeared, so the cultural revolution of the 1960s gave new energy to Traditionalism and was the start of the contemporary Traditionalist movement.

The late twentieth century saw a phenomenal growth in the public appetite for religious and spiritual alternatives. This appetite was fed at first by such quintessentially 1960s figures as Alan Watts in America, and, most importantly, Louis Pauwels in much of Europe. Less important but still influential in France was Raymond Abellio, who in the 1970s became a popular broadcaster first on radio and then on television.

Pauwels was not himself a Traditionalist—if anything he was a follower of Gurdjieff—but his interest in Traditionalism is visible in Le matin des magiciens as well as in his choice of Guénon as the subject of the second issue of Planète-plus. Like Hartung and Abellio, Pauwels was a Resistance veteran and a skilled communicator: before launching Planète, he had edited the Resistance journal Combat and then the major women’s glossy magazine Marie-France, and after the Planète empire collapsed in the early 1970s (fashion had moved on) he went on to the leading national daily Le Figaro, from which in 1978 he launched the Figaro Magazine. Though not primarily a Traditionalist, Pauwels was responsible for spreading simplified Traditionalism throughout Latin Europe. The period of Planète’s success coincided with a significant increase in sales of Guénon’s works.

AlanWatts, an English ex-priest and later the guru of American Zen, knew of Traditionalism, but Traditionalism was not especially important to him. His responsibility for introducing a young American, Eugene Rose (later Seraphim Rose), to Traditionalism was entirely accidental. Rose had met Watts in 1953 while an undergraduate student at Pomona College in Southern California, where Watts was then teaching. He followed Watts to the American Academy of Asian Studies, where he found some of Guénon’s books in the library. After a period of immersion in the early San Francisco “counterculture,” Rose found that he preferred Guénon to Watts. In the words of Rose’s biographer, “While Guénon had attempted to study Eastern religions within their own context, Watts seemed [to Rose] to be trying to make them digestible to Westerners. The ‘Buddhism’ he espoused as a remedy for the spiritual malaise of the West was thus an unauthentic, synthesized expression of that tradition, streamlined to cater to the modern mentality of self-worship.” In other words, Guénon convinced Rose that Watts’s informal group, to which he belonged, was “counterinitiatic.”

As an Orthodox Christian, and after 1965 as an ordained reader, Rose concluded that “each tradition possesses truth, beyond doubt, but in varying measures . . . the ‘equality’ and ‘transcendent unity’ of religions is a notion from the modernist ‘simplistic’ mentality.” Traditionalism was not the full answer: “For all the ‘wisdom’ of Coomaraswamy, Guénon, and the lesser wise men of today, we seem near to an even greater collapse. . . . Christ requires us not to ‘understand,’ but to suffer, die, and arise to Life in Him.” Rose did not, however, reject Traditionalism entirely. It remained part of his personal philosophy in the 1970s, when he replied to a Traditionalist who had written to him: “I only pray that you will take what is good from him [Guénon] and not let his limitations chain you.”

It is clear from his Foucault’s Pendulum, for example, that Umberto Eco is very familiar with Traditionalism, but it seems to have had no effect on his writings or his life.

Later Traditionalist Groups

The list of late twentieth-century groups incorporating Traditionalism in one way or another could go on and on. Most are located in France and Italy, the two countries where Traditionalism first became established, and in Spain, where Traditionalism became increasingly popular as that country enthusiastically caught up with the rest of the West after the death of General Francisco Franco in 1975. In all these areas and in parts of Latin America Traditionalism spawned study centers, journals, and Masonic orders. Amateur philosophers began to meet to discuss Traditionalism in Guénon’s native Blois. An Argentine in Barcelona started a successful “university by mail,” with Traditionalism occupying an important place on the syllabus. Small, eccentric groups of
Frenchman applied Traditionalism to Royalism and even to homosexuality.

Hartung’s Centre de Rencontres Spirituelles et de Méditation

Typical of later Traditionalism is Henri Hartung’s post-1968 project, a Centre de rencontres spirituelles et de méditation (Spiritual meeting and meditation center), established in Fleurier, Switzerland, in 1977. Though modest by the standards of Hartung’s earlier projects, the center had its own premises and by the 1980s counted 60 official members, all of whom participated in its administration (Hartung remained a leftist). It ran retreats and lectures, usually attended by several hundred nonmembers, Swiss and French—Fleurier is near the French border, easily accessible by train from Paris. The center’s newsletter, Diagonale, at one point had a circulation of 500.

Like Rose, Hartung cannot be described as a Traditionalist in the way that Schuon and Vâlsan can. Traditionalism was only one element in his public teaching, and for his followers was a stepping-stone of which they probably not even aware.

Small is Beautiful

Another instance of Traditionalism’s partial passage into the general culture of the West was one of the most successful books of the 1970s, Small Is Beautiful: Economics as if People Mattered (1973), by E. F. Schumacher. Small Is Beautiful sold several million copies—partly as a result of its inspired title, the suggestion of Schumacher’s publisher. In his Règne de la quantite´ [The Reign of Quantity] 1945), Guénon argued that one of the central characteristics of the kali yuga was the replacement of quality by quantity.

Schumacher, like Hartung, identifies the wretchedness produced by inversion: “If human vices such as greed and envy are systematically cultivated, . . . if whole societies become infected by these vices, . . . actual people . . . find themselves oppressed by increasing frustration, alienation, insecurity and so forth.” The proper basis for economics was, Schumacher implied, spiritual— what he called “Buddhist economics,” recognizing that “the teachings of Christianity, Islam or Judaism could have been used just as well as those of any other of the great Eastern traditions.” “Buddhist economics must be very different from the economics of modern materialism, since the Buddhist sees the essence of civilization not in the multiplication of wants but in the purification of human character.”

Schumacher was an appreciative reader of Traditionalist works but was not himself a Traditionalist; he was a disciple less of Gue´non than of Gurdjieff (like Pauwels), following a spiritual path within Buddhism and finally converting to Catholicism.

The Poet and the Prince

One of the most successful European attempts to introduce Traditionalism to the general public was sponsored by the English poet and literary critic Kathleen Raine. While Raine was an undergraduate student at Cambridge in the late 1920s, an interest in William Blake led her to Blake’s sources, which she found included the original Perennialists of the Renaissance, including Marcilio Ficino. She also identified similar sources behind Coomaraswamy’s friend William Butler Yeats, whom she held to be “not a great poet ‘in spite of ’ his studies in esoteric fields, but because of his great knowledge and learning in these fields of excluded knowledge.” These conclusions were received unenthusiastically by British academics, and Raine might have been dismissed as a crank were it not for the stature given her by her own poetry, the first collection of which—Stone and Flower—was published in 1943, with illustrations by Barbara Hepworth. Eighteen more volumes were published over the rest of the century, and in 1993 she was awarded the prestigious Queen’s Gold Medal for Poetry.

In 1980 Raine and three apparently Schuonian Traditionalists (Keith Critchlow, Phillip Sherrard, and Brian Keeble) together established Temenos: A Review of the Arts of the Imagination. “We did not use the word ‘sacred,’ since had we done so no-one would have taken us seriously,” explained Raine later, but the clue was there in the title: temenos in Classical Greek denoted the sacred center, usually of a place of worship. Temenos was from the first a somewhat Traditionalist journal, but never exclusively so.

Aristasia

Aristasia is the post-1980s name of a group which, in slightly different form, was earlier known as The Romantics and The Olympians. It was started in the English university city of Oxford in the late 1960s by a female academic who used the name of “Hester StClare.” StClare was born in the 1920s; other details of her career are unknown. A Traditionalist, in the late 1960s she began to gather a group of younger women, mostly Oxford students, who were dismayed by the “cultural collapse” of that decade. They took Gue´non one stage further: worse even than modernity was the “inverted society,” the postmodern, contemporary era produced by the cultural collapse of the 1960s, an event often referred to by Aristasians as “the Eclipse.” Inverted society—often referred to as “the Pit”—stands in much the same relation to modernity as modernity stood to tradition, argued “Alice Trent,” StClare’s most important follower. Not all that was produced before the Eclipse was worthless—Beethoven andWordsworth are clearly not “malignant aberrations,” for example. Each phase in the cycle of decline may produce developments that, while “of a lower order than was possible to previous phases, . . . nonetheless are good and beautiful in their own right.” Nothing produced after the Eclipse is of any worth at all, however (though theoretically something might be). In practice, all in the Pit is inversion—“the deliberate aim [is] an inverted parody of all that should be.” The higher classes imitate the lowest, “family life and personal loyalty” are replaced by “a cult of ‘personal independence,’ ” and even the earlier achievements of modernity are lost, as crime and illiteracy increase. Chaos is preferred to harmony in art and dress, and masculinity replaces femininity.

Aristasian Traditionalism is presented more seriously in Trent’s book The Feminine Universe. This book, aimed at the general reader, deals, for example, with Nietzsche before Gue´non, and uses historical arguments with some skill. Aristasianism has also received some coverage in the British press and on television.

12. Neo-eurasianism in Russia

The collapse of the Soviet Union in 1991 brought a version of Western modernity to Russia and also brought to Russian politics an unusual variety of Traditionalism: Neo-Eurasianism. This ideology was developed by the centrally important Traditionalist Alexander Dugin and at first appealed principally to those sections of Russian society that rejected President Boris Yeltsin’s policies and the idea of transforming Russia into some variety of liberal, democratic state on reasonable terms with the West. As the Russian political environment changed under President Vladimir Putin, Neo-Eurasianism moved from the margins into the political mainstream.

Early Traditionalism in URSS and Russia

Traditionalism Underground

Although Traditionalism was of necessity limited to dissident circles until the era of Perestroika, there were already Russian Traditionalists in the 1960s. Traditionalism first entered the Soviet Union through the Lenin Library in Moscow, which, for unknown reasons, was unusually well stocked with Traditionalist writers. The attention of Yevgeny Golovin, a Russian poet known only to the circle of dissident or “independent” intellectuals he led, was drawn to these Traditionalist writers in 1962 or 1963 by references in Louis Pauwels’s Le matin des magiciens—a distant echo of Pauwels’s popularization of Traditionalism in Western Europe.

Golovin’s interest in Traditionalism passed to his circle, one of many such small circles of intellectuals then to be found throughout the Soviet Union. Disenchanted with the increasingly stale orthodoxies of late Soviet Marxism-Leninism, these dissident or “independent” intellectuals inhabited the margins of Soviet life, boycotting institutions such as the Communist Party and Komsomols, membership of which was a requirement for access to jobs in areas such as academia and journalism where intellectuals normally work. Instead they worked as statisticians, librarians, or even street cleaners. Following an established Russian practice, they would meet in each others’ flats or kitchens to talk and drink, but also to read and discuss philosophical, literary, and poetic works, sometimes circulated in samizdat (self-publishing, homemade copies) and sometimes of their own composition. Alternative music also flourished in this environment; Western genres such as rock and punk, frowned upon by the Soviet establishment, thus later acquired an intellectual respectability unknown in their countries of origin. Many of these intellectuals taught themselves foreign languages (often from parallel texts). Their self-education in the humanities frequently reached levels far beyond those commonly achieved by the self-taught in the West.

Golovin’s Soviet-era circle included Gaydar Jamal and Alexander Dugin, who became Russia’s two most important Traditionalists. Jamal, who joined the circle in 1967, was a Muscovite of Azerbaijani origins whose education and upbringing were secular and Soviet rather than Islamic. As a young man, he had immersed himself in the library of philosophical works left by his maternal grandfather, an Ottoman Turk who migrated to Russia and participated in the October Revolution on the Bolshevik side and and who then taught at the prestigious State Institute for Theatrical Arts. Dugin, who joined the circle in about 1980, was the son of a colonel in the Soviet army.

Golovin’s circle seems to have attracted little official attention, although Jamal reportedly was committed to a mental institution more than once (then a standard way of controlling dissidents). The KGB evidently came to tolerate such informal circles, within certain limits—limits which Dugin evidently exceeded. In 1983 the authorities learned of a party in a painter’s studio where Dugin had played the guitar and sung what he called “mystical anti-Communist songs,” and Dugin was briefly detained. The KGB found forbidden literature in his room, principally books by Alexander Solzhenitsyn and Mamleyev (the novelist mentioned earlier, who had been in Golovin’s circle but emigrated to America before Dugin joined).10 Dugin was expelled from the Institute of Aviation, where he was then studying. He found employment as a street sweeper and continued reading in the Lenin Library with a forged reader’s card.

Traditionalism under Perestroika

The period of Perestroika12 (1986–91) was in many ways a golden era for the “independent” intellectual. Quite unexpectedly, the previously unthinkable became possible and even popular. Restrictions were lifted; new areas became open to those without Communist Party membership; new ideas could be expressed. In 1988 the Bulletin of the Estonian Oriental Society even published a translation (by Udam) of Gue´non’s “Cycles cosmiques.”

It was during Perestroika that Russian Traditionalists first took active steps. In 1987 Dugin and Jamal together joined Pamyat' (Memory), later described by Dugin as “the most reactionary organization available.” They hoped to influence it toward Traditionalism, rather as Eliade had hoped to use the Legion of the Archangel Michael in Romania, and Evola had hoped to use the Fascists, the Herrenclub, and the SS.

Dugin’s and Jamal’s attempts at infiltration of Pamyat' were no more successful than had been Eliade’s or Evola’s similar efforts earlier. Seminars they gave attracted respectable audiences (up to 100 people), and Dugin was appointed to Pamyat'’s Central Council in late 1988,18 but in 1989 they gave up and left Pamyat'; Dugin later described its members as “hysterics, KGB collaborators, and schizophrenics.”

Neo-Eurasianism

For Dugin, who was once arrested by the KGB as a dissident, to become an associate of Zyuganov, leader of the CPRF, was a surprising transformation. As we will see, there was later a second transformation of similar magnitude, when Dugin began to move from the sphere of the CPRF toward the political mainstream under President Putin. These transformations did not indicate inconsistency on Dugin’s part. Like Evola, Dugin’s primary loyalty was to his own ideology, not to other people’s political movements.

By his own account, Dugin was so disgusted by the crowds in Moscow calling for
democracy, freedom, and the market that he finally found himself to be pro-Soviet, at the very point when the Soviet Union ceased to exist.

Dugin’s first modification was to “correct” Guénon’s understanding of Orthodox Christianity, drawing a parallel with Coomaraswamy’s earlier “correction” of Guénon’s views on Buddhism. This correction is most clearly articulated in his Metafisiki blagoivesti: pravoslavnyi esoterizm [Metaphysics of the Gospel: Orthodox Esotericism] (1996). Here Dugin argues that the Christianity that Guénon rejected was Western Catholicism. Guénon was right in rejecting Catholicism but wrong in rejecting Eastern Orthodoxy, of which he knew little. According to Dugin, Orthodoxy, unlike Catholicism, had never lost its initiatic validity and so remained a valid tradition to which a Traditionalist might turn. Dugin then proceeded to translate much of the Traditionalist philosophy into Orthodox terms. Thus reoriented, Dugin’s Traditionalism led not to Sufism as the esoteric practice of Islam, but to Russian Orthodoxy as both an esoteric and an exoteric practice. Dugin’s second modification of Traditionalism was to combine it with a doctrine known as Geopolitics or Eurasianism. This doctrine has something in common with the views expressed in Samuel Huntington’s Clash of Civilizations. It sees conflict between blocs as inevitably produced by “objective” factors, not cultural ones as in Huntington’s thesis but rather geographical ones. Geopolitical theory pits an Atlantic bloc, comprising maritime nations predisposed toward free trade and democratic liberalism, against a central and eastern continental Eurasian bloc, more inclined toward centralism and spirituality.

Dugin’s Political Activities

In 1991 Dugin began to write in Prokhanov’s newspaper Den' [Today]. He found Prokhanov “a statist patriot” but one unusually open to fresh ideas. The ideas that Prokhanov allowed Dugin to publicize in Den' were those of Evola and Guénon, and also of the Western European New Right: “anti-capitalists” (Dugin’s phrase) such as Claudio Mutti, an Italian Muslim Evolian, and Alain de Benoist, the preeminent intellectual leader of the French New Right.

Dugin and the Red-to-Browns

Neo-Eurasianism is a more inclusive form of nationalism better suited to Russian conditions. The Eurasian bloc, led by Russia, would include not only the whole of the Russian Federation but, in most interpretations, areas such as Ukraine and Belarus. In some views it would also include not just the territories of the former USSR, but also most of the Islamic world.

Relations between Russia and the Islamic world were a central paradox in Opposition and Neo-Eurasian thought. On the one hand, events in Afghanistan in the 1980s and in Chechnya and Moscow itself in the 1990s might have been expected to produce considerable hostility toward Islam and Islamism in the Russian army and general public, and anti-Islamic feeling was both encouraged and utilized by both President Yeltsin and President Putin. A certain amount of racist feeling against “black arses” from the Caucasus was general, and sometimes it resulted in racist attacks. Similar racist feeling has been routinely exploited by important sections of the extreme right in the West. On the other hand, the Soviet Union had long cultivated friendly relations with
the Arab world, tending to see Middle Eastern states as actual or potential allies against America.

The role within the Opposition of Neo-Eurasianism, and so of Dugin himself, was central. This was the view of many Western observers, especially after Dugin’s best-selling book, Osnovi geopolitiki: geopoliticheskoye budushchee Rossii [Geopolitical Foundations: The Geopolitical Future of Russia] (1997). Osnovi geopolitiki was Dugin’s most important and successful work. In 1997 it “was a topic of hot discussion among military and civilian analysts at a wide range of institutes . . . [though one observer’s] impression was that there was more discussion than actual reading.” The interest of the Russian military in Dugin’s book meant that much attention was also paid to it in specialized circles abroad. Dugin had already published “Geopolitics as Destiny” in the April 25, 1997, issue of Krasnaya Zvezda [Red Star], the army newspaper, and Osnovi geopolitiki also received the endorsement of the army, or at least of Lieutenant-General Nikolai Pavlovich Klotov, an instructor at the General Staff ’s Military Academy, a forum where Dugin had previously spoken at the invitation of Colonel-General Igor Nikolaevich Rodionov, later a minister of defense under President Yeltsin. Osnovi geopolitiki argued for an alliance with Islam. It also argued for the creation of a Berlin-Moscow-Tokyo axis to combat the American Atlantic threat, and for the return to Germany of Russia’s Kalingrad enclave (the erstwhile Königsberg) and the return to Japan of the Kuril Islands, both taken by the Soviet Union in the aftermath of the Second World War. “The correlation between Dugin’s ideas and those of the Russian establishment,” wrote Charles Clover in the influential journal Foreign Affairs, “is too stark to be ignored.” Clover cited as evidence the Russian suggestion in 1998 that the Kuril Islands might be returned to Japan, and Russia’s rapprochement with Iran and Iraq. Both can be explained quite satisfactorily, of course, without reference to Dugin or Traditionalism, but it is clear that Dugin’s ideas seemed less eccentric to their Russian than to their Western audience.

Dugin’s Neo-Eurasianism is not specifically or overtly Traditionalist. Although Traditionalist influences can easily be identified by the informed reader, the word “tradition” does not appear in the glossary of his Osnovi geopolitiki, for example, and no Traditionalist or other philosophical authors are in the extracts from classic texts included in the book, which lead with Halford Mackinder. The successful Osnovi geopolitiki, then, is another example of soft Traditionalism.

The National Bolshevik Party

There are undoubtedly elements of humor, reminiscent of Limonov’s fiction, about the National Bolshevik Party. Its political program, for example, included the right of the party member not to listen while his girlfriend was talking to him, and the party’s instructions on appropriate behavior in a cinema (visiting Western movies in groups of fifteen and vandalizing the auditorium) were surely not intended to be taken entirely seriously. What is one to make of the promise that “We shall crush the criminal world. Its best representatives will enter the service of nation and state. The rest will be annihilated by military means”? The party salute—the right arm raised for fascism with the fist clenched for Bolshevism, accompanied by a cry of “Da, smert' ” (Death: yes!)—also had a hint of farce about it. These elements of the absurd clearly added to the National Bolshevik’s countercultural appeal. Though it never admitted it, the National Bolshevik Party was more the embodiment of an attitude than it was a serious political organization. While the National Bolsheviks do take some action (individual National Bolsheviks have on occasion been arrested for minor acts of vandalism and breaches of the peace or, in Latvia, for drug offenses), the party’s claim to aim at absolute power perhaps needs to be taken with a grain of salt. If the National Bolsheviks did by some unexpected means come to power, it is inconceivable that they could exercise that power in anything remotely approaching their current form. The real importance of the National Bolshevik Party for Dugin was that for some years it was the base for his public appearances and his writing and publishing.

Between Party

After Dugin left the National Bolshevik Party, the base for his activities became his own publishing house, Arktogeya (named after a Nordic version of Atlantis). Arktogeya published some translations of Western Traditionalists, nine of Dugin’s books (he usually wrote two books a year between 1993 and 1997), and some novels of Gustav Meyrink, the “fantastic” early twentieth-century German writer from Prague, who was much interested in magic and the occult.

The Eurasia Movement and Party

By 2000 as the firmer hand of President Vladimir Putin gave Russian political life a measure of certainty that contrasted favorably with the drift and very visible corruption of the late Yeltsin years, it was clear that the Opposition was becoming increasingly marginal. The National Bolshevik Party received a terminal blow when Limonov was imprisoned for illegal possession of firearms and other similar groups began to break up. Even the CPRF seemed doomed, too dependent on elderly voters and too mired in its Soviet past. Dugin concluded that the Opposition in general and the CPRF in particular were getting nowhere and would get nowhere. The CPRF seemed to him to have been absorbed into the system it was meant to be opposing, and despite its flirtation with Neo-Eurasianism, its nationalism remained too much based on Russian ethnicity. Although Dugin continued to publish his “Yevraziyskoye Vtorzheniye” supplement in Prokhanov’s Zavtra, his main focus shifted to what he called “radical centrism.” This new position, publicly adopted in 2001 with the foundation of a Eurasia Movement, was centrist in that it endorsed President Putin as a patriot who appeared committed to the restoration of Russian power and receptive to the idea of Russia as a Eurasian power. It was radical in that Dugin’s Neo-Eurasianism was central to the Eurasia Movement, and in that the liberal elements in Putin’s political program were tolerated rather than endorsed.

Dugin established his Eurasia Movement with three varieties of support, two of which made it a far more serious organization than the National Bolshevik Party. First were a number of fellow Traditionalists, including two members of the original Soviet-era dissident circle of Yevgeny Golovin: Golovin himself and Yuri Mamleyev, the novelist whose books had gotten Dugin into trouble with the KGB when he was a student at the Institute of Aviation. The second variety of support came from respected individuals such as Dr Alexander Panarin, a prominent political scientist who held the chair of political science at Moscow State University. The third came from figures close to the Kremlin and from intelligence officers. There were many rumors that Putin’s close aide Gleb Pavlovsky sponsored the Eurasia Movement in one way or another, but Pavlovsky was not officially a member of the movement. Formal members did, however, include the well-known television personality Mikhail Leontyev, said to be “the president’s favorite journalist,” and Mufti Talgat Taj al-Din, the shaykh al-Islam of Russia.

Dugin’s movement followed Neo-Eurasian theory in being multiconfessional. In addition to Mufti Taj al-Din there were representatives of Russia’s three other established religions—Orthodoxy, Judaism, and Buddhism. Given the close relations between the Orthodox hierarchy and the Kremlin, Orthodox participation reflected the centrist more than the radical element in Dugin’s approach. Radicalism rather than centrism was visible in the movement’s representative of Judaism, Rabbi Avraam Shmulevich, but the religions that really mattered were Orthodoxy and Islam.

The significance of Traditionalism and of Neo-Eurasianism for Russian politics still remains to be seen. Since 1991, Neo-Eurasianism has been growing in importance in the evolving discourse on Russia’s future, a discourse in which alternatives to Western-style liberal democracy have significant support. Dugin may be going too far in seeing Gue´non as an unrealized Marx (a parallel that might cast Dugin as a new Lenin, though Dugin himself does not draw this second parallel). He has, however, clearly demonstrated that “soft” Traditionalism can exercise significant influence in Russian political life.

Israeli Neo-Eurasianism

The MAOF Analytic Group of Vladimir Bukarsky which is loosely aligned with a number of other ultranationalist groups to the right of the Likud Party, was established in 1997 to promote nationalism among Russian immigrants by means of pamphlets, seminars, and guided tours of Jewish settlements in Judea, Samaria, and Gaza (the Occupied Territories). It has a large website, entirely in Russian, and one of the 24 categories there is devoted to Neo-Eurasianism, with articles by Dugin and other writers on familiar Neo-Eurasian themes. Neo-Eurasian views are also to be found in the more recent writings of Bukarsky elsewhere. This group appears to be interested only in propagating its views, not in any direct action.

The more important group is Be’ad Artzeinu, which in 2002 claimed several hundred members, all of Russian origin. Two of its leaders were in Moscow for the founding congress of the Eurasia Movement, Rabbi Avraam Shmulevich and Avigdor Eskin, both Israeli citizens of Russian origin. At present, Be’ad Artzeinu has launched only one action—a protest outside the Latvian embassy in Tel Aviv in April 2001—but the previous activities of Eskin suggest that other actions may be expected.

Shmulevich and Eskin are Neo-Eurasianists rather than Traditionalists, and there is no evidence that either of them has ever read Gue´non. Even their Neo-Eurasianism is a consequence rather than a cause of their other activities—Eskin’s stance preceded the development of Neo-Eurasianism, and his first known political activity was in 1979, when, at age 19, he and three other young settlers were arrested for breaking into Palestinian houses in Hebron, where they “overturned furniture and assaulted inhabitants.” Three years later, in 1981, Eskin was again arrested, this time during a protest in front of the Soviet Airline Aeroflot’s offices in New York, and charged with “rioting, unlawful assembly, disorderly conduct and attempted criminal mischief.” The Israeli Neo-Eurasianists represent a development of Dugin’s activities that can not even be described as “soft” Traditionalism. To the extent that they make use of an ideology partly derived from Traditionalism, however, they too are descended—albeit indirectly—from Gue´non’s work.

13. The Islamic World

The first country in the Islamic World to encounter Traditionalism was Iran. Though the Islamic Revolution ended Nasr’s activities there, Traditionalism survived the revolution and by the end of the twentieth century had come to play a role in the public debate on the future direction of the Islamic Republic. Traditionalism had by that time also appeared in the general discourse of other Islamic countries, notably Turkey and Malaysia, and in the Russian Federation, which has a significant and long-established Muslim population. In the Arab world, however, Traditionalism remained in general absent from public discourse. In Algeria it was dismissed as irrelevant, and in Morocco it played a role closer to that in the West, providing answers to the individual spiritual searches of some Westernized Moroccans but having no discernible impact on the wider
society.

Guénon in North Africa

Rachid ben Eissa, launched a series of workshops for university students that aimed to wean young Algerians away from socialist materialism and thereby to start an Islamic renaissance within Algeria. Their main speaker was Algeria’s leading Islamist intellectual, Malek Bennabi, and a guest speaker was Roger Garaudy, then a member of the Central Committee of the French Communist Party and later France’s most famous convert to Islam—and, incidentally, an enthusiast of Guénon. Traditionalist analyses were the center of Ben Eissa’s attack on modernity. Given the FLN’s hold over Algeria’s cultural and intellectual life, it would have been hard if not impossible to hold such workshops independently, so Ben Eissa created an Office for Islamic Sociological Studies in the Ministry of Education which allowed him to arrange the workshops in the ministry’s name (they were usually held in public schools during school vacations). These workshops operated every summer from 1969, lasting for three or four days and attracting some 120 to 140 students each. Most of the students had a technical or natural
sciences background—humanities students were abandoned as a lost cause.

Traditionalism did not take root in Algeria. After expressing some initial interest, Bennabi concluded that Guénon and other Traditionalists spoke to the problems of the West, not to the problems of Algeria, which in his view were political and economic more than spiritual. Interest in an Islamic solution to these problems—that is, in Islamism, or radical political Islam—grew, and interest in Traditionalism declined. Ben Eissa’s workshops were discontinued, and Ben Eissa left Algeria for a career abroad, finally ending up at UNESCO headquarters in Paris. Ben Eissa’s cousin Hamza ben Eissa had written, in French, two books on modernity which were Traditionalist in every respect— Hamza ben Eissa even attempted, with some success, to reproduce Guénon’s own style. These books failed to find a publisher. Support for Algeria’s main Islamist group, the Front Islamique du Salut (Islamic Salvation Front, FIS) produced an FIS victory in independent Algeria’s first free elections in 1991, and civil war the following year.

In Morocco, where political conditions were more relaxed and economic conditions less severe than in Algeria, Traditionalism was more successful. It played an important part in a Sufi renaissance among the elite that started in the 1970s, led by a Sufi order, the Budshishiyya. Even so, Guénon has never been translated into Arabic there, for much the same reasons that Ben Eissa abandoned the idea of a translation in Algeria. The Budshishiyya is not a Traditionalist order—its shaykh, Hamza ibn Abi‘l-Abbas, has never read Guénon, though he has certainly heard of him. However, in the view of Ahmad Qustas, a one-time muqaddam of the Budshishiyya for the important Fez region, the works of Gue´non played some part in bringing to the order almost all those of its members who come from what Qustas calls the “Francophone milieu”—that is, Moroccans educated in French, the elite who may speak the Moroccan dialect of Arabic at home but are more at ease reading in French than in Arabic.

Fawzi Sqali

In addition to being the most important Moroccan Traditionalist, Sqali is also a good example of how Traditionalism can bring modern Moroccans back to their origins, which according to Qustas is one of the major tasks of the Budshishiyya. Both Sqali’s grandfathers had been ulama (religious scholars) at the Qarawayyin in Fez (the leading institution of learning in the Islamic West), and Sufis as well, followers of a Moroccan branch of the Khalwatiyya Order. Sqali’s father, on the other hand, was a senior hospital administrator, bilingual in French and Arabic, a busy man who had no interest in Sufism (though he prayed the ritual prayers). Sqali’s schooling was entirely in French, at the Mission culturelle française in Fez, and his university education (from 1973) was at the University of Paris, where he studied sociology and from where he obtained a doctorat d’Etat (Ph.D.) in anthropology.

Moroccan Traditionalism

Both Sqali and Qustas, then, are Budshishi muqaddams familiar with Traditionalism. Qustas, though, cannot be considered a Traditionalist. He heard of Guénon from some English converts to Islam only after entering the Budshishiyya in 1975.14 He is not himself from the Francophone milieu but rather is the son of a Darqawi Sufi Imam, and for some time he taught in the Islamic Studies program at the Qarawayyin, now a university. He appreciates Guénon’s work and makes use of it in his current role as muqaddam for North America (his function, though the title does not exist), but it has no consequences for his own spiritual or intellectual life. On the contrary, he is extremely critical of those Traditionalists who become “stuck” in Perennialism and is dismissive of the utilitarian approach to the Sharia of many Traditionalists, stressing that the Sharia is the vessel that must hold the haqiqa (truth, God). A number of former Maryamis are among those Americans who have come to him and the Budshishiyya, and Qustas is therefore exceptionally well informed about the more scandalous aspects of the Maryamiyya’s later years; at one point he tried to convince some leading Maryamis that they should warn other Maryamis away from Schuon. In one sense, then, Traditionalism as a practice has no harsher critic than Qustas.

In contrast, there is still much of the Traditionalist about Sqali. On the one hand, he stresses that Traditionalism is one expression of spiritual truth but is not in any way a spiritual path. In his view it is confused with a spiritual path only by those who have insufficient spiritual experience, who have not properly encountered a real spiritual path. Sqali argues that it is not only the works of Guénon that present the risk of being taken for the definitive spiritual doctrine, that even Ibn al-Arabi can (but should not) be taken in this way. In his view, to take any single corpus as a definitive doctrine is incompatible with Sunni Islam; the definitive guide is the shaykh, in his own case shaykh Hamza.

On the other hand, Traditionalism was something more than a steppingstone for Sqali. He continued to read Gue´non and found that as he progressed in the Budshishiyya and as his own spiritual understanding deepened, so the works of Guénon meant more and more on each rereading. His Budshishi activities in France keep him in touch with the French Traditionalist milieu. He also has a private project for what might be called the retraditionalization of society—though he himself calls this project “Sufism’s contribution to society . . . from a traditional point of view.” This project is expressed in his participation in a number of associations with semi-Traditionalist objectives; he is also the founder and director of the annual Fez Festival of the Sacred Musics of the World. This festival has since 1994 grown in importance and size, in 2000 attracting not only Nasr but also Jacques Attali, a prominent French public figure with an interest in Islam; in 2001 it expanded to include a parallel conference, the first being on the theme of “A soul for globalization,” to which a wide range of international intellectual figures were invited. Sqali emphasizes the connection between the objectives of this festival and the past of the city of Fez, not only the spiritual and scholarly capital of the western Islamic world, but also a city where the three Abrahamic religions have flourished side by side. There is something of the Perennialist in this view.

Sqali became the Budshishi muqaddam for France while still a student. After joining the Budshishiyya and with the permission of his new shaykh, he returned to France to continue his education. He was given an ijaza by Shaykh Hamza almost immediately afterwards, and by 2000 the Budshishiyya had zawiyas in Paris, Strasbourg, Nantes, Montpelier, Aix-en-Provence, Nice, and Marseilles, some large and some small. The Marseilles zawiya included Le Derviche, an “oriental cafe´” open to the general public, incorporating a bookshop, library, and sales of oriental handicrafts. The Budshishiyya is one of France’s more important Sufi orders and is also beginning to expand into Spain, England, and the United States.

The Islamic Republic of Iran

Traditionalism played no public part in the early years of the Islamic Republic, as the turmoil of the war with Iraq and of the consolidation of the revolution shifted the focus from intellectual to practical matters. Nasr’s academy survived, without its imperial title—students went through the academy’s library whiting out the hated word “imperial” from the rubber stamps on the library books, and even from the title pages of past issues of the academy’s journal. It has been of little importance since, however, except in the academic study of philosophy, and today it is poorly funded in comparison with its glorious beginnings. It no longer has a journal or any publications, and the blue tiles are chipped in places. Some former members of the academy moved away from Tehran and politics. Ayatollah Ashtiyani, for example, went to the holy city of Mashhad, where he continued to teach Mulla Sadra; he had been an admirer of Khomeini as a philosopher, describing him as “the seal of the philosophers and gnostics of our time,” but had no interest in the revolution. The Imperial Academy’s former deputy director, Hadi Sharifi, moved to London, where he established and for many years ran the Furqan Foundation, a body that continued the academy’s interest in original texts by undertaking the monumental task of locating, preserving, and cataloging manuscripts of Islamic scholarship worldwide.

The Religious Pluralism Debate

In 1998 Traditionalism became more generally prominent as a side effect of a public debate on religious pluralism. This debate arose not because of any practical question concerning the status of religious minorities in the Islamic Republic, but because of the status of the man who started it, Soroush, and because of its implications for Iran’s reception of reformist ideas, ideas often associated with non-Muslim America. The religious pluralism debate was important as an intellectual reflection of the political struggle going on between the conservative forces represented by the Supreme Leader, Ayatollah Khameini, and the reformists, represented by President Khatemi.

The religious pluralism debate was started by Soroush in 1998 with an article which he later developed into a book. The article was provocatively entitled “Siratha-ye mustaqim” [Straight Paths (plural)], a reference to the Fatiha, in which believers ask God to guide them on the Straight Path (singular). In his article and book Soroush argued that truth is one. As he explained to an interviewer, “Truths everywhere are compatible; no truth clashes with any other truth. . . . One truth in one corner of the world has to be compatible with all truths elsewhere, or else it is not a truth.” This view, disarmingly simple though it may sound, has an implication made explicit in Soroush’s title: that more than one Path may be Straight, that Islam does not have a monopoly on truth.

Soroush’s article and book caused a stir. They also revived an interest in the Traditionalist theory of Transcendent Unity, which was aired during 1998–99 in a number of periodicals issued in Qom, starting in 1998 with Ma_rifat [Gnosis], the journal of the Imam Khomeini Research Institute. Also in 1998 Naqd ve Nazar [Commentary and Views], issued by the Office of Islamic Propaganda of the Qom Hawze, devoted a special issue to Transcendent Unity and to the Traditionalists. When the newly established Qom Center for Studies on Religion started a journal—Haft Aman [Seven Heavens]—in 1999, the first article in its first issue dealt with Traditionalist views on Transcendent Unity. All these articles were broadly supportive of Soroush’s overall conclusions about religious pluralism, though on their own, different bases.

The Future of Traditionalism in Iran

There have been only two known exceptions to the general toleration of Traditionalism in the Islamic Republic. One was the reaction of Husayn Ghaffari, a philosopher at Tehran University who at one point announced an intention to write against the Traditionalist conception of the Transcendent Unity of religions—but is not known actually to have written anything on this subject. The other was an article published in Ma_rifat in reply to the earlier article on Transcendent Unity in that journal. It attacked Traditionalism on two grounds: the origins of its ideas (which were traced back to Encausse and nineteenth-century French occultism, though not to Ficino) and the contradiction of the theory of Transcendent Unity by strict and classical interpretations of the Koran and hadith. Perhaps significantly, the author of this article was not a product of the Qom system but rather an American philosopher, Dr. Muhammad Legenhausen, who had taken a job at the Imam Khomeini Research Institute after teaching at Rice University.

Turkey

Traditionalism in Turkey has not yet produced any of the features we have seen elsewhere. There is no equivalent of the Budshishiyya or of the Iranian Academy of Philosophy. Instead there is a definite and growing interest in Traditionalist works, fed by numerous translations, among intellectuals—the Turkish equivalent of the Moroccan Francophone milieu, though in Turkey this elite is not associated with proficiency in any foreign language. Its main marker is instead what in French is called laïcisme, the variety of secularism developed in France which implies not state neutrality to religion, but rather the active exclusion of religion from the public sphere.

Although occasional references indicate that a few Turkish intellectuals and writers had read some of Gue´non’s books in French by the 1940s, and there were occasional mentions of Gue´non during the 1970s (usually as a commentator on modernity), it was not until 1979 that the first Traditionalist writing appeared in Turkey. This was a translation of Guénon’s, “Le tawhid,” which appeared in Kubbealti Akademi Mecmuasi, a small-circulation journal covering mostly literary and historical topics, read primarily by academics and intellectuals. The translator was Mustafa Tahrali, who, like Sqali, had encountered Gue´non while studying in Paris (though earlier, during the 1960s) and had been in touch with Traditionalists there, notably Ahmad Vâlsan, the eldest son of Michel Vâlsan. On returning to Turkey after completing a Ph.D. thesis on the Rifa_iyya Sufi order at the Sorbonne in 1973, Tahrali taught in the theology department of Marmora University, finally becoming a professor and head of the section for the study of Sufism. Tahrali’s 1979 translation was the first of many. By the end of the twentieth century, Turks could read most of Guénon’s books as well as many of Evola’s and Eliade’s. Surprisingly, Evola was generally seen as a writer on spiritual rather than political topics, and his connections with the right were little known. Traditionalism has not had any political impact in Turkey.

Islamism in Russia

Islamic Traditionalism in Russia, like Dugin’s Eurasianism, derives from Golovin’s 1960s circle of dissidents. Like Dugin’s Eurasianism, Russian Islamic raditionalism is primarily political—in fact, Islamist rather than Islamic.

Gaydar Jamal became one of the founding members of the Party of the Islamic Renaissance (PIR), established in 1990 by Ahmad Qadi Aktaev in Astrakhan (a city on the Volga estuary in the Russian Federation). While far from being the largest or most important political organization of Muslims in the whole of the ex-USSR, the PIR is the only significant party to cover the whole of the Russian Federation; all other groups are regionally based. The PIR is thus of key importance in Russia proper, that is, outside the Muslim republics.

Radical Islamism and Traditionalism are in general incompatible; they take fundamentally different views of tradition, of the future of humanity, and of course of religions other than Islam. Possibly for this reason, Jamal has modified his own position to the extent that he can hardly be described any longer as purely Traditionalist—Dugin in fact described him privately as “post-Traditionalist.” He is critical of the apparent contradiction between Guénon’s practice of Islam and the concentration in his writing on Hinduism, and at least by implication he has criticized Evola for confusing the political with the spiritual. To some extent, then, Jamal should be regarded as one for whom Traditionalism became a stepping-stone rather than a destination.

Assessment

The role played by Traditionalism in the IslamicWorld and Russia and the role commonly played by Traditionalism in the West differ fundamentally. In the West most Traditionalist groups are small and isolated, and Traditionalism remains marginal, even though many individual Traditionalists have addressed Western audiences effectively. With rare exceptions, the most successful books of Western Traditionalists have been “soft” and have not dealt with Traditionalism per se. Pure Traditionalism has only ever interested a tiny minority of the Western public, and the concerns of Western Traditionalists are generally marginal to the general discourse of the West. In Iran and Turkey and Russia, however, Traditionalists are much more integrated into their societies and take part in the mainstream discourse—or, in Russia, in the less prominent of two mainstream political discourses. This is less true in Morocco, where the pattern is closer to that in the West—because the element in Moroccan society that is interested in Traditionalism is itself close to the West.

It seems paradoxical that a philosophy that derives from the Italian Renaissance and was developed in early twentieth-century France and Switzerland should be more at home in contemporary Iran, Turkey, and Russia than in the West. A Traditionalist might argue that this apparent paradox reflects the difference between Western modernity and Islamic tradition. This explanation is not entirely satisfactory, however. Much of Iran was very modern at the time of the revolution, and Turkey is the Islamic world’s most selfconsciously modern country. Russia, though differing from the West in many important ways, is also a modern rather than a “traditional” country. The most traditional countries of the Islamic world have shown the least interest in Traditionalism.

Guénon is unknown in Egypt today, and Arabic is one of the few major languages in which almost no Traditionalist works are available. And neither Algerian nor Moroccan Traditionalists, in the end, considered that there was any point in making them available in that language. Iran and Turkey, in contrast to Egypt and non-Francophone Morocco, have an equivalent of Guénon’s Western audience—small but important. Russia has a larger one. It is not the presence of tradition in Iran and Turkey that allows Traditionalism into the intellectual mainstream, but the presence of modernity. Similarly, it is not the presence of modernity that excludes Traditionalism from mainstream Western discourse, but rather the absence of any real Western interest in some of the central questions that interested Guénon.

One such question is the one now beginning to be asked in Turkey for the first time since the nineteenth century and is of pressing concern in Russia: East or West? Another is a central question for Iran today—modernization, or isolation for the sake of traditional religion? These are the very questions that Guénon’s original writings addressed.

14. Against the Stream

In the years before the 1927 publication of his Crise du monde moderne, René Guénon constructed an anti-modernist philosophy, Traditionalism, which flowered chiefly after the 1960s. Before the Second World War, Traditionalism was a small intellectual movement (Guénon in Cairo and his various correspondents) with one single active organization, the Sufi order led by Frithjof Schuon in Basel. By the start of the 1960s the intellectual movement had lost its center and was becoming increasingly diverse. There were soon a handful of active organizations, mostly Sufi but some Masonic. Then over the next four decades Schuon’s order flourished before in part failing, Eliade transformed the academic study of religion, terrorists inspired by Baron Julius Evola caused havoc in Italy, and Traditionalism entered the general culture of the West. Finally it appeared in Iran, Turkey, and Russia. At the end of the twentieth century there were so many Traditionalist or partly Traditionalist organizations that it was no longer possible to count them.

One of France’s most eminent scholars of religion, Antoine Faivre, a professor at the same Sorbonne that refused Guénon a Ph.D., recently confessed himself at a loss to explain the success of what he called “one of the most curious cultural phenomena of our age.” I would suggest that the success of Traditionalism derives not only from the symbiotic relationship between modernity and anti-modernism, but also from the particular synthesis made by Guénon.

Guénon’s philosophy was not especially original. It was composed of a number of elements, most of which had been part of Western thought for centuries. His achievement was to form an entirely new synthesis out of these ideas, and then to promote his synthesis to the point where it could be taken further by others—by Schuon into religious organizations, by Evola into politics, by Eliade into scholarship, and finally by Nasr and Dugin into the non-Western world.

“The general Traditionalist view of the Orient is in many ways an inverse form of Orientalism. Both Traditionalism and Orientalism are dualistic systems, both derive from the nineteenth century, and both share the important methodological failing of overreliance on texts and underreliance on observation. Like Orientalism, Traditionalism tends to portray the world outside the West as the mirror of the West. The difference is that the comparison is complimentary toward the non-West. Instead of contrasting a Middle East peopled by childlike irrational beings incapable of organization and self-discipline to a mature, disciplined, scientific and rational West, Traditionalism contrasts a
West characterized by modernity, materialism, and mere technical skill to a Middle East of tradition, spirituality, and wisdom. This understanding of the Middle East is arguably no more accurate than that of the classic Orientalist.” (p. 266)

It is not the function of this book to defend Traditionalism, but it seems clear that those who condemn Traditionalism as not serious are missing the point. Traditionalism makes a claim to represent the ultimate truth, just as religion or some types of philosophy do. As Douglas Allen said, “rational scientific discourse is only one of the ways that human beings construct their ‘stories’ about reality.” To judge Traditionalism as one would a university thesis makes no more sense than to dismiss Christianity for having insufficient evidence of Christ’s divinity, or to dismiss Islam for ignoring crucial elements of the doctrine of the Trinity. On the other hand, Guénon did submit his work to Lévi as a thesis, and so Lévi was right to recommend its refusal.


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15 août 2009

Ibn Khaldoun, Prolégomènes, (II) - note de lectura

Sur la dignité de vizir: « Le vizirat est la souche dont dérivent les diverses charges sultaniennes et les dignités royales. En effet, le mot seul de vizirat indique d’une manière générale l’idée d’assistance, car il dérive, soit de la troisième forme du verbe ouezera, laquelle signifie aider, soit de ouezr, nom qui signifie fardeau. On comprendra la dernière dérivation en se rappelant que le vizir porte, simultanément avec le souverain, le poids et le fardeau des affaires. Donc cela revient à la simple idée d’assistance. » (p. 4)

« Au commencement de ce chapitre nous avons laissé voir que les actes résultant de l’exercice de la souveraineté peuvent tous se ramener à quatre catégories : 1° Prendre les mesures nécessaires pour la protection de la communauté, en faisant l’inspection des troupes et de leurs armes, et en s’occupant de la guerre et de tout ce qui peut servir à défendre les sujets et à repousser l’ennemi. Voilà les fonctions du vizirat tel qu’il existait autrefois dans les empires de l’Orient, et tel qu’il se maintient encore dans les pays de l’Occident. 2° Correspondre au nom du sultan avec ceux qui demeurent au loin, communiquant ainsi ses ordres aux personnes qui n’ont pas la facilité de s’approcher de lui. L’officier qui remplit ces fonctions c’est le secrétaire (kateb). 3° Faire rentrer les impôts, surveiller l’emploi des deniers publics et en tenir un registre exact et détaillé, afin d’empêcher le gaspillage. Celui qui est chargé de cette partie se nomme le trésorier-percepteur, fonctionnaire qui, de nos jours, porte en Orient le titre de vizir. 4° Empêcher les solliciteurs d’obséder le sultan et de le déranger dans ses occupations sérieuses. La personne qui remplit ces fonctions s’intitule le chambellan. » (p. 4-5)

L’administration des premier khalifes arabes était grossière et les fonctions manquaient presque complètement. C’est le signe du sacré. Au fur et à mesure que le khalifat change en sultanat, les fonctions administratives apparaissent, et leur pouvoir s’élève. C’est le signe de la royauté terrestre.

« Plus tard, le pouvoir temporel échappa définitivement aux khalifes et passa entre les mains des princes persans ; toutes les institutions administratives qui étaient particulières au khalifat tombèrent en désuétude. Ces rois, n’osant pas s’arroger les titres consacrés spécialement à la dignité de khalife, et trop fiers pour adopter ceux qui appartenaient au vizirat, charge exercée alors par leurs propres serviteurs, se décidèrent à se faire appeler émir et sultan. Celui d’entre eux qui exerçait l’autorité suprême portait le titre d’émir des émirs (emîr el omerâ), ou bien celui de sultan, à quoi il ajoutait les titres honorifiques que le khalife lui avait accordés. Quant au titre de vizir, ils le laissèrent au fonctionnaire qui administrait le domaine privé du khalife. Ces usages se maintinrent jusqu’à la fin de leur domination. » (p. 10)

« La charge d’administrateur des finances est une de celles dont un gouvernement royal ne saurait se passer. Ce fonctionnaire dirige *16 les divers services financiers et veille aux intérêts du gouvernement en ce qui concerne les recettes et les dépenses ; il tient la liste nominative des soldats dont se compose l’armée ; il fixe la quantité de leurs rations et leur remet la paye aux époques où elle devient due. Dans toutes ces opérations, il se guide d’après certains tableaux dressés par les chefs de ces services et par les intendants du domaine privé. » (p. 19

Les livres de comptabilité de l’empire s’appellent Divan. Ce nom est donné aussi au lieu où les percepteurs tiennent leurs séances.

« Voici comment on explique l’origine de ce mot : Chosroès (le roi de Perse), ayant vu un jour les commis du divan qui faisaient des calculs de tête et qui semblaient, chacun, se parler à soi-même, s’écria, en langue persane, divané !, c’est à dire, « ils sont fous ». Depuis lors le nom de divané se donna au lieu où ces écrivains se tenaient, et, comme il devint d’un emploi très fréquent, on supprima la lettre finale pour alléger la prononciation. Ensuite ce terme fut employé pour désigner le livre qui traitait des services financiers et qui en renfermait les tableaux avec des modèles de calcul. Selon d’autres, divan signifie démon en persan : les commis de l’administration, disent ils, furent ainsi nommés à cause de leur promptitude à débrouiller les affaires les plus obscures et à rapprocher (les indications) éparses et dispersées. Plus tard le mot divan servit à désigner le lieu où ces employés tenaient leurs séances ; puis il s’appliqua, par analogie, à la réunion des écrivains qui dressaient les dépêches et à l’endroit près de l’entrée du palais où ils se tenaient assis. » (p. 19-20)

Sur l’institution du divan: « Le divan tient une grande place dans l’organisation d’un gouvernement royal, ou, pour mieux dire, il est une des trois colonnes sur lesquelles ce gouvernement s’appuie. En effet, un royaume ne saurait se maintenir sans armée, sans argent et sans moyens de correspondre avec ceux qui se trouvent au loin. Le souverain a donc besoin de personnes capables de l’aider dans la direction des affaires d’épée, de plume et d’argent. Le chef du divan prend, pour cette raison, une grande part à l’administration du royaume. » (p. 23)

Sur la charge de taoukiâ (secrétaire): « Pour remplir une place de cette importance il fallait nécessairement une personne appartenant à une des classes élevées de la société, un homme grave et honorable, doué d’un grand savoir et du talent de bien exprimer ses idées. En effet, un secrétaire est tenu de se montrer versé dans les principes de toutes les sciences, vu que ce sont des matières dont il est souvent question dans les réunions qui ont lieu chez le sultan et aux audiences qu’il tient pour l’administration de la justice. Le secrétaire, étant obligé par son emploi de fréquenter la société du prince, doit aussi se distinguer par un grand savoir vivre et par des manières agréables. Ajoutons que, pour rédiger des lettres et exposer en bon ordre les choses qu’on est chargé de communiquer par écrit, on doit connaître parfaitement tous les secrets du beau langage. » (p. 28)

Les Arabes et la mer: « Au commencement de l’islamisme, les Arabes étaient encore trop imbus des habitudes de la vie nomade pour devenir des marins aussi habiles et aussi entreprenants que les Grecs et les Francs, peuples qui, accoutumés à lutter contre la mer et à vivre dans des navires qui les transportaient de pays en pays, s’étaient faits à ce genre de vie et avaient l’habitude d’en affronter les dangers. Les Arabes, ayant acquis une vaste puissance par la fondation de leur empire, avaient réduit sous leur domination et asservi une foule de peuples étrangers. Voyant alors que chacun des vaincus qui savait un art cherchait à s’en faire un mérite auprès d’eux, ils prirent à leur service un grand nombre de matelots pour les besoins de la marine. Ayant, alors affronté la mer à plusieurs reprises, et s’étant habitués à lutter contre elle, ils changèrent d’opinion à l’égard de cet élément. Souhaitant avec ardeur le bonheur d’y porter la guerre sainte, ils construisirent des navires et des galères, équipèrent des vaisseaux, les armèrent et les remplirent de troupes dans le but de combattre les peuples infidèles d’outre mer. » (p. 39)

Différence remarquable qui existe entre les charges d’épée et celles de plume

L’épée et la plume: « L’épée et la plume sont deux instruments dont le souverain se *41 sert dans la conduite de ses affaires. Tous les empires, pendant la première période de leur existence, et aussi longtemps qu’on s’occupe de leur établissement définitif, ont plus besoin de l’épée que de la plume. A cette époque, l’épée est le coadjuteur du sultan, tandis que la plume n’est que la servante chargée de transmettre ses ordres. Il en est de même quand l’empire tire vers sa fin : l’esprit de patriotisme s’est alors très affaibli, ainsi que nous l’avons expliqué ailleurs, et la décrépitude dont l’empire ressent les atteintes a diminué la population. Alors, de même que dans les premiers temps, le gouvernement doit se faire appuyer par les gens d’épée ; leur concours lui est indispensable, s’il veut se faire respecter et se défendre. Pour obtenir ce double résultat, il trouvera l’épée plus utile que la plume. Aux deux époques que nous venons d’indiquer, les gens d’épée jouissent d’une haute considération, d’une grande aisance et de riches apanages ; mais, quand l’empire est au milieu de sa carrière, le sultan n’a plus autant besoin de leurs services : il a déjà établi son autorité et n’a plus d’autre souci que de recueillir les fruits de la souveraineté. (Pour lui l’essentiel est maintenant) de faire rentrer les impôts, d’enregistrer (les recettes et les dépenses), de rivaliser en magnificence avec les autres dynasties et de transmettre partout ses ordres. Pour cela, son meilleur auxiliaire est la plume, dont il a maintenant le plus grand besoin. » (p. 46-47)

Sur les emblèmes de la royauté et les marques distinctives de la souveraineté

Le droit de déployer des drapeaux et des étendards, de faire battre des tambours et de faire sonner des trompettes et des cors.

Sur l’influence de la musique: « il est certain que l’esprit de l’homme éprouve un sentiment de joie et de plaisir quand il entend le son de voix douces et mélodieuses ; le tempérament de l’âme subit alors une telle excitation, que les difficultés paraissent faciles à cet homme, et qu’il ose affronter la mort dans l’exécution de ce qui le préoccupe. Les sons influent même sur les animaux : tout le monde sait que le chameau obéit à la voix de son conducteur, et que le cheval se laisse impressionner par le sifflement et les cris de son cavalier. L’effet produit par les sons est encore plus fort quand ils ont des rapports (d’harmonie) les uns avec les autres, ainsi que cela se trouve dans les chants. Le lecteur sait à quel point la musique affecte ceux qui l’entendent. C’est pour cette raison que les peuples étrangers font jouer des instruments de musique sur le champ de bataille, et n’emploient ni tambours ni trompettes. Les musiciens entourent le roi, comme faisant partie de son cortège, et jouent avec un tel effet, qu’ils animent les guerriers à courir au devant de la mort. Chez les Arabes (nomades de l’Afrique), nous avons vu que, dans leurs guerres, le récitateur marche en tête du cortège (qui entoure le chef), en chantant des vers, afin d’exciter le courage des guerriers ; et il en résulte qu’ils se précipitent à l’envi sur le champ de combat, pour s’élancer chacun contre son adversaire. Le même usage se retrouve chez les Zenata, peuple (berber) du Maghreb : leur poète marche en avant de la colonne et chante à faire tressaillir les montagnes ; il oblige ainsi à courir au devant de la mort ceux qui n’y pensaient même pas. Ils appellent ce chant tazouagaït. Ces effets sont le résultat d’un sentiment de joie que l’on éprouve dans l’âme et qui réveille le courage avec autant de force que le vin, liqueur qui inspire aussi un sentiment de joie. » (p. 48-49)

Sur le trône: « Le trône (serîr), la chaire (minber), la chaise (takht) et le fauteuil (korsi), sont des morceaux de bois joints ensemble ou des sièges à plusieurs marches. Ils servent au sultan, afin qu’il soit assis plus haut que le reste de l’assemblée et qu’il ne se trouve pas au niveau des assistants. L’usage du trône a toujours existé tant dans les royaumes antérieurs à l’islamisme que parmi les dynasties étrangères. Quelquefois même on s’asseyait sur des trônes d’or. Celui de Salomon, fils de David, était en ivoire revêtu d’or. Les souverains ne se servent pas de trônes jusqu’à ce que leur empire soit devenu puissant et que le luxe y ait fait de grands progrès. Du reste, cela est une affaire d’ostentation, ainsi que nous l’avons déjà dit ; dans les dynasties naissantes, les habitudes de la vie nomade empêchent le souverain d’y penser. » (p. 53)

Du métier de fabricant de monnaie: « Ce mot signifie marquer les pièces d’or et d’argent qui servent au commerce avec un coin de fer, sur lequel sont gravés à rebours des figures ou des mots. Quand on frappe avec ces coins les pièces d’or ou d’argent, les empreintes des coins se reproduisent sur ces pièces dans leur sens naturel. On a dû préalablement s’assurer du titre de ces métaux en les affinant par la fonte à diverses reprises, et donner aux flans le poids déterminé dont on est convenu. Alors les pièces dont il s’agit se prennent dans le commerce au compte ; si elles n’ont pas un poids déterminé, on ne les prend qu’au poids. Le mot sicca servait d’abord à désigner le coin, c’est à dire, le morceau de fer avec lequel on frappait les pièces ; ensuite on l’employa pour désigner l’empreinte laissée par le coin, je veux dire les marques imprimées en relief sur les pièces d’or et d’argent. Plus tard on l’a appliqué à la direction de ce genre de fabrication et à la surveillance qui s’exerce sur l’exacte observation de toutes les règles prescrites en cette matière. C’est là l’office dont le mot sicca est devenu comme le nom propre dans le langage usuel de l’administration politique. Cet office est d’une absolue nécessité à l’empire, puisque c’est par son ministère que, dans les transactions commerciales, on distingue la bonne monnaie de la mauvaise, et que c’est le type connu, imprimé sur les monnaies par l’autorité du souverain, qui garantit leur bonté et prévient toute fraude. Les rois perses avaient leurs types monétaires, sur lesquels ils gravaient certaines figures consacrées par l’usage, telles, par exemple, que la figure du souverain régnant, ou celle d’un château, d’un animal, d’un objet de fantaisie ou de toute autre chose. Les Perses conservèrent cette pratique aussi longtemps que dura leur empire. » (p. 54-55)

Du cachet: « Le sceau (khatem). — La garde du sceau est une des dignités du sultanat, une des charges de la royauté. Les rois, tant avant qu’après l’islamisme, ont eu l’habitude d’apposer leurs sceaux sur les dépêches et les actes officiels. Dans les deux recueils de traditions authentiques, nous lisons que, le Prophète ayant voulu écrire au César, on lui fit observer que, chez les peuples étrangers, on n’acceptait aucune lettre, à moins qu’elle ne fût munie d’un sceau. Le Prophète fit donc faire un cachet en argent portant cette inscription : Mohammed rasoul Allah (Mohammed, l’envoyé de Dieu) : « Ces trois mots, dit El-Bokhari, furent rangés sur trois lignes ; le Prophète se servit de ce cachet et défendit d’en fabriquer un semblable. Selon le même auteur, le cachet du Prophète fut celui dont Abou Bekr, Omar et Othman firent usage ; il échappa de la main d’Othman, et tomba dans le puits d’Arîs, où il y avait toujours beaucoup d’eau, et dont on n’a jamais pu trouver le fond. Othman fut très affligé de cet accident ; il en tira un mauvais augure pour l’avenir, et fit fabriquer un autre cachet, semblable à celui qu’il avait perdu. L’emploi du cachet et l’inscription qu’il porte peuvent varier de plusieurs manières. Le mot khatem (cachet, sceau, bague) a diverses significations : il désigne l’objet qu’on porte sur le doigt et dont on se sert pour cacheter ; il signifie aussi l’achèvement d’une chose et son accomplissement ; ainsi l’expression, j’ai mis le sceau à une chose, signifie je l’ai terminée ; de même que cette autre expression, j’ai mis le sceau au Coran, équivaut à je l’ai lu en entier. C’est encore dans le même sens qu’il s’emploie dans les expressions : le sceau (khatem, c’est à dire, le dernier) des prophètes, et le khatema (ou conclusion) d’une chose. Ce même mot, employé sous la forme khitam, désigne le bouchon avec lequel on ferme l’orifice d’un vase ou d’une amphore. Il a ce sens dans cette parole de Dieu, le cachet (khitam) en sera de musc ; car ils se trompent ceux qui expliquent ce terme par le mot fin ou achèvement, et qui disent : « Cela signifie qu’après avoir bu (de ce vin) on sentira l’odeur du musc ». Le mot khitam n’a pas ici ce sens ; il signifie bouchon : on ferme, au moyen de l’argile ou de la poix, l’amphore qui contient du vin, afin de conserver cette liqueur et d’en améliorer le goût et le bouquet. Pour décrire l’excellence du vin du paradis, le Coran dit qu’il était cacheté avec du musc, substance qui, par son odeur et par son goût, est bien supérieure à l’argile et à la poix, dont on fait usage dans ce bas monde. Comme il est constant que le mot khatem s’emploie avec toutes ces significations, il est également certain qu’il peut désigner l’impression laissée par le cachet. » (p. 61-62)

Du tiraz (bordure de robe): « Parmi les usages qui, dans divers empires, contribuent à rehausser la pompe de la souveraineté, il y a celui de mettre les noms des princes, ou certains signes qu’ils ont adoptés d’une manière spéciale, dans l’étoffe même des vêtements destinés à leur usage et faits de soie ou de brocart. Ces mots écrits doivent se laisser apercevoir dans le tissu même de l’étoffe, et être tracés, soit en fils d’or, soit en fils d’une couleur différente de celle des fils dont se compose le fond de l’étoffe, sans or. Cela s’exécute par l’habileté des ouvriers, qui savent d’avance où il convient d’introduire ces fils dans le tissage même de l’étoffe. Par là les habits royaux se trouvent garnis d’un tiraz. C’est un emblème de dignité, destiné au souverain, aux personnes qu’il veut honorer en les autorisant à s’en servir, et à celles qu’il investit d’une des hautes charges du gouvernement. Avant l’islamisme, les rois de Perse faisaient mettre dans l’étoffe de leurs vêtements soit les portraits et les figures des souverains de ce pays, soit certaines figures et images appropriées à cet usage ; mais les princes musulmans substituèrent leurs noms aux figures, en y joignant d’autres mots qui étaient regardés comme de bon augure, ou qui exprimaient les louanges de Dieu. » (p. 66-67)

Du fostat (tente) et du sîadj (clôture): « Parmi les insignes et ornements de la royauté, on compte les tentes et les pavillons. On les fait avec de la toile de laine, ou de coton, ou de lin filé, avec du coton. Ils servent à rehausser la dignité du souverain pendant qu’il est en voyage. Il y en a de diverses couleurs, et leurs dimensions sont plus ou moins grandes, selon la richesse et la prospérité de l’empire. Au commencement de la domination islamique on se servait (dans les expéditions militaires) des tentes ordinaires, celles qui formaient les habitations du peuple (arabe) avant cette époque. Sous les premiers khalifes de la dynastie omeïade, les Arabes habitaient des tentes faites de poil de chameau et de laine, et ils continuèrent, pour la plupart, à vivre en nomades. Quand une tribu se mettait en marche pour faire une incursion ou pour aller à la guerre, toutes les fractions de cette peuplade partaient en même temps, et emmenaient avec elles leurs chameaux, leurs familles et leurs enfants, ainsi que le font les Arabes de nos jours. Aussi les armées (musulmanes), à cette époque, se composaient d’un grand nombre de tribus, dont chacune campait à part, et à une telle distance les unes des autres qu’elles ne pouvaient pas se voir. Tel est encore aujourd’hui l’usage des Arabes (du Maghreb). » (p. 68-69)

De la macsoura et de la prière (khotba) qui se fait du haut de la chaire

La chambre isolée (el beït el macsoura), dans laquelle le sultan se tient pendant la prière (publique), est une enceinte qui renferme le mihrab, avec tout ce qui s’y trouve et tout ce qui l’avoisine. La peur d’un attentat a été la cause de la création de cette chambre isolée. « L’invention de la macsoura date de l’époque où l’empire était devenu puissant, et où le luxe commençait à s’y introduire. Il en a été de même de tous les autres usages qui contribuent à la pompe de la souveraineté. Celui de la macsoura s’est conservé jusqu’à ce jour dans tous les royaumes musulmans, et, malgré le morcellement de l’empire abbacide, et le grand nombre des dynasties qui s’élevèrent ensuite, il se maintient toujours dans les pays de l’Orient. » (p. 72)

Sur la guerre et sur les usages militaires des divers peuples

« Les guerres et les combats de toute espèce n’ont jamais cessé d’avoir lieu entre les hommes depuis que Dieu les a créés. Ces conflits prennent leur origine dans le désir de quelques individus de se venger de quelques autres : chacun des partis rallie à sa cause tous ceux qui lui sont attachés par l’esprit de corps, et les encourage à combattre : les deux bandes se trouvent en présence, l’une avec l’intention de se venger, l’autre avec celle de se défendre, et voilà la guerre allumée. La guerre est naturelle à l’homme ; il n’y a aucune race, aucun peuple, chez lequel elle n’existe pas. Le désir de se venger a ordinairement pour motif la rivalité d’intérêts et la jalousie, ou bien l’esprit de violence, ou bien la colère, qui porte à châtier les ennemis de Dieu et de la religion, ou bien encore celle que l’on ressent quand il s’agit de défendre l’empire et d’y maintenir l’ordre. C’est généralement pour le premier motif que la guerre éclate entre des tribus voisines et entre des peuplades rivales ; le second, c’est à dire l’esprit de violence, existe surtout chez les peuples à demi sauvages qui habitent les déserts, comme les Arabes, les Turcs, les Turcomans, les Kurdes et les races qui leur ressemblent ; l’amour de la rapine les domine parce qu’ils pourvoient à leur subsistance au moyen de leurs lances et ne vivent que du bien d’autrui. Donc ils déclarent la guerre à quiconque veut défendre ce qui lui appartient. Leurs désirs ne s’étendent pas au delà du butin ; ils ne cherchent pas à se faire un rang dans le monde ni à fonder un empire : leur unique souci, le seul but qu’ils ont en vue, c’est de piller les autres hommes. Le troisième motif donne lieu à ce que la loi désigne par le terme djihâd (guerre sainte). Le quatrième motif porte le gouvernement d’un empire à combattre ceux qui se révoltent contre lui ou qui refusent de reconnaître son autorité. De ces quatre genres de guerre, les deux premiers sont iniques et méchants ; les deux autres sont justes et saints. » (p. 75-76)

Les recommendations du khalife Ali pour les guerriers: « Alignez bien vos rangs (afin d’être) comme un édifice solidement construit ; mettez au premier rang les hommes qui portent des cuirasses et au dernier ceux qui n’en ont pas ; serrez les dents ; c’est le meilleur moyen de faire rebondir l’épée si l’on vous porte un coup sur la tête ; jetez vous entre les lances (des ennemis), cela vous garantira mieux contre leurs pointes ; baissez les yeux, car cela raffermit le courage et tranquillise le cœur ; gardez le silence, cela sert à chasser l’engourdissement et convient mieux à la gravité (d’un soldat) ; faites attention à vos drapeaux, ne les penchez pas, ne les baissez pas et ne les mettez qu’entre les mains de vos plus braves guerriers. Soyez soutenus par un courage franc et persistant ; car, à force de persister, on obtient la victoire. »

Sur la victoire dans la guerre: « Dans la guerre on ne peut compter avec certitude sur la victoire, bien qu’on ait de son côté de nombreuses troupes, d’abondants approvisionnements et tout ce qui peut contribuer au succès. La victoire est une affaire de chance et de hasard ; mais je vais expliquer ce que j’entends par ces mots. Dans la plupart des cas, la victoire dépend de la réunion de plusieurs causes dont les unes sont visibles et les autres cachées. Les causes (ou moyens) visibles sont les troupes, leur grand nombre, l’excellence de leur équipement et de leurs armes, la foule de guerriers illustres par leur bravoure, l’ordre de bataille, la hardiesse de l’attaque et autres choses de ce genre. Les moyens cachés forment deux catégories : la première consiste en ruses de guerre, en bruits répandus perfidement pour jeter le trouble dans l’armée ennemie, en calomnies que l’on propage afin de mettre la désunion parmi ses adversaires, en empressement d’occuper des positions élevées du haut desquelles on puisse combattre l’ennemi qui, se voyant dans un lieu bas, s’imagine que tout est perdu et prend la fuite, en embuscades établies dans des marécages boisés ou dans des terrains creux, ou derrière des rochers ; ces troupes se montrent tout à coup à l’ennemi, au moment où il se jette dans le piège, et le forcent à chercher son salut dans la fuite. Nous pourrions augmenter cette liste s’il le fallait. Dans la seconde catégorie nous rangeons les moyens célestes dont l’homme ne saurait disposer et qui, agissant sur les cœurs, les remplissent de terreur, d’où résulte que les combattants abandonnent leurs positions et se retirent en désordre. La plupart des défaites sont amenées par un de ces moyens secrets ; chaque parti les emploie fréquemment afin de s’assurer la victoire, aussi, d’un côté ou de l’autre, ils doivent nécessairement produire leur effet. Voilà pourquoi le Prophète disait : « La guerre, c’est la tromperie », et qu’au nombre des proverbes des Arabes se trouve celui-ci : « La ruse est quelquefois plus utile que l’appui d’une tribu ». (p. 89)

A nombre égale, l’armée animée d’un seul esprit de corps sera plus forte que l’autre et aura plus de chances de vaincre.

Principe: la victoire dans la guerre résulte non pas d’une cause visible, mais d’une cause cachée, ce qui concerne la renommée et la réputation.

Sur la cause qui fait augmenter ou diminuer le revenu d’un empire

Loi: Dans un empire qui vient de se fonder les impositions sont légères et rapportent beaucoup ; mais, quand il tire vers sa fin, elles sont lourdes et rapportent peu.

Si les fondateurs de l’empire marchent dans la voie de la religion, ils n’adoptent que les impositions autorisées par la loi divine, qui ne sont pas lourdes. D’abord le gouvernement ne veut pas toucher aux biens du peuple et indifférent aux richesses. La perte des habitudes de la vie nomade des chefs de l’empire attire l’augmentation des impôts. L’administration devient sévère et exigeante. Les impôts détruisent l’amour du travail. Cela amène une diminution dans le produit de l’impôt et dans le revenu de l’Etat. Quand les chefs de l’empire s’aperçoivent de cette diminution, ils augmentent les impôts.

Le meilleur moyen de faire prosperer l’Etat, c’est d’amoindrir autant que possible les charges imposées à l’économie.

Les droits d’entrée et de marché s’établissent quand l’empire tire vers sa fin

Signe de chute: « Quand l’empire est prêt à succomber, le poids des impôts a ordinairement atteint sa dernière limite, les marchés chôment par suite du découragement des négociants, ce qui annonce la ruine de la prospérité publique, malheur dont l’État pâtira. Cela continue jusqu’à la chute de l’empire. »

Le souverain qui fait le commerce pour son compte nuit aux intérêts de ses sujets et ruine les revenus de l’Etat.

Le sultan et ses officiers ne vivent dans l’opulence qu’à l’époque où l’empire est dans la période intermédiaire de son existence.

La diminution des traitements amène une diminution dans le revenu.

Un gouvernement oppressif amène la ruine de la prospérité publique.

« S’attaquer aux hommes en s’emparant de leur argent, c’est leur ôter la volonté de travailler pour en acquérir davantage ; car ils voient qu’à la fin on ne leur laissera plus rien. Quand ils perdent l’espoir de gagner, ils cessent de travailler, et leur découragement sera toujours en proportion des vexations qu’ils éprouvent ; si les actes d’oppression ont lieu souvent et atteignent la communauté dans tous ses moyens d’existence, on renoncera tout à fait au travail, parce que le découragement sera complet. Si ces actes se produisent rarement, on s’abstiendra moins de travailler. Or la prospérité publique et l’activité des marchés dépendent des travaux auxquels les hommes se livrent et de leurs allées et venues dans la poursuite du bien être et des richesses. Quand le peuple ne travaille plus pour gagner sa vie et qu’il renonce aux occupations dont on tire du profit, le marché de la prospérité publique finit par chômer, le désordre se met dans les affaires, et les hommes se dispersent pour chercher dans d’autres pays les moyens d’existence qu’ils ne trouvent plus dans le leur ; la population de l’empire diminue, les villages restent sans habitants, les villes tombent en ruines. Cela jette la désorganisation dans l’empire, qui, étant comme la forme de la prospérité publique, doit nécessairement se décomposer quand la matière de cette prospérité s’altère. » (p. 107-108)

Sur l’oppression: « Il ne faut pas supposer que l’oppression consiste uniquement à enlever de l’argent, ou une propriété à son possesseur sans un juste motif et sans accorder un dédommagement, bien que ce soit là l’opinion généralement reçue. L’oppression a une signification beaucoup plus étendue : celui qui prend le bien d’autrui, qui lui impose des corvées, qui exige de lui un service sans y avoir droit, qui le soumet à un impôt illégal, est un oppresseur ; les percepteurs qui exigent des droits non autorisés par la loi sont des oppresseurs ; ceux qui maltraitent le peuple, des oppresseurs ; ceux qui dépouillent les autres de leurs biens, des oppresseurs ; ceux qui ne respectent pas les droits d’autrui, des oppresseurs ; ceux qui enlèvent de force tout ce qui ne leur appartient sont tous des oppresseurs, et le mal qu’ils font retombe sur le gouvernement, parce qu’en décourageant les cultivateurs ils détruisent l’agriculture, qui est la principale ressource de l’empire. » (p. 109)

Cinq points essentiels auxquels se réduisent les motifs de toutes les lois, savoir : la conservation de la religion, celle de l’intelligence (de l’homme), celle de sa vie, celle de la population et celle de la propriété.

Comment l’office de chambellan s’établit. Il acquiert une grande importance quand l’empire est en décadence.

Comment un Empire se partage en deux Etats séparés: « Quand l’empire est parvenu à son entier développement et jouit d’une prospérité portée au plus haut degré, le souverain s’attribue à lui-même toute l’autorité et refuse de la partager avec qui que ce soit. S’appliquant à faire disparaître, autant que possible, les causes qui pourraient l’obliger à céder une partie de son pouvoir, il fait mourir tous les princes de la famille royale qu’on avait élevés pour régner et dont il soupçonne les intentions. Ses parents, craignant pour leur vie, se retirent dans les provinces éloignées, et les personnes de haut rang, exposées aux mêmes soupçons, vont se réunir à eux. Comme la frontière de l’empire a déjà commencé à se rétrécir, et que la province où les réfugiés se tiennent a été abandonnée à elle même, le prince qui s’y est retiré prend le commandement et voit graduellement augmenter sa puissance, jusqu’à ce qu’il se trouve maître de presque la moitié de l’empire, dont l’étendue s’est ainsi diminuée. » (p. 118)

Quand la décadence d’un empire commence, rien ne l’arrête

La décadence d’un empire est une chose naturelle, qui se produit de la même manière que la décrépitude d’un être vivant. On ne peut pas guérir l’Etat qui en est atteint.

Comment la désorganisation s’introduit dans un empire: l’édifice de l’empire doit s’appuyer sur deux bases: 1) l’esprit de corps et 2) l’argent. C’est toujours dans ces bases que la désorganisation se déclare.

Dans les premiers temps d’un empire, ses frontières ont toute l’étendue qu’elles sont capables de prendre. Ensuite elles se rétrécissent graduellement, jusqu’à ce que l’empire soit réduit à rien et s’anéantisse.

Comment se forment les empires: « Les empires qui commencent pendant que l’empire déjà établi se trouve dans sa période de décadence se forment de deux manières. Quand les gouverneurs des provinces éloignées voient que l’autorité du gouvernement cesse de les atteindre, chacun d’eux prend le commandement suprême, et forme pour son peuple un nouvel empire, un royaume qui reste à sa famille, qui devient l’héritage de ses enfants ou de ses clients, et qui augmente graduellement en puissance. Quelquefois ils se disputent l’autorité souveraine, et, dans cette lutte, le chef le plus fort l’enlève à ses rivaux. (p. 131-132)

Ce n’est qu’à la longue qu’un empire qui commence fait la conquête d’un empire déjà établi; il n’y réussit pas (tout d’abord) par la force des armes.

Quand un empire est dans la dernière période de son existence, la population est très nombreuse et les famines, ainsi que les grandes mortalités, sont fréquentes.

La société ne saurait exister sans un gouvernement qui puisse y maintenir l’ordre.

Sur le Fatemide (qui doit paraître vers la fin du monde): « De tout temps, les musulmans ont entretenu l’opinion que, vers la consommation des siècles, doit nécessairement paraître un homme de la famille du Prophète, afin de soutenir la religion et de faire triompher la justice. Emmenant à sa suite les vrais croyants, il se rendra maître des royaumes musulmans et s’intitulera El Mehdi (le dirigé). Alors viendra Ed Deddjal (l’Antechrist), et auront lieu les événements qui doivent signaler l’approche de la dernière heure (du monde), événements indiqués dans les recueils de traditions authentiques. Après la venue du Deddjal, Jésus descendra (du ciel) et le tuera, ou bien (selon une autre opinion) il descendra avec le (Mehdi) pour aider à tuer le Deddjal, et, en faisant sa prière, il aura le Mehdi pour imam (chef de la prière). A ce sujet, les musulmans citent l’autorité de certaines traditions reproduites par les imams (ou docteurs en cette matière), mais dont l’authenticité a été contestée. On essaye de corroborer ces traditions au moyen de certains renseignements (qu’on a recueillis ailleurs). Les soufis des derniers temps ont un système particulier en ce qui regarde le Fatemide, et une manière à eux de démontrer (qu’il viendra) ; quelquefois aussi ils appuient leurs arguments sur les révélations extatiques qui servent de base à leur doctrine. » (p. 158)

Sur les prédictions qui concernent les dynasties et les nations: « En ce qui concerne l’espace de temps que la religion (musulmane) et le monde doivent durer, les traditionnistes possèdent des notions tirées du livre de Soheïli. Cet auteur rapporte, d’après Taberi, une indication qui porterait à croire qu’à partir de l’établissement de l’islamisme le monde devait durer cinq cents ans, indication dont la fausseté est maintenant évidente. Taberi appuie cette assertion de la manière suivante : « Ibn Abbas nous a transmis cette parole (de son cousin Mohammed), La durée de ce monde ci sera d’une semaine (de la longueur) de celles de l’autre (monde), mais il n’en a pas indiqué la portée. Le sens caché qu’elle renferme est, probablement, que la durée du monde doit s’évaluer d’après le nombre de jours qui se passèrent pendant la création des cieux et de la terre ; on sait qu’il y en avait sept. Or la longueur de chacun de ces jours était de mille ans, selon cette parole de Dieu : Un jour auprès de votre Seigneur fait mille ans selon votre calcul (Coran, sour. XXII, vers. 46) ». Le même auteur ajoute : « Le saint Prophète a dit, ainsi que cela est constaté par le Sahîh : La période de votre existence, comparée avec celle de l’existence de ceux qui vous ont précédés, est comme l’espace de temps qui s’écoule entre la prière de l’asr et le coucher du soleil (comparée avec la portion de la journée déjà écoulée). Il a dit aussi, J’ai été envoyé au moment où nous étions, moi et la (dernière) heure (du monde), comme ces deux, et il montra l’index de sa main et le doigt du milieu ». L’asr a lieu quand tous les objets projettent des ombres deux fois plus longues qu’eux mêmes ; or l’intervalle entre l’asr et le coucher du soleil est d’environ la moitié de sept (c’est à dire la quatorzième partie de la journée), et telle est aussi la mesure de la quantité par laquelle le doigt du milieu dépasse l’index. Donc l’espace de temps (que le Prophète a voulu indiquer) sera la moitié de la septième partie de la semaine entière, c’est à dire cinq cents ans. Cette appréciation a pour confirmation une parole du Prophète : Dieu, a t il dit, ne sera pas incapable de donner à ce peuple un répit d’une demi-journée. Il en résulte qu’avant l’établissement de la religion (musulmane) le monde avait duré six mille cinq cents ans. Ouehb Ibn Monebbeh lui donna cinq mille six cents ans, c’est à dire pour le temps déjà écoulé. Selon Kâb et Ouehb, la durée totale du monde sera de six mille ans ». Soheïli fait ici les observations suivantes : « Les deux traditions (citées plus haut) ne justifient en aucune façon l’assertion (de Taberi), laquelle est, du reste, en opposition avec les faits accomplis. La seconde, savoir, que Dieu ne sera pas incapable de donner à ce peuple un répit d’une demi-journée, ne nous oblige pas à nier que Dieu pourra ajouter quelque temps de plus à cette demi-journée ; et la première, savoir, J’ai été envoyé au moment où nous étions, moi et l’heure, comme ces deux, indique seulement la proximité (de la fin du monde et de l’époque de sa mission), et qu’il n’y aura entre son temps et la dernière heure du monde aucun autre prophète, aucune autre loi révélée que la sienne ». (p. 209-210)

Sur la durée de l’islam: « Soheïli s’applique ensuite à déterminer la durée de la religion par un autre moyen, dont l’exactitude ne pourra être constatée que par l’expérience. Il rassemble les lettres isolées qui se trouvent au commencement de plusieurs sourates du Coran, et en supprime celles qui ont déjà leurs représentatifs dans la liste. Il obtient ainsi quatorze lettres formant les groupes ﻡﻠﺍ , ﻊﻃﺳﻴ , ﺺﻨ , ﻗﺣ , ﻪﺮﻛ . Prenant ensuite les valeurs numériques qu’on donne à ces lettres dans le calcul appelé hiçab el djomel, il obtient (en les additionnant) la somme de 903, somme qui indique le temps que la religion musulmane doit durer, et qu’il faut ajouter aux milliers (d’années) écoulées avant la mission de Mohammed. Il ajoute : « Il n’est pas impossible que telle ne soit la véritable portée et la signification de ces lettres ». (p. 210-211)

Quatrième section. Sur les villages, les villes, les cités et les autres lieux où se trouvent des populations sédentaires. Sur les circonstances qui s’y présentent. Observations préliminaires et supplémentaires

La fondation des empires précède celle des villes et des cités. La royauté s’établit d’abord et la cité ensuite.

Sur la fondation des villes: « Fonder des villes et construire des lieux d’habitation est une des impulsions que l’on reçoit dans la vie sédentaire, état auquel on se laisse porter par l’amour du bien être et du repos. Pour que cela ait lieu, la tribu doit avoir passé par la vie nomade et ressenti tous les désirs qui naissent dans cet état. D’ailleurs les cités et les villes doivent posséder des temples, de grands édifices, de vastes constructions, parce qu’il en faut, non pas dans l’intérêt de quelques individus, mais de la communauté. Donc (pour bâtir une ville) il faut réunir des ouvriers en grand nombre et des travailleurs qui puissent s’entr’aider. Ce n’est pas là une de ces obligations forcées auxquelles tous les peuples sont soumis et qu’ils doivent remplir, soit de bon gré, soit par la nécessité des choses ; c’est la volonté du souverain qui les y porte, soit par l’emploi de la contrainte, soit par l’appât d’une récompense. Mais ces encouragements doivent être si considérables que les ressources d’un empire peuvent seules y suffire. Donc, pour fonder une capitale ou construire une grande ville, il faut absolument qu’il y ait un souverain et un empire pour s’en charger. » (p. 238)

La ville dure autant que l’empire. Les peuplades campagnardes peuvent contribuer à la survie de la ville après l’empire.

Le peuple qui acquiert un empire est porté à s’établir dans des villes.

Les grandes villes et les édifices très élevés n’ont pu être construits que par des rois très puissants.

Les édifices d’une grandeur colossale ne peuvent pas devoir leur entière construction à un seul souverain.

Les mosquées les plus nobles: celle de Mecque (lieu d’Abraham) , Médine (lieu du Prophète) et Beït el-Macdis (Jérusalem) – lieu de Salomon et de David.

Sur le temple de la Mecque: « Quant à l’origine (du temple) de la Mecque, on dit qu’Adam le construisit vis à vis d’El Beît el Mâmour, et que le déluge le renversa. Il ne nous est cependant parvenu aucune tradition authentique et digne de foi qui puisse justifier cette opinion. On l’a empruntée à un verset du Coran qui semble la favoriser et qui est ainsi conçu : « Et quand Abraham éleva les fondements de la maison (sainte) avec (l’aide d’)Ismaël ». Ensuite Dieu envoya Abraham, dont on connaît l’histoire, ainsi que celle de sa femme Sara, qui portait une si vive jalousie à Agar. Dieu révéla alors à Abraham l’ordre de se séparer d’Agar et de l’éloigner, elle et son fils Ismaël, jusqu’à Faran, c’est à-dire aux montagnes de la Mecque, dans le pays situé derrière la Syrie et la ville d’Aila. Arrivée à l’endroit on la maison (sainte) devait s’élever (plus tard), Agar éprouva une grande soif, et Dieu, dans sa bonté fit en sorte que l’eau jaillit du (puits de) Zemzem, et qu’une caravane, composée de Djorhémides, passa auprès d’elle et de son fils, et leur fournit des montures. Ces voyageurs s’établirent à côté d’eux, aux environs du Zemzem, ainsi que cela est exposé en son lieu et place. Ismaël construisit une maison sur l’emplacement de la Caaba, qui devait lui servir de résidence, et l’entoura d’une clôture de doum, dans l’intérieur de laquelle il parquait ses troupeaux. Abraham vint plusieurs fois de la Syrie pour voir son fils, et, lors de sa dernière visite, il reçut de Dieu l’ordre de bâtir la Caaba dans ce clos. Il construisit cet édifice avec l’aide de son fils Ismaël, et somma alors tous les hommes de venir y faire le pèlerinage. Ismaël continua à demeurer dans cette maison, et, lorsque sa mère Agar fut morte, il l’y enterra. Dès lors il resta au service de la (Caaba) jusqu’à ce que Dieu lui enlevât la vie. Il fut enterré à côté de sa mère. Ses fils, secondés par leurs oncles maternels, les Djorhémides, continuèrent à avoir soin de la maison (sainte). Les Amalécites remplacèrent ensuite les Djorhémides dans ce service, et les choses continuèrent longtemps dans cet état. On y venait des diverses parties du monde : tous les peuples de l’univers s’y rendaient, non seulement les descendants d’Ismaël, mais aussi les hommes des autres races, tant ceux qui demeuraient dans les contrées lointaines que ceux qui habitaient les pays voisins. On rapporte que les Tobba (rois du Yémen) allaient en pèlerinage à la maison (sainte) et lui témoignaient une grande vénération ; on dit aussi qu’un de ces princes [nommé Kiar Asaad Abou Koub] revêtit la Caaba d’un voile et d’étoffes rayées (comme cela s’est toujours pratiqué depuis). Il donna aussi l’ordre de la purifier et y apposa une serrure. On rapporte que les Perses s’y rendaient en pèlerinage et y laissaient des offrandes, parmi lesquelles, dit on, furent les deux gazelles d’or qu’Abd el-Mottaleb retrouva lorsqu’il fit déblayer le puits de Zemzem. Les Djorhémides succédèrent aux enfants d’Ismaël dans la garde de la Caaba, ayant hérité cette charge de leurs oncles maternels, et la conservèrent jusqu’à ce qu’elle leur fût enlevée par les Khozâa, tribu qui l’exerça ensuite pendant un temps considérable. La postérité d’Ismaël, étant devenue très nombreuse, se propagea au loin et se divisa en plusieurs branches, dont une formait la tribu de Kinana. Celle ci produisit les Coreïchides et autres familles. Comme les Khozâa remplissaient très mal les fonctions dont ils s’étaient chargés, les Coreïchides, qui eurent alors pour chef Cosaï Ibn Kilab, leur enlevèrent le droit de garder la maison (sainte) et les en dépossédèrent. Cosaï rebâtit la maison, et y mit un toit fait avec du bois de doum et (recouvert) de feuilles de dattier. (Le poète) El Acha a dit (à ce sujet) :
J’en jure par les deux robes d’un moine et par la (maison) que Cosaï bâtit lui seul et le fils de Djorhem.

Pendant que la maison sainte était sous la garde des Coreïchides, elle fut détruite par un torrent ou, dit on, par un incendie. Ils reconstruisirent l’édifice, et, pour subvenir aux frais de cette entreprise, ils contribuèrent chacun pour une portion de leur fortune. Un navire ayant fait naufrage sur la côte de Djidda, ils en achetèrent le bois pour en faire le toit de la maison. La hauteur des murailles, qui (dans le principe) dépassait à peine la taille d’un homme, fut portée par eux à dix huit coudées. La porte avait été au niveau du sol ; ils la placèrent plus haut que la taille d’un homme, afin d’empêcher les torrents d’y pénétrer. L’argent étant venu à leur manquer avant l’achèvement du travail, ils laissèrent en dehors de leur construction une partie des (anciennes) fondations, sur une longueur de six coudées et un empan. On entoura cette partie d’un mur très bas, en dehors duquel les pèlerins devaient passer en faisant les tournées (saintes autour de l’édifice) : c’est là le Hidjr. La maison (sainte) resta dans cet état jusqu’à l’époque où (Abd Allah) Ibn ez Zobeïr, s’étant fait proclamer khalife, se retrancha dans la Mecque, l’an 64 (683 684 de J. C.), afin de résister à l’armée que Yezîd, fils de Moaouîa, avait envoyée contre lui sous les ordres d’El-Hoceïn Ibn Nomeïr es Sekoum. La maison sainte souffrit alors d’un incendie, allumé, dit on, par le feu grégeois (naft) qu’on lança contre Ibn ez Zobeïr. Comme les murailles s’étaient fendues à la suite de cet accident, Ibn ez Zobeïr les fit abattre, et reconstruisit l’édifice avec le plus grand soin. Les anciens Compagnons (de Mohammed) blâmèrent le plan adopté par Ibn ez Zobeïr, mais il se justifia eu leur citant la parole suivante, que le Prophète avait adressée à Aïcha : « Si ton peuple (les Mecquois) n’était pas sorti de l’infidélité depuis si peu de temps, je reconstruirais la maison (sainte) sur les fondations posées par Abraham. J’y mettrais deux portes, l’une tournée vers l’orient, et l’autre vers l’occident ». Ibn ez Zobeïr fit alors abattre l’édifice et mettre à découvert les fondations posées par Abraham. Il rassembla ensuite les grands et les notables, afin de leur faire voir ces anciennes constructions. Ibn Abbas lui recommanda fortement de poser (provisoirement) devant les yeux du peuple un objet qui leur servirait de kibla, et, par suite de ce conseil, il érigea autour des fondations un échafaudage de bois, qu’il fit recouvrir de toiles. De cette manière, il évita de laisser disparaître la kibla. Il fit venir de Sanâa (du Yémen) un approvisionnement de plâtre et de chaux, et, s’étant informé du lieu où se trouvaient les anciennes carrières, il en tira toutes les pierres dont il avait besoin. Ayant alors commencé à bâtir sur les fondations posées par Abraham, il éleva les murailles à la hauteur de vingt sept coudées. Il mit à la maison deux portes, qu’il plaça au niveau du sol, se conformant. ainsi aux indications fournies par la tradition déjà citée. Il dalla l’intérieur de la maison avec du marbre et en revêtit aussi les murailles. On fabriqua, par son ordre, des lames d’or pour recouvrir les portes, et des clefs d’or (pour les serrures).
El-Haddjadj, étant venu l’y assiéger sous le règne d’Abd el Melek, foudroya la mosquée avec ses mangonneaux, et fendit ainsi les murailles de la maison (sainte). Après avoir vaincu Ibn ez Zobeïr, il demanda l’avis d’Abd el Melek au sujet des altérations et des additions que ce chef y avait faites. Le khalife répondit par l’ordre de tout abattre, et de reconstruire la maison sur les fondations mêmes que les Coreïchides avaient choisies. Encore aujourd’hui elle porte sur ces fondations. On rapporte qu’Abd el Melek, ayant ensuite acquis la certitude que la tradition attribuée à Aïcha était authentique, regretta vivement ce qu’il avait permis. « Ah ! s’écria t il, j’aurais mieux fait de laisser à Abou Khobeïb la responsabilité dont il s’était chargé en reconstruisant la maison (sainte) ». El Haddjadj abattit sur une longueur de six coudées et un empan la partie de la maison qui regardait le Hidjr, et la reconstruisit sur les fondations posées par les Coreïchides. Il fit boucher la porte occidentale ainsi que la partie du mur qui se trouve maintenant au dessous du seuil de la porte orientale, et laissa le reste de l’édifice sans y faire aucun changement. Donc la maison sainte est (presque) en entier de la construction d’Ibn ez Zobeïr. On distingue encore sur un des murs la ligne où la partie construite par El Haddjadj se joint à celle qu’Ibn ez Zobeïr avait fait bâtir : l’espace entre les deux est de la largeur d’un doigt et ressemble à une crevasse, mais elle est complètement fermée.
Un problème très difficile à résoudre se présente ici ; car (ce que nous venons d’exposer) ne saurait se concilier avec la doctrine des légistes au sujet des tournées (que les pèlerins doivent faire autour de la maison sainte). Ils disent qu’en faisant les tournées il faut éviter de se pencher au dessus du soubassement (de la Caaba), car autrement les tournées se feraient en dedans (des fondations de) la maison sainte. Cette opinion est fondée sur la supposition que la Caaba ne s’appuie pas en entier sur les (anciennes) fondations, dont on aurait laissé en dehors des murailles la partie qui s’appelle le soubassement. Les légistes enseignent encore la même chose en parlant de la manière de baiser la pierre noire : « Celui, disent ils, qui la baise en faisant les tournées doit marcher en arrière avant de se redresser (et de continuer sa course) ; sans cela il ferait une partie de la tournée en dedans (des anciennes fondations) de la maison ». Or, si toutes les murailles de cet édifice ont été construites par Ibn ez Zobeïr, elles reposent nécessairement sur les anciennes fondations d’Abraham ; comment alors le pèlerin pouvait il commettre l’erreur contre laquelle les légistes le mettent en garde ? Il n’y a pas moyen de résoudre cette difficulté, à moins d’admettre l’une ou l’autre des suppositions suivantes : 1° qu’El Haddjadj abattit tout l’édifice et le reconstruisit (en le rétrécissant), opinion que les récits de plusieurs traditionnistes pourraient justifier si l’on ne voyait pas sur l’édifice lui-même des indications qui prouvent le contraire ; on les reconnaît dans la ligne de jonction qui règne entre les deux constructions et dans la différence de travail qui existe entre la construction supérieure et la construction inférieure ; 2° qu’Ibn ez Zobeïr ne construisit pas la totalité de la maison sur les fondations d’Abraham, et qu’il le fit seulement pour le Hidjr, local qu’il voulait faire entrer dans l’édifice ; donc la Caaba, bien qu’elle soit construite par Ibn ez Zobeïr, ne s’élèverait pas sur les fondations posées par Abraham ; mais cela est tout à fait improbable ; et cependant il faut adopter l’une ou l’autre de ces opinions (si l’on admet la doctrine des légistes).
Le parvis de la maison sainte forme la mosquée. C’était autrefois une place ouverte dans laquelle on faisait les tournées. Au temps du Prophète et de son successeur, Abou Bekr, ce parvis n’était pas clos de murs ; mais, le nombre des pèlerins s’étant ensuite augmenté beaucoup, Omar acheta plusieurs des maisons (voisines), les fit abattre afin d’agrandir ce local, qui servait de mosquée, et il entoura le tout d’un mur dont la hauteur n’atteignait pas à la taille d’un homme. Othman fit comme Omar ; Ibn ez Zobeïr suivit leur exemple ; puis el-Ouélid, fils d’Abd el Melek, reconstruisit le (mur de clôture) en y ajoutant une colonnade de marbre. El Mansour agrandit encore la mosquée, et son fils et successeur, El Mehdi, fit de même. Depuis lors on n’y a plus fait d’addition, et elle est restée dans cet état jusqu’à nos jours.
On ne saurait concevoir jusqu’à quel point Dieu a ennobli et chéri la maison sainte. Il nous suffira de dire qu’il en a fait un lieu où les révélations célestes et les anges descendaient du ciel ; qu’il la destina spécialement aux actes de dévotion ; qu’il prescrivit, à l’égard d’elle seule, les cérémonies et les pratiques du pèlerinage, et qu’il assura à toutes les parties du Haram (ou territoire sacré qui entoure la Mecque) des droits et des privilèges qu’il n’avait jamais accordés à aucun autre lieu. Il en a défendu l’entrée à tout individu qui ne professe pas la religion musulmane, et il a imposé, à quiconque y pénètre, l’obligation de se dépouiller de toute espèce de vêtement cousu à l’aiguille, et de se couvrir d’une simple pièce de toile (izar) ; il a pris sous sa protection tous les êtres vivants qui s’y réfugient, tous les animaux qui paissent dans les champs voisins, de sorte que personne ne doit leur nuire. Les animaux craintifs n’ont aucun danger à appréhender en ce lieu ; on n’y fait pas la chasse au gibier, et l’on n’y coupe pas les arbustes pour se procurer du bois à brûler. Le Haram, jouissant de ces privilèges honorables, a pour limites : Tenaîm, à trois milles de la Mecque, sur la route de Médine ; le col de la montagne d’El-Moncatâ, sur la route de l’Irac et à la distance de sept milles ; le Châab (ou défilé), sur la route d’El Djiêrana, et à la distance de neuf milles ; Batn Nemra, sur la route de Taïf, et à la distance de sept milles ; Moncatâ ’l-Achaïr, sur la route de Djidda, et à la distance de dix milles. Voilà pour la Mecque et pour son histoire.
On désigne la Mecque (Mekka) par les noms d’Omm el Cora (la mère des villes, la métropole) ; on l’appelle aussi la Caaba, parce qu’elle s’élève en forme de dé à jouer (caab), et on la nomme aussi Bekka. Selon El Asmaï, ce dernier nom lui fut donné parce que les hommes se coudoyaient (bekk) dans leur empressement à s’y rendre. El Modjahed dit que le b de Bekka se changea en m, de même que le verbe lazeb (être attaché) se convertit en lazem, et cela à cause de la proximité mutuelle des organes qui servent à l’émission de ces deux lettres. « Ce n’est pas cela, dit En Nakhaï ; Bekka désigne la maison sainte, et Mekka la ville ». Selon Ez Zohri, Bekka désigne la mosquée en totalité, et Mekka le haram. » (p. 254-261)

Sur la mosquée de Jérusalem: « Beït el Macdis (Jérusalem), nommé aussi El-Mesdjid el Acsa (la mosquée la plus éloignée), fut d’abord, au temps des Sabéens, un temple consacré à (la planète) Vénus. On présentait à cette divinité de l’huile et d’autres offrandes, et l’on répandait l’huile sur la Sakhra, qui se trouvait là. Après la ruine de ce temple, la ville tomba au pouvoir des enfants d’Israël, et devint pour eux la kibla vers laquelle ils se tournaient en faisant la prière. Voici comment cela eut lieu : lorsque Moïse eut fait sortir les Israélites d’Égypte afin de les mettre en possession de Jérusalem, selon la promesse que Dieu avait faite à leur père Israël, à Isaac, père de celui-ci, et avant cela à Jacob, et que ce peuple se fut arrêté dans le pays de l’Égarement, Dieu ordonna à Moïse de fabriquer, avec du bois d’acacia, un tabernacle, dont il lui avait montré, par une révélation, les dimensions et la forme, ainsi que les figures colossales et les images qu’il devait renfermer. Il lui ordonna aussi d’y mettre une arche, une table avec ses plats, un chandelier avec ses lumières, et un autel pour les sacrifices. Tout cela est décrit de la manière la plus détaillée dans le Pentateuque. Moïse construisit le tabernacle et y plaça l’arche de l’alliance. Cette arche renfermait les tables de la loi que l’on avait faites pour remplacer celles que Moïse avait brisées et qui étaient descendues du ciel avec les dix commandements. Il plaça l’autel auprès du (tabernacle), et Dieu lui ordonna de confier à Aaron le droit d’offrir des sacrifices. Ce fut dans le désert, au milieu de leur camp, que les Israélites dressèrent le tabernacle, vers lequel ils se tournaient pour faire la prière, et devant lequel ils sacrifiaient des victimes, et ce fut dans son voisinage qu’ils attendaient les révélations divines. Lorsqu’ils se furent emparés de la Syrie, ils posèrent le tabernacle à Galgal, dans la Terre Sainte, entre le territoire qui tomba en partage aux Beni-Yamîn (la tribu de Benjamin) et celui des enfants d’Éfraïm. Il resta dans ce lieu quatorze ans ; sept pendant la guerre et sept après la conquête, dans le temps où l’on faisait le partage du pays. Après la mort de Josué, on le transporta à Silo, près de Galgal, et on l’entoura d’une muraille. Il y était depuis trois cents ans, quand les Philistins l’enlevèrent, ainsi que nous l’avons dit (dans l’Histoire des peuples antéislamites), et vainquirent les Israélites ; mais ils le rendirent dans la suite. Après la mort de Aali (Héli) (grand) prêtre, on le transporta à Nouf (Nobé), puis à Gabaon, dans le territoire de la tribu de Benjamin ; ce qui eut lieu sous le règne de Talout (Saül). David, ayant ensuite obtenu la souveraineté, fit porter le tabernacle et l’arche à Beït el Macdès, et plaça l’arche à part, sous un voile et au dessus de la Sakhra, où elle resta, avant vis à vis le tabernacle. David eut l’intention de bâtir au dessus de la Sakhra un temple pour remplacer le tabernacle, mais il ne put accomplir son dessein. Salomon, son fils, à qui il recommanda en mourant d’exécuter son projet, se mit à bâtir le temple dans la quatrième année de son règne, cinq cents ans après la mort de Moïse. Il employa le cuivre pour faire les colonnes de cet édifice, dans lequel il plaça le pavillon de verre. Il revêtit d’or les portés et les murs, il fit fondre en or les grandes images, les figures (d’animaux), les vases, les chandeliers et les clefs. Il construisit le fond de l’édifice en forme d’arcade, afin d’y déposer l’arche de l’alliance, qu’il fit venir de Sîhoun (Sion), la ville de son père David. [Il l’y avait fait porter pendant la construction du temple, et on la rapporta alors.] Les (chefs des) tribus et les prêtres la portèrent jusqu’à l’arcade, où ils la déposèrent. Le tabernacle, les vases et l’autel furent placés, chaque objet à l’endroit de la mosquée qui lui fut destiné. Les choses restèrent en cet état très longtemps. Huit cents ans s’écoulèrent depuis la fondation du temple jusqu’à sa destruction par Nabuchodonosor. Ce roi livra aux flammes le Pentateuque et le bâton (de Moïse) ; il fit fondre les images et disperser les pierres (de l’édifice). Plus tard les rois de Perse renvoyèrent les Juifs dans leur patrie, et Ozeïr, qui était alors le prophète des enfants d’Israël, rebâtit le temple. avec le concours de Behmen, roi de Perse. Ce prince était né d’une Juive qui faisait partie des captifs emmenés par Nabuchodonosor. Behmen assigna à l’emplacement du temple des limites plus resserrées que celles de l’ancien temple de Salomon, et on ne les dépassa pas. [Les portiques au dessous de la mosquée étaient à deux étages, et les colonnes de l’étage supérieur s’appuyaient sur les voûtes de la colonnade inférieure. Beaucoup de personnes s’imaginent que ce furent là les écuries de Salomon, mais elles se trompent : ce roi ne construisit ces colonnades qu’avec le dessein de garantir le Beït el Macdis contre les impuretés auxquelles on se figurait qu’il serait exposé. D’après la loi des Juifs, si des impuretés souterraines sont couvertes de terre jusqu’à la surface du sol, de sorte qu’une ligne droite tirée de cette surface les atteigne (sans rencontrer un espace vide), la surface est impure. Telle était l’opinion de leurs docteurs, et, chez eux, ces opinions passaient pour des vérités. Aussi bâtirent ils les portiques de la manière que nous avons décrite : comme les colonnes de l’étage inférieur allaient aboutir à leurs arches, la ligne droite était interrompue et les émanations impures ne pouvaient pas monter directement jusqu’en haut. De cette façon ils crurent garantir le temple contre ces émanations supposées, et assurer parfaitement la pureté et la sainteté de ce lieu.]
Les rois des Grecs, des Perses et des Romains subjuguèrent alternativement les Juifs, et ce fut pendant cette période (de malheurs) que les Beni-Hachmonaï (les Asmonéens ou Machabées), famille de prêtres juifs, portèrent l’empire des Israélites à un haut degré de puissance. L’autorité passa ensuite à leur beau frère Hérode, qui la transmit à ses enfants. Ce prince rebâtit Beït el Macdis (le temple), et lui donna la même étendue que celle du temple élevé par Salomon. Il s’occupa de ce travail avec tant d’ardeur qu’il l’acheva en six ans. Titus, roi des Romains, étant venu pour combattre les Juifs, les vainquit, s’empara de leur empire et dévasta Beït el Macdis. Il ordonna de semer (du blé) sur l’emplacement du temple qu’il venait de mettre en ruines. Plus tard, les Roum (les Grecs et les Romains) embrassèrent la religion du Messie, auquel ils témoignèrent dès lors un profond respect. Leurs rois adoptèrent tantôt le christianisme et tantôt le répudièrent ; mais, lors de l’avènement de Constantin, sa mère Hélène, qui avait embrassé le christianisme, se rendit à El-Cods (Jérusalem), afin de chercher le bois sur lequel les chrétiens prétendent que Jésus fut crucifié. Ayant appris des patrices que ce bois avait été jeté par terre et couvert d’immondices, elle l’en fit retirer, et, sur le lieu regardé par les chrétiens comme le tombeau du Messie, elle bâtit l’église appelée Comama. Elle fit détruire tout ce qui existait encore des constructions du temple et jeter des ordures et du fumier sur la Sakhra. Cette pierre en fut tellement couverte que son emplacement même n’était plus reconnaissable. Elle croyait venger de cette manière la profanation de ce qu’elle regardait comme le tombeau du Messie. Quelque temps après, on rebâtit, en face de la Comama, la maison dans laquelle naquit Jésus, et qui s’appelle Beït Lahm (Bethléem). Les choses restèrent en cet état jusqu’à la promulgation de l’islamisme et à la prise de la ville. (Le khalife) Omar, étant venu pour assister à la reddition de Beït el-Macdis, demanda où se trouvait la Sakhra, et on lui fit voir le lieu où elle restait enterrée sous un amas de fumier et de terre. L’ayant fait mettre à découvert, il bâtit au dessus d’elle une mosquée dans le genre des mosquées qu’un peuple nomade est capable de construire. » (p. 263-267)

Les édifices et les grandes constructions élevés par les musulmans sont loin d’être en rapport avec la grandeur de ce peuple, et restent bien au-dessous des bâtiments laissés par les nations précédentes.

La plupart des édifices bâtis par les Arabes tombent promptement en ruine.

Si certaines villes et métropoles surpassent les autres en activité commerciale et par le bien-être dont on y jouit, cela tient à ce qu’elles les surpassent aussi par leur population.

Les gens de la campagne ne sont pas assez riches pour habiter les villes qui possèdent une nombreuse population.

Les différences qui existent entre un pays et un autre, sous le rapport de la pauvreté ou du bien-être, proviennent des mêmes causes qui établissent des différences semblables entre les villes.

Dans les grandes villes, les hommes riches ont besoin de protecteurs ou doivent être dans une position qui les fasse respecter.

Sur la loi séculaire et la loi religieuse: « En effet, la plupart des articles dont se composent les codes des gouvernements temporels sont contraires à la justice. Pour trouver la justice pure, il faut la chercher dans la loi du khalifat, loi qui malheureusement a duré bien peu de temps. » (p. 293)

Les grandes villes doivent aux dynasties qui y ont régné leur portion de cette civilisation qui se développe dans la vie sédentaire. Plus ces dynasties ont eu de force, plus cette civilisation est forte et persistante.

Conclusions: « Voilà le secret (de ces différences dans la civilisation), secret qui a échappé à tout le monde. Le lecteur saura maintenant que (dans la question que nous traitons) il y a plusieurs choses qui ont entre elles des rapports intimes, telles que l’état de l’empire en ce qui regarde sa force et sa faiblesse, le nombre de la population ou de la race dominante, la grandeur de la capitale, l’aisance et les richesses du peuple. Ces rapports existent, parce que la dynastie et l’empire servent de forme à la nation et à la civilisation, et que tout ce qui se rattache à l’État, comme les sujets, les villes, etc. leur sert de matière. L’argent qui provient des contributions retourne au peuple ; la richesse de la population dérive ordinairement des marchés et du commerce ; les dons et les richesses que le sultan verse sur quelques habitants de la ville se répandent parmi les autres et reviennent ensuite au prince pour être distribués de nouveau. Les impôts et la contribution foncière (kharadj) leur enlèvent de l’argent ; mais le sultan, en le dépensant, le leur rend. La richesse du gouvernement fait celle des sujets, et plus les sujets sont riches et nombreux, plus le gouvernement a de l’argent. Or tout cela dépend du nombre plus ou moins grand de la population. Examinez et réfléchissez ; vous trouverez que cela est vrai. » (p. 299-300)

La civilisation de la vie sédentaire marque le plus haut degré du progrès auquel un peuple peut atteindre; c’est le point culminant de l’existence de ce peuple, et le signe qui en annonce la décadence.

Rapport entre la civilisation et la religion: « Quand on a porté jusqu’à la dernière limite de l’élégance tout ce qui se rattache à l’économie domestique, on cède à l’entraînement de ses passions, et les habitudes du luxe communiquent à l’âme une variété d’impressions qui l’empêchent de se maintenir dans la voie de la religion et nuisent à son bonheur dans ce monde. Ces habitudes, envisagées sous le point de vue religieux, déteignent sur l’âme et y laissent des taches qui s’enlèvent très difficilement ; envisagées sous le point de vue mondain, elles créent tant de besoins et imposent tant de charges que tout ce qu’on peut gagner (par le travail) ne suffit pas pour y satisfaire. » (p. 301)

Sur la consommation: « Afin de rendre cela plus clair, nous ferons observer que, dans les grandes villes, la variété des arts qui naissent de la civilisation de la vie sédentaire entraîne les habitants dans de grandes dépenses. Or le degré de cette civilisation varie avec le nombre de la population : plus la population est grande, plus la civilisation est complète. D’ailleurs nous avons déjà dit que toute ville renfermant une nombreuse population se distingue par la cherté des denrées exposées dans ses marchés, et par le haut prix des objets qui servent aux besoins de la vie. Les droits imposés par le gouvernement sur ces marchandises contribuent à leur cherté. (Ces droits sont très considérables) car la civilisation n’atteint son entier développement qu’à l’époque où le gouvernement est parvenu à son plus haut degré de force, époque pendant laquelle l’administration établit toujours de (nouveaux) impôts, parce qu’elle fait alors de grandes dépenses, ainsi que nous l’avons démontré. Ces impôts ont pour effet d’augmenter le prix de tout ce qui se vend ; car les négociants et les boutiquiers, en fixant le prix de leurs denrées et marchandises, y tiennent compte de tous leurs déboursés, et y font entrer, de plus, les droits de marché et les frais de leur propre entretien. Cela augmente beaucoup le prix de tout ce qui est mis en vente, et oblige les habitants de la ville à dépenser beaucoup et à sortir des bornes de la modération pour se jeter dans la prodigalité. Ils ne sauraient faire autrement, parce qu’ils sont devenus les esclaves de leurs habitudes de luxe ; aussi dépensent ils tout ce qu’ils gagnent et se laissent ils entraîner, les uns à la suite des autres, dans la pauvreté et dans la misère. Quand la plupart d’entre eux sont réduits à l’indigence, le nombre des acheteurs diminue, le commerce languit et la prospérité de la ville en souffre. Tout cela a pour cause la civilisation portée à l’extrême et un luxe qui dépasse toutes les bornes. » (p. 301-302)

Sur les visages de la décadence: « Voilà les causes qui nuisent, d’une manière générale, à une ville, parce qu’elles l’atteignent dans son commerce et dans sa population. Celles qui lui nuisent en agissant sur les individus sont, d’abord, la fatigue et l’ennui qu’ils éprouvent en tâchant de subvenir à des habitudes de luxe devenues pour eux des besoins, puis les diverses impressions démoralisantes que l’âme éprouve en cherchant à satisfaire aux exigences de ses habitudes vicieuses. Le mal que cela fait à la pureté de l’âme va toujours en croissant, parce que chaque atteinte qu’elle reçoit est suivie d’une autre. Cela augmente dans ces individus la dépravation, la méchanceté, l’improbité et l’inclination à se servir de toute espèce de moyens, bons ou mauvais, afin de gagner leur vie. L’âme se détourne (de la vertu) pour réfléchir sur ces matières, pour se laisser absorber dans leur étude et pour combiner des ruses au moyen desquelles elle pourra accomplir ses desseins ; aussi voit on ces hommes se livrer effrontément au mensonge, à la tromperie, à la fourberie, au vol, au parjure et à la fraude dans la vente de leurs marchandises. On remarquera aussi que leur grande habitude de satisfaire à leurs passions et de goûter des plaisirs que le luxe a introduits les a rendus familiers avec tous les genres de vice et avec l’immoralité dans toutes ses formes. Ils affichent ouvertement l’impudeur, et, jetant de côté toute honte, ils tiennent des discours immodestes, sans être retenus par la présence de leurs parents et de leurs femmes. Il en est tout autrement dans la vie nomade, où le respect qu’on porte aux femmes empêche de prononcer devant elles des paroles obscènes. On reconnaîtra aussi que ce sont là les gens les plus habiles dans l’emploi des ruses et des tours d’adresse, afin de se soustraire au bras de la justice, quand elle est sur le point de les atteindre, et afin d’éviter le châtiment qu’ils savent être dû à leurs méfaits. Cela est même devenu une habitude et une seconde nature pour eux tous, à l’exception de quelques uns que Dieu a préservés du péché. La ville regorge d’une population infime, d’une foule d’hommes aux inclinations viles, qui ont pour rivaux en turpitude des jeunes gens appartenant à de grandes maisons, des fils de famille abandonnés à eux mêmes, exclus par le gouvernement du nombre de ses serviteurs, et qui, malgré la noblesse de leur origine et la respectabilité de leurs familles, se sont laissé entraîner dans le vice par la fréquentation de la mauvaise compagnie. Cela se comprend quand on pense que le vice abaisse les hommes à un même niveau, et que, pour se distinguer et se maintenir dans l’estime publique, on doit se faire remarquer par son honorable caractère, travailler à croître en mérite et éviter tout ce qui est vil. Celui qui a contracté, n’importe de quelle manière, une forte teinture de dépravation et qui a perdu le sentiment de la vertu, a beau être membre d’une famille honorable et venir d’une noble race, cela ne lui sert de rien. Voilà pourquoi tant de personnes appartenant à des familles nobles, illustres et haut placées, se voient rejetées de la société, reléguées dans la foule et obligées, par suite de leurs mœurs corrompues et de leurs vices, à exercer les métiers les plus vils afin de se procurer les moyens de vivre. Quand il y a beaucoup de ces gens là dans une ville ou dans une nation, c’est un signe par lequel Dieu annonce la chute et la ruine de ce peuple. » (p. 302-304)

« Une autre cause de la corruption des mœurs dans la civilisation sédentaire, c’est l’empressement avec lequel, quand le luxe est très grand, on lâche la bride à ses passions, afin de se plonger dans la débauche. Alors on invente, pour la satisfaction de l’estomac, les mets les plus savoureux [, les boissons les plus agréables]. On varie ensuite les manières de flatter les appétits charnels : la fornication s’introduit ainsi que la pédérastie, vices dont l’un mène indirectement et l’autre directement à l’extinction de l’espèce. » (p. 305)

Toute ville qui est le siège d’un empire tombe en ruine lors de la chute de cet empire.

« Chaque peuple a nécessairement un pays dont il est originaire et où il a commencé l’établissement de son empire. Le pays dont il s’empare ensuite devient une dépendance de celui qui était le berceau de sa puissance, et les villes conquises se trouvent placées à la suite de celles que les vainqueurs possédaient déjà. Le royaume a pris alors une telle extension que le gouvernement se voit obligé d’établir le siège de son autorité au milieu de ses provinces, car une capitale doit être un centre dont les provinces forment la circonférence. La nouvelle capitale, bien qu’elle soit éloignée de l’ancienne, devient un point d’attraction pour tous les cœurs, parce qu’elle est le siège de l’empire et la demeure du sultan ; aussi reçoit elle une nombreuse population, au détriment surtout de l’ancienne capitale du royaume. Or, dans une grande ville, la civilisation de la vie sédentaire est en rapport direct avec le nombre de la population. C’est là un principe que nous avons déjà démontré. Donc l’ancienne capitale voit diminuer sa prospérité et se trouve privée de plusieurs conditions essentielles à l’existence de la civilisation. Voilà encore une cause de ruine pour la capitale d’un empire. » (p. 308-309)

Certaines villes se distinguent par la culture de certains arts.

L’esprit de corps peut exister dans les villes; quelques-uns d’entre les habitants dominent alors sur le reste.

Cinquième section. Sur les moyens de se procurer la subsistance; sur l’acquisitions, les arts et tout ce qui s’y rattache. Examen des questions auxquelles ce sujet donne lieu.

Sur le bénéfice et l’acquisition: « Ce que l’homme reçoit et ce qu’il acquiert s’appelle bénéfice (rizc), s’il en retire de l’utilité et s’il en recueille le fruit. Cela lui arrive quand il dépense ce qu’il a obtenu pour les choses dont il a besoin ou qui lui sont utiles. Le Prophète a dit : « Les biens que tu as réellement possédés, ce sont les mets que tu as consommés en les mangeant, les habits que tu as usés en les portant et les choses que tu as données en aumônes ». Ce que l’homme a obtenu ne doit pas s’appeler bénéfice s’il ne s’en sert pas pour augmenter son bien être ou pour subvenir à ses besoins. La possession des biens, quand elle est le résultat des efforts de l’homme et de sa force, se nomme acquisition (kesb). Il en est le même des successions : l’héritage, envisagé comme ayant appartenu au défunt, ne s’appelle pas bénéfice, mais acquisition, car le mort n’en a retiré aucun avantage ; mais, considéré comme appartenant aux héritiers, il prend ce premier nom, s’ils l’emploient utilement. Tel est le véritable sens du mot bénéfice, selon les docteurs orthodoxes. » (p. 320)

« Tout bénéfice provient de Dieu ; tout ce qui est acquisition et tout ce qui est fonds et richesses ne provient que du travail de l’homme. » (p. 321)

Sur les voies de gagner sa vie: « Le mot ma ach s’emploie pour désigner l’acte de l’homme qui désire la subsistance et qui fait des efforts pour se la procurer. C’est un nom de la forme mefal et dérivé d’aïch (vivre). Comme cet acte est nécessaire pour le soutien de la vie, nous pouvons supposer qu’on lui a donné, par hyperbole, un nom qui signifie lieu où se trouve la vie. Les moyens d’existence se procurent de diverses manières : 1° En les ôtant aux mains d’autrui, quand on y est autorisé par un code de règlements généralement admis : ce qu’on enlève, ainsi s’appelle taxe ou impôt. 2° En les tirant d’animaux sauvages que l’on prend sur terre ou dans la mer : cela s’appelle chasse. 3° En tirant d’animaux domestiques certains produits d’un emploi général parmi les hommes, le lait, par exemple, qui est fourni par les troupeaux, la soie, qui provient du ver qui la file, et le miel, que l’on doit aux abeilles ; ou bien, on les tire de grains et d’arbres auxquels on a donné des soins et que l’on traite de manière à pouvoir en tirer une récolte : tout cela s’appelle agriculture. 4° Par le travail manuel. Il y a deux espèces de travaux : celui de la première espèce s’emploie uniquement sur une matière spéciale et porte alors le nom d’art ; c’est l’écriture, par exemple, la menuiserie, les arts du tailleur, du tisserand et de l’écuyer. Le travail de la seconde espèce ne s’emploie pas sur une matière spéciale, mais consiste dans les diverses occupations laborieuses d’un homme de peine. 5° Par le gain résultant du trafic ; on a des marchandises disponibles que l’on transporte dans d’autres pays, ou bien que l’on tient en réserve jusqu’au moment où l’on peut les écouler avantageusement au marché : cela s’appelle commerce. Ces diverses manières et moyens de gagner sa vie sont identiquement les mêmes que ceux dont on doit l’indication aux littérateurs et aux philosophes les plus exacts, tels que Harîri. « Ma ach, disent-ils, c’est le haut commandement, le commerce, l’agriculture et les arts (manuels) ». Comme le haut commandement n’est pas un moyen naturel de gagner sa vie, nous ne sommes pas obligé d’en parler ; d’ailleurs, nous avons dit, dans la seconde section, quelques mots sur les impôts qu’on paye au gouvernement et sur les contribuables . L’agriculture, les arts et le commerce offrent au contraire des moyens d’existence conformes à la nature. » (p. 323-325)

Travailler au service d’un maître est un moyen de gagner sa vie qui n’est pas conforme à la nature.

La recherche des trésors et des dépôts enfouis n’est pas un moyen naturel de gagner sa vie et de s’enrichir: « Il y a encore une chose qui contribue puissamment à entraîner les hommes vers ces recherches : c’est l’accroissement du luxe et de ses habitudes, auxquelles tous les moyens ordinaires d’acquérir de l’argent ne peuvent satisfaire une fois qu’elles commencent à passer les bornes. Lorsque les bénéfices que procurent les moyens naturels de gagner sa vie ne suffisent plus aux exigences du luxe, on n’imagine d’autre ressource, pour y suppléer, que la découverte d’un trésor. On se flatte d’acquérir ainsi, tout d’un coup et sans aucune peine, un fonds immense de richesses, avec lequel on pourra satisfaire aux habitudes (dispendieuses) dont on s’est rendu l’esclave. On persiste à nourrir ce vain souhait, et, pour l’accomplir, on y consacre tous ses efforts. » (p. 330)

La haute considération est une source de richesses.

Ce sont ordinairement les gens qui savent s’abaisser et faire leur cour qui réussissent dans le monde et qui font fortune. La servilité et la flatterie doivent compter parmi les moyens de parvenir.

Les personnes chargées de fonctions qui se rattachent à la religion, les cadis, par exemple, les muftis, les instituteurs, les imams, les prédicateurs et les moueddins parviennent rarement à s’enrichir.

Les hommes de peu de considération et les campagnard besoigneux sont les seuls qui adoptent l’agriculture comme un moyen de se procurer la subsistance.

Sur l’accaparement: « Ceux d’entre les habitants des grandes villes qui ont de l’expérience et qui savent observer reconnaissent généralement que l’accaparement des grains, dans le but de les garder jusqu’à ce qu’ils deviennent chers, est une opération qui porte malheur à celui qui la fait et qui lui donne comme profit une perte réelle et le désappointement. La cause en est, si je ne me trompe pas, que les autres hommes, étant forcés d’acheter à un taux énorme les vivres dont ils ont besoin, donnent leur argent à contre cœur ; leurs âmes demeurent attachées à ce qu’ils ont déboursé, et cet attachement à l’argent qu’ils possédaient porte malheur à l’individu qui l’a reçu sans en avoir rendu la valeur. C’est là, peut être, ce que le législateur a voulu désigner par les mots prendre le bien d’autrui sans rien donner en retour. Bien que le cas dont nous parlons n’offre pas un exemple d’argent donné pour absolument rien, la pensée de l’acheteur n’en demeure pas moins attachée à cet argent, puisqu’il l’a payé malgré lui et sans avoir le moyen de s’en dispenser. C’est donc, pour ainsi dire, un achat forcé. » (p. 350-351)

Le vil prix d’une marchandise nuit aux intérêts de ceux qui, par métier, s’occupent de cette espèce de marchandise dépréciée.

Le caractère moral des négociants est inférieur à celui des personnages qui exercent de hauts commandements, et s’éloigne de celui qui distingue l’homme de cœur.

Pour apprendre un art quelconque, il faut avoir un maître.

Les arts se perfectionnent dans une ville à mesure du progrès de la civilisation et de l’accroissement de la population.

La stabilité et la durée des arts, dans une ville, dépendent de la stabilité et de l’ancienneté de la civilisation dans cette ville.

L’amélioration des arts et leur extension dépendent du nombre des personnes qui en recherchent les produits.

Le khalife Ali disait : « La valeur d’un homme, c’est ce qu’il sait bien faire ». Par cette parole il donnait à entendre que la valeur d’un homme s’estime d’après l’art qu’il exerce, et qu’elle est le prix du travail qui le fait vivre.

La décadence d’une ville entraîne celle des arts qu’on y cultive.

Les Arabes sont le peuple du monde qui a le moins de dispositions pour les arts.

Celui qui possède la faculté d’exercer un certain art parvient très rarement à en acquérir parfaitement une autre.

Sur l’agriculture: « L’utilité de l’agriculture consiste à faire produire des aliments et des grains, en s’occupant à remuer la terre dans ce but, à l’ensemencer, à soigner les grains quand ils poussent, à les arroser régulièrement et à surveiller leur croissance jusqu’à l’époque de la maturité, puis à couper les épis et à faire sortir les grains de leurs enveloppes. Cela exige un travail assidu et l’emploi de tous les moyens qui peuvent le faire réussir. L’agriculture est le plus ancien de tous les arts, puisqu’il procure la plupart des aliments essentiels à l’existence de l’espèce humaine ; l’homme peut se passer de toutes les autres choses, mais il lui faut absolument de la nourriture. On voit, d’après ce que nous venons de dire, que cet art est spécial à la campagne ; (il y est né,) car nous avons déjà dit que la vie de la campagne a précédé celle de la ville. C’est donc une occupation rurale à laquelle le citadin reste étranger, et un art dont il n’a aucune connaissance. Cela tient à ce que la vie des champs a précédé la vie urbaine et tout ce qui s’y rattache, et que les arts propres à ce dernier mode d’existence n’ont paru qu’après ceux qui naissent de la civilisation nomade. » (p. 368-369)

Sur l’art de bâtir: « L’art de bâtir est le premier des arts qui naissent dans la vie sédentaire. Il consiste dans la connaissance du genre de travail auquel on doit se livrer quand on veut construire des maisons et des habitations qui puissent servir d’abri et de lieux de retraite. L’homme a inventé cet art par suite d’une disposition innée qui le porte à réfléchir sur son avenir : il pense, nécessairement, aux moyens de se garantir contre les injures du temps, contre la chaleur et le froid. Il songe à se faire des maisons ayant des murailles et un toit qui le protége de tous les côtés contre les intempéries de l’air. » (p. 369)

Sur les maladies: « Toutes les maladies proviennent des aliments ; selon la tradition qui résume toute la doctrine médicale [tradition citée par les hommes de l’art, mais rejetée par les ulémâ], le Prophète aurait dit : « L’estomac est le siège des maladies ; la himya (diète) est le meilleur des remèdes, et la berda (la réplétion) est la cause de toutes les maladies ». L’estomac est le siège des maladies est une proposition dont la vérité est évidente ; le mot himya signifie la faim, c’est à dire la privation de nourriture, et indique ici que la faim est le grand remède, la base de tous les autres. Le terme berda désigne l’acte d’introduire des aliments dans l’estomac avant que ceux déjà pris soient digérés. » (p. 386)

Sur les malades: « Les maladies sont très nombreuses chez les peuples sédentaires et les habitants des villes, à cause de l’abondance dans laquelle ils vivent et de la variété des choses qu’ils mangent. Ils se bornent rarement à une seule espèce d’aliments ; ils en mangent de toutes sans précaution, et, dans les procédés culinaires, ils mêlent ensemble divers mets, en y ajoutant des condiments, des légumes et des fruits, combinant ainsi des aliments dont les uns sont de nature sèche et les autres de nature humide. Ils ne se contentent pas d’un seul plat ni même de plusieurs : j’ai compté, dans la liste d’un des services d’un repas, quarante espèces de légumes et de viandes : Tous ces mets p.390 (introduits dans l’estomac) forment un mélange extraordinaire qui, le plus souvent, ne convient ni au corps ni aux parties dont il se compose.
Ajoutons que, dans les villes, l’air est vicié par un mélange d’exhalaisons putrides provenant de la grande quantité d’immondices. L’air (quand il est pur) excite l’activité des esprits (animaux) et fortifie ainsi l’influence que la chaleur des organes exerce sur la faculté digestive. De plus, les habitants des villes ne prennent point (assez) d’exercice ; ils sont ordinairement très casaniers et aiment le repos. Le (peu d’) exercice (qu’ils prennent) ne produit sur eux aucun effet et n’a pour eux aucun résultat utile ; aussi les maladies sont elles très communes dans les villes, et, plus elles sont fréquentes, plus on a besoin de médecins.
Les gens de la campagne (c’est à dire du désert) mangent ordinairement très peu, et, comme ils n’ont pas beaucoup de blé, ils souffrent si souvent des atteintes de la faim que cela leur devient un état habituel. Leur persistance à endurer la faim est telle qu’on serait tenté de la regarder comme une disposition qui leur est innée. Les assaisonnements sont très rares chez eux ou y manquent tout à fait. Le luxe, dont les exigences font naître l’art de préparer les aliments avec des condiments et des fruits, leur est totalement inconnu. Leurs aliments, qu’ils prennent toujours sans mélange, sont d’une nature qui se rapproche beaucoup de celle du corps et qui lui convient très bien. L’air qu’ils respirent renferme très peu de particules viciées, parce que dans leurs pays les matières humides et corruptibles sont peu abondantes, tant qu’ils vivent sous leurs tentes ; pendant qu’ils sont en route, ils changent constamment d’air. L’exercice du corps ne leur manque pas, car ils sont toujours en mouvement, ils montent à cheval, ils vont à la chasse, ils cherchent les choses dont ils ont besoin et ils travaillent pour se procurer le nécessaire. Tout cela leur rend la digestion bonne et facile. Au reste, ils ne se surchargent pas l’estomac ; aussi jouissent ils d’une excellente constitution, ce qui les rend peu susceptibles de maladies. Cela fait qu’ils ont très rarement besoin des secours de la médecine. On ne trouve jamais des médecins dans le désert, car on s’en passe très bien ; s’ils y étaient nécessaires, ils iraient s’y établir, afin de gagner leur vie. (p. 389-391)

L’art d’écrire est un de ceux qui appartiennent à l’espèce humaine.

Sur la récitation coranique: « L’imam Malek désapprouva l’usage de la mélodie dans la lecture du Coran ; mais l’imam Chafêi le permit. La mélodie dont il s’agit ici n’est pas celle que la musique enseigne et qui s’apprend comme un art : l’emploi de cette dernière espèce en récitant le Coran est certainement défendu ; il n’est pas permis d’avoir le moindre doute à cet égard. En effet, l’art de la musique n’a rien de commun avec le Coran : pour lire tout haut le texte de ce livre, il faut ménager sa voix, de manière à pouvoir bien prononcer les lettres, surtout en allongeant les voyelles dans les propres endroits, en appuyant plus ou moins sur les lettres de prolongation, selon le système de lecture que l’on a adopté, et en remplissant quelques autres conditions du même genre. » (p. 415-416)

Les arts, et surtout ceux de l’écriture et du calcul, ajoutent à l’intelligence des personnes qui les exercent.

Sur l’écriture: « De tous les arts, celui de l’écriture est le plus efficace sous ce rapport, parce qu’il offre des connaissances et des matières de spéculation qui ne se trouvent pas dans les autres. L’écriture a pour effet de faire voyager la pensée en la faisant passer de la forme des lettres tracées (sur le papier) aux paroles énoncées par la bouche, et peintes dans l’imagination, et, de ces paroles, aux idées qui sont dans l’âme. La pensée passe, sans s’arrêter, d’indication à indication, tant quelle s’occupe de ce qui est écrit. L’âme, s’étant habituée à ce travail, acquiert la faculté de passer des indications aux choses indiquées, faculté qui est réellement la spéculation intellectuelle, au moyen de laquelle on se procure des connaissances que l’on ignorait. Par là l’âme acquiert la faculté de s’intellectualiser, ce qui ajoute encore à son intelligence et augmente la perspicacité et l’adresse que l’habitude le passer (des indications aux choses indiquées) lui avait acquises. » (p. 423)

Sixième section. Des sciences et de leurs diverses espèces; de l’enseignement, de ses méthodes et procédés et de tout ce qui s’y rattache.

De la réflexion: « Dieu a distingué l’homme de tous les autres animaux en lui accordant la réflexion, faculté qui marque le commencement de la perfectibilité humaine et qui achève la noblesse de l’espèce, en lui assurant la supériorité sur (presque tous) les êtres. [...] Cette faculté a plusieurs degrés (d’intensité) : dans le premier, elle donne l’intelligence des choses extérieures qui se présentent dans un arrangement naturel ou conventionnel, de manière que l’homme puisse amener, par sa puissance, le résultat qu’il veut obtenir. Ce genre de réflexion se compose, en grande partie, de concepts ou simples idées, et s’appelle intelligence discernante. [...] La réflexion du second degré enseigne les opinions reçues et les règles de conduite que l’homme doit observer dans ses transactions et dans le gouvernement des êtres de son espèce, et qui, en grande partie, se composent d’affirmations (ou propositions) dont l’exactitude s’est graduellement vérifiée par l’expérience. On désigne ce genre de réflexion par le nom d’intelligence expérimentale. Au troisième degré, la réflexion trouve la connaissance réelle ou hypothétique des choses qu’elle cherche derrière les sens et sur lesquelles elle ne peut agir directement. C’est là l’intelligence spéculative. Elle consiste en concepts et en affirmations, combinés d’une manière toute particulière, d’après certaines conditions spéciales, et fournit d’autres connaissances de la classe des concepts ou de celle des affirmations. Combinant alors ces connaissances avec d’autres, elle en produit encore de nouvelles. En dernier résultat, elle forme une idée exacte des choses existantes selon leurs espèces, leurs classes et leurs causes premières et secondaires. C’est ainsi qu’au moyen de la réflexion elle (l’âme) parvient à compléter sa nature et à devenir une intelligence pure et un esprit perceptif. C’est là ce qu’on appelle la réalisation de cette qualité qu’on nomme humanité. » (p. 427)

L’intellect ne peut embrasser toute la catégorie des choses sans l’aide de la réflexion.

Sur la faculté réflective: « La faculté réflective dont nous venons de parler, appartient spécialement à l’homme et le distingue de tous les autres animaux. Plus la réflexion embrasse une suite régulière de causes et d’effets, plus la véritable nature de l’humanité se développe (dans l’homme). On trouve des hommes capables de reconnaître deux chaînons dans une série de causes et d’effets ; d’autres peuvent en saisir trois, mais ils sont incapables d’aller plus loin, D’autres peuvent suivre une série d’effets jusqu’au cinquième ou au sixième résultat ; aussi, chez ceux-ci, la qualité distinctive de l’humanité est plus développée que chez les autres. Voyez deux joueurs d’échecs : l’un prévoit les troisièmes, et même les cinquièmes résultats d’un coup ; et cela, parce qu’ils arrivent dans un ordre convenu. Son adversaire, dont l’esprit a moins de portée, ne voit pas si loin. Cet exemple, je l’avoue, n’est pas tout à fait juste : bien jouer aux échecs est un talent acquis, connaître l’enchaînement des causes et des effets dépend d’une disposition naturelle. Il peut cependant servir à celui qui veut se rendre compte des principes que nous venons d’exposer. Dieu a créé l’homme et lui a donné la supériorité sur la plupart des créatures. » (p. 429-430)

Sur les trois mondes: « Nous avons en nous mêmes la conviction intime et certaine qu’il existe trois mondes (ou catégories d’êtres), dont le premier est le monde qui tombe sous les sens. Nous reconnaissons celui-ci aux impressions recueillies par les sens, moyens de perception que nous possédons en commun avec les autres animaux. La réflexion, faculté spéciale à l’homme, nous enseigne de la manière la plus positive l’existence de l’âme humaine ; (elle nous le fait savoir) au moyen des connaissances acquises et renfermées dans notre intérieur ; connaissances bien au dessus de celles qui proviennent des sens. Voilà donc un monde supérieur au monde sensible. Le troisième monde est au-dessus de nous et se reconnaît aux impressions qu’il laisse dans nos cœurs, c’est à dire, aux volontés et inclinations qui nous portent à nous remuer pour agir. Nous reconnaissons ainsi l’existence d’un agent qui nous fait agir et qui est dans un monde au dessus du nôtre ; c’est là le monde des esprits et des anges. Là se trouvent des essences (c’est à-dire des êtres) qui, malgré la différence qui existe entre nous et elles, s’aperçoivent aux impressions qu’elles font sur nous. On atteint quelquefois à ce monde supérieur et spirituel ainsi qu’aux essences qu’il renferme ; la vision (spirituelle) et ce que nous éprouvons pendant le sommeil peuvent nous y conduire. Dans le sommeil, on apprend des choses dont on ne se doutait pas dans l’état de veille et qui se trouvent ensuite justifiées par les événements. On reconnaît là des vérités provenant du monde de la vérité. Quant aux songes confus, ce sont des formes déposées par la perception dans l’intérieur de l’imagination et au milieu desquelles la réflexion se retourne et s’agite, pendant qu’elle est détachée de l’influence des sens. C’est là la preuve la plus claire que nous pouvons offrir en faveur de l’existence du monde spirituel, monde que nous comprenons seulement d’une manière générale, sans en connaître les particularités. » (p. 433-434)

« L’homme participe avec les autres animaux au monde des sens ; il participe au monde de l’intelligence et des esprits avec les anges, dont les essences sont de la même espèce que la sienne ; essences dépouillées de matière et de corporéité et formant une intelligence pure dans laquelle se trouvent réunis l’intellect, l’agent intellectuel et l’objet de l’intellect. » (p. 434)

Sur la connaissance humaine: « Chez l’homme, la connaissance c’est l’acquisition de la forme de l’objet connaissable. Il reçoit cette forme dans son essence, où elle n’avait jamais été auparavant ; aussi tout ce que l’homme sait se compose de connaissances acquises. L’essence dans laquelle arrivent les formes des êtres dont on prend connaissance c’est l’âme, substance hylique qui se revêt de la forme de l’existence, au fur et à mesure qu’elle recueille les formes des choses connaissables. L’existence de l’âme a atteint la perfection, tant en matière qu’en forme, lors de la mort du corps. Toute connaissance que l’âme cherche à obtenir est, soit une affirmation, soit une négation ; elle se procure l’une ou l’autre en se servant du terme (moyen) qui lie les deux extrêmes. Chaque connaissance que l’on obtient a besoin d’être justifiée par son accord (avec la vérité) ; et, alors même qu’elle se laisse éclaircir par un procédé artificiel, la démonstration, on ne l’aperçoit qu’à travers un voile. La démonstration est donc bien différente de l’intuition qui existe chez les anges. Quelquefois ce voile est écarté et la conformité de la connaissance (avec la réalité) se montre clairement à la faculté perceptive. L’homme est donc ignorant par nature ; cela s’aperçoit à l’incertitude qui affecte toutes ses connaissances. Ce que l’homme sait lui arrive par la voie de l’acquisition et par l’emploi de l’art. En effet, les connaissances qu’il recherche au moyen de la réflexion ne s’obtiennent qu’en observant les conditions imposées par l’art (de la logique). » (p. 434)

Sur les connaissances acquises par le prophète: « Tous les prophètes ont été créés avec cette disposition ; elle leur est, pour ainsi dire, une qualité innée. En se dépouillant de l’humanité, ils éprouvent des douleurs et poussent des gémissements, ainsi que chacun le sait. Les connaissances qu’ils recueillent pendant cet état d’exaltation s’obtiennent par la vue directe et par l’intuition ; aucune erreur ni aucun défaut ne peuvent s’y glisser. Par leur essence même elles s’accordent avec la vérité, car le voile qui cachait aux prophètes le monde invisible a été enlevé, de sorte qu’ils peuvent le voir directement. Lorsqu’ils ont quitté cet état pour rentrer dans la nature humaine, les connaissances qu’ils y ont acquises ne perdent rien de leur clarté pendant le trajet. Ces hommes, animés d’une ardeur qui leur est propre et qui les emporte vers le monde spirituel, s’y rendent à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’ils aient pu accomplir leur mission et ramener leurs compatriotes dans la bonne voie. » (p. 437)

L’homme est ignorant par sa nature: ce qu’il sait consiste en connaissancea acquises.

Sur les trois types d’intelligence: « En commençant ces chapitres, nous avons dit que l’homme appartenait à l’espèce des animaux, et qu’il se distinguait d’eux par la réflexion. Cette faculté, qu’il tient de Dieu, s’appelle intelligence discernante, tant qu’elle rend l’homme capable de mettre de la suite dans ses actions ; on la nomme intelligence expérimentale, quand elle lui permet d’apprendre les opinions de ses semblables et ce qu’ils regardent comme bon ou comme mauvais ; enfin on l’appelle intelligence spéculative, quand elle met l’homme à même de se faire une idée juste des choses qui existent, tant de celles qu’il a sous les yeux que de celles qu’il ne voit pas. » (p. 438)

L’enseignement lui-même fait partie des arts.

« Si l’on compare l’homme de la ville avec celui du désert, on remarquera (il est vrai), chez le premier, un esprit rempli de pénétration et de sagacité ; cela est même au point que l’homme des champs se croit inférieur en nature et en intelligence au citadin. Il se trompe cependant ; la supériorité de celui-ci provient de la parfaite acquisition de facultés qui lui facilitent l’exercice des arts, ainsi que de l’observation des convenances imposées par les usages et habitudes de la vie sédentaire ; choses dont l’homme du désert n’a aucune idée. Quand le citadin entend bien la pratique des arts et s’est acquis la faculté de les exercer et de les enseigner bien, tous les individus à qui ces facultés manquent s’imaginent que l’autre les doit à la nature supérieure de son intelligence, et que l’âne, chez les habitants du désert, est bien inférieure en organisation et en nature aux âmes des citadins. Mais il n’en est pas ainsi. Nous avons connu des bédouins dignes du premier rang par leur intelligence, leur bon jugement et la belle organisation de leur esprit. Ce qui distingue l’esprit du citadin, c’est tout simplement l’éclat que la faculté d’exercer les arts et de les enseigner lui a communiqué. En effet, ces talents acquis influent sur l’âme, ainsi que nous l’avons dit. L’erreur au sujet des Orientaux est du même genre : comme ils sont très habiles dans l’enseignement et tiennent le premier rang dans l’exercice des arts, pendant que les Occidentaux (ou Maghrébins) ont une civilisation qui diffère peu de celle de la vie nomade, les gens irréfléchis, jugeant d’après les apparences, s’imaginent que cette différence provient de la supériorité de la nature même des Orientaux, nature qu’ils croient leur être particulière, à l’exclusion des Occidentaux ; mais c’est là une opinion tout à fait fausse, ainsi que le lecteur doit bien s’en apercevoir. » (p. 447-448)

Les connaissances (ou sciences) ne se multiplient que dans les lieux où la civilisation et les usages de la vie sédentaire ont fait de grands progrès.

Sur les sciences: « Les sciences étudiées par les hommes et qui, dans les grandes villes, s’apprennent et se transmettent par la voie de l’acquisition et de l’enseignement, se rangent en deux classes. La première est celle des sciences qui sont naturelles à l’homme et vers l’acquisition desquelles il est conduit par sa faculté réflective ; la seconde consiste en sciences traditionnelles, provenant des individus qui les ont instituées. Celles qui forment la première classe sont les sciences philosophiques. La réflexion mène naturellement l’homme à en prendre connaissance, et les perceptions qu’il éprouve le conduisent à reconnaître l’objet de chaque science, les problèmes dont elle s’occupe, le mode de démonstration qui s’y emploie et les diverses manières de l’enseigner. C’est ainsi qu’en sa qualité d’être doué de réflexion il acquiert, par l’emploi de la spéculation et de l’investigation, la faculté de distinguer la vérité de l’erreur. Les sciences qui appartiennent à la seconde classe sont formées par institution et reçues par tradition, et chacune d’elles se base sur des renseignements provenant du législateur qui l’a établie. Celles ci ne sont du domaine de la raison qu’autant qu’il s’agit de rattacher à leurs racines (bases ou principes fondamentaux) les questions qui doivent en former les branches. En effet, (dans ces dernières sciences) les (notions) particulières qui surgissent après (le principe général), et qui se présentent les unes à la suite des autres, ne rentrent pas sous la règle générale à laquelle toute science traditionnelle est soumise par le fait même de son institution ; aussi, pour rattacher (ces branches à leurs racines), il faut nécessairement avoir recours à un mode de raisonnement fondé sur l’analogie. Or ce raisonnement analogique a pour base la déclaration transmise oralement et nous faisant connaître que la règle (ci-dessus mentionnée) s’applique d’une manière absolue et invariable aux fondements de ces sciences. Mais, comme (cette déclaration) est traditionnelle, le raisonnement dont nous parlons et qui en dérive est traditionnel aussi. Toutes les sciences de cette dernière classe sont fondées sur les prescriptions du Livre (le Coran) et de la sonna, prescriptions dont l’observation nous est imposée par Dieu et par son Prophète. Il en est de même des sciences qui ont été établies dans le but de nous faciliter l’acquisition de celles ci. (Leur étude) amène nécessairement celle des sciences qui ont pour objet la langue arabe, langue du peuple musulman et dans laquelle le Coran a été révélé. » (p. 450-451)

Enumération des sciences traditionnelles: « Les sciences traditionnelles sont très nombreuses, parce que chaque être responsable est tenu de connaître les obligations que Dieu a imposées non seulement à lui, mais aux autres membres de l’espèce humaine. On trouve ces obligations dans le Coran et dans la sonna, sous la forme de textes écrits, ou bien dans les doctrines admises unanimement par les anciens musulmans, ou bien encore dans des maximes que l’on a rattachées (à ces textes ou à ces doctrines). Donc il faut nécessairement commencer par étudier le sens des mots employés dans le Coran, et c’est là la science de l’interprétation (tefcîr) ; ensuite, il faut faire remonter jusqu’au Prophète, par une chaîne de traditionnistes dignes de foi, le texte du livre sacré tel qu’il nous a été transmis de la part de Dieu ; il faut aussi apprendre les différences qui existent entre les divers systèmes de leçons adoptés par les lecteurs : cela forme la science des leçons coraniques (eïlm el carâat). Ensuite il faut savoir faire remonter les traditions de la sonna jusqu’à leur auteur, donner des renseignements sur les traditionnistes qui les ont rapportées, connaître l’histoire de ces hommes, démontrer qu’ils étaient tellement vertueux qu’on pouvait mettre une confiance entière dans leurs déclarations, et savoir employer tous les moyens exigés dans une tâche de cette nature. Telle est la science des traditions (eïlm el hadîth). Il faut alors savoir déduire (des fondamentaux de la loi) les maximes (qui en découlent), en se servant d’un système de règles indiquant la manière dont cette déduction doit être faite. Cela forme la science des fondamentaux de la jurisprudence (osoul el-fikh). Les études de ce genre ont pour résultat de faire connaître les prescriptions de Dieu en ce qui touche les actions des êtres responsables, et de former la science de la jurisprudence (eïlm el fikh). Parmi les obligations (imposées à l’homme), les unes concernent son corps et les autres son âme. Celles ci se rattachent spécialement à la foi et à ce qu’on est obligé à croire en fait de choses auxquelles on ne croirait pas (sans y être obligé). Elles forment les dogmes qui se rapportent à l’essence et aux attributs de la divinité, aux évènements du jour du jugement dernier, aux délices (du paradis), aux peines (de l’enfer) et à la prédestination. La science qui démontre ces dogmes au moyen de preuves tirées de la raison s’appelle la théologie scolastique (eïlm el kelam). Avant d’aborder l’étude du Coran et des traditions, il faut connaître les sciences qui se rattachent à la langue (arabe), car c’est sur elles que cette étude doit s’appuyer. Il y en a plusieurs, dont une est la lexicologie (logha) ; une autre, la grammaire (nahou) ; une autre, la rhétorique (beïan), et une autre, les belles-lettres (adeb), ainsi que le lecteur le verra quand nous traiterons de ces sciences. » (p. 451-453)

Sur les branches de l’interprétation coranique: « L’interprétation du Coran forma ainsi deux branches (d’exégèse), dont l’une s’appelle traditionnelle (et l’autre philologique). La première s’appuie sur des renseignements oraux qui remontent aux premiers musulmans et consistent en la connaissance de l’abrogeant et l’abrogé, des circonstances qui donnèrent lieu à la révélation des divers passages du Coran, et de l’objet de chaque verset. Rien de tout cela n’a pu se connaître que par des indications provenant des Compagnons et de leurs disciples. Les docteurs d’autrefois avaient réuni ces renseignements dans des recueils ; mais leurs ouvrages renfermaient du bon et du mauvais, des traditions dont les unes étaient acceptables et les autres rejetables. [...]La seconde branche de la science d’interprétation coranique est purement philologique, étant basée sur la connaissance de la langue et sur l’art de bien exprimer ses pensées au moyen de termes et de tournures convenables . Cette branche se trouve rarement isolée de l’autre, laquelle est la seule qu’on regarde comme essentielle. En effet, l’interprétation philologique commence seulement à se développer quand la connaissance de la langue et des sciences qui s’y rattachent ne s’acquiert plus que par l’étude. Il est vrai cependant que, dans certains commentaires, elle occupe la principale place. » (p. 461-462)


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20 juillet 2009

Ibn Khaldoun, Prolégomènes, (I) - note de lectura

Traduits en français et commentés par W. Mac Guckin de Slane. Ediţia franceză: 1863.

Livre I: De la société humaine et des phénomènes qu’elle présente, tels que la vie nomade, la vie sédentaire, la domination, l’acquisition, les moyens de gagner sa subsistance, les sciences et les arts.

Introduction (rédigée par le traducteur)

Un ouvrage qui touche toutes les branches des connaissances et de la civilisation des Arabes.

Les principaux événements de sa vie agitée. Naissance à Tunis, l’an 1332. Nommée à l’âge de vingt ans secrétaire du sultan hafside Abou Ishac II. En l’an 1356, secrétaire du sultan mérinide Abou Eïnan. L’année suivante, jeté en prison par l’ordre du souverain. En 1359, secrétaire du sultan Abou Salem. En 1362 est accueilli en Grenade par le roi Ibn el-Ahmer, qui l’envoye ambassadeur auprès de Pierre le Cruel, roi de Castille. En 1365 devient, à Bougie, premier-ministre (hadjeb) du prinde hafside Abou Abd Allah. En 1368, après la chute de Bougie et la mort de son souverain, devient premier-ministre d’Abou Hammou, le souverain de Tlemcen.

Il écrit les Prolégomènes dans une retraite qui dura 4 ans, dans un château appelé maintenant Taoughzout. Au mois d’octobre 1382, il alla se fixer au Caire. Deux années plus tard, il fut nommé grand cadi malékite (juge suprême) de cette ville. En 1387, il fit le pèlerinage de la Mecque, d’où il revint au Caire, afin de se dévouer uniquement à l’étude et à l’enseignement. Nommé encore grand cadi, il fut destitué de nouveau, puis, en l’an 1400, il accompagna le sultan en Syrie et tomba entre les mains de Tamerlan. Remis en liberté, il rentra en Égypte, devint encore grand cadi malékite du Caire, et y mourut le 15 mars 1406, à l’âge de soixante et quatorze ans.

Confession, dans son autobiographie: « Depuis ma jeunesse je me suis toujours montré avide de connaissances ; et j’ai mis un grand zèle à en acquérir et à fréquenter les écoles et les cours d’instruction. »

Abou Zeïd Abd er Rahman Ibn Khaldoun

Cadi au Caire, il se fait des ennemis: « Pendant ce temps j’offrais à Dieu, comme un titre à sa faveur, tous les dégoûts dont on m’abreuvait ; je méprisais les intrigues de ces misérables, et je marchais droit mon chemin, avec la résolution ferme et décidée de maintenir le bon droit, d’éviter toutes les vanités du monde, et de me montrer inflexible aux personnes en crédit qui voulaient m’influencer. »

Les traités composés par Ibn Khaldoun ont été perdus. On sait tout de même que l’histoire n’avait pas été d’abord l’objet de ses travaux. Il a été préoccupé de théologie, littérature, arithmétique.

Sur l’œuvre: « Mais l’ouvrage auquel Ibn Khaldoun doit sa grande renommée, c’est l’Histoire universelle et les Prolégomènes qui l’accompagnent. Parlons d’abord de l’Histoire. Cette vaste compilation se compose de notices, quelquefois très étendues, sur tous les peuples et tous les empires qui ont figuré dans le monde, depuis les temps les plus reculés jusqu’aux dernières années du XIVe siècle. Rédigée sur un plan tout à fait nouveau, ainsi que l’auteur lui-même le fait remarquer avec une satisfaction évidente, elle s’écarte beaucoup de la forme ordinaire des chroniques composées auparavant.

Au lieu de suivre d’un seul trait l’ordre chronologique des événements, depuis le commencement du monde jusqu’au temps de l’auteur, elle consacre une section spéciale, et quelquefois un tableau généalogique, à chaque race, à chaque peuple et à chaque dynastie. Dans ces articles, Ibn Khaldoun réunit tous les renseignements qui concernent le peuple ou la famille dont il parle, renseignements jusqu’alors épars dans divers livres. Ce système offre, sans aucun doute, de grands avantages ; il nous fournit sur chaque peuple et chaque dynastie une notice plus ou moins complète ; mais si le lecteur veut étudier l’histoire d’un pays tel que l’Égypte, où plusieurs dynasties de différentes races ont régné successivement, il se voit obligé de passer, à diverses reprises, d’une partie de l’ouvrage à une autre, afin de trouver tous les renseignements qui concernent cette contrée. Il est vrai qu’en faisant de pareilles recherches il rencontre assez souvent deux récits d’un même événement, dont l’un sert de contrôle et quelquefois de correctif à l’autre. Pour former ce recueil de monographies, l’auteur eut sous les yeux les principaux ouvrages historiques, généalogiques et géographiques de la littérature arabe, et c’est en les dépouillant avec soin, et en condensant les indications ainsi recueillies, qu’il parvint à composer cette série de mémoires. Il n’avait pas eu d’abord l’intention d’écrire une histoire universelle. Retiré dans un château situé auprès de Tiaret, ville de la province d’Oran, il s’était borné, dans les premiers temps, à traiter des dynasties et des tribus qu’il connaissait alors le mieux, celles de la Mauritanie. »

Sur le style: « Le style d’Ibn Khaldoun, dans les Prolégomènes et dans plusieurs chapitres de l’Histoire universelle, est très irrégulier, et n’est pas toujours facile à entendre. Pour dire les choses les plus simples, l’auteur emploie volontiers des phrases surchargées de termes abstraits, entrecoupées de parenthèses et de répétitions, et rendues encore plus obscures par la difficulté qu’il éprouvait à exprimer nettement ses idées, et par l’emploi de pronoms relatifs dont on ne distingue pas toujours les antécédents, à moins de connaître les détails du sujet dont il s’occupe ou de l’événement dont il fait le récit. Le chapitre sur les rois chrétiens de l’Espagne, si habilement, débrouillé et traduit par M. Dozy, offre un exemple frappant de cette incorrection de style. Ajoutons à cela que, dans les phrases d’Ibn Khaldoun, les règles de la construction grammaticale ne sont pas toujours observées. Ces derniers défauts paraissent former le caractère distinctif de tous les ouvrages historiques et scientifiques composés par des natifs de la Mauritanie ; ils ne se retrouvent pas aussi souvent chez les écrivains de l’Orient ni chez les auteurs espagnols : les phrases d’Ibn Haiyan, de Tortouchi et d’Averroès sont toujours claires et correctes. »

Préface de l’auteur

Forme et methode de la science historique: « Envisageons l’histoire dans sa forme extérieure : elle sert à retracer les événements qui ont marqué le cours des siècles et des dynasties, et qui ont eu pour témoins les générations passées. C’est pour elle que l’on a cultivé le style orné et employé les expressions figurées ; c’est elle qui fait le charme des assemblées littéraires, où p.4 les amateurs se pressent en foule ; c’est elle qui nous apprend à connaître les révolutions subies par tous les êtres créés. Elle offre un vaste champ où l’on voit les empires fournir leur carrière ; elle nous montre comment tous les divers peuples ont rempli la terre jusqu’à ce que l’heure du départ leur fût annoncée, et que le temps de quitter l’existence fût arrivé pour eux. Regardons ensuite les caractères intérieurs de la science historique : ce sont l’examen et la vérification des faits, l’investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance. L’histoire forme donc une branche importante de la philosophie et mérite d’être comptée au nombre des sciences. » (p. 4)

Une liste des historiens crédibles, dont l’étude vaut la peine: Ibn Ishac , Taberi, El Kelbi, Mohammed Ibn Omar el Ouakedi, Seïf Ibn Omar el Acedi, Masoudi.

Introduction. De l’excellence de la science historique ; établissement des principes qui doivent lui servir de règles ; aperçu des erreurs et des méprises auxquelles les historiens sont exposés ; indication de quelques unes des causes qui produisent des erreurs

Ceux qui l’étudie, trouvent dans l’histoire des leçons de conduite.

Le point de vue officiel n’est pas toujours celui de la vérité: « D’ailleurs l’empire et le sultanat sont comme un marché public, où tout le monde apporte ses denrées en fait de sciences et d’arts ; on s’y rend dans l’espoir de ramasser quelques faveurs du pouvoir ; on y apporte de toute part des anecdotes et des histoires, car ce qui est bien reçu à la cour est bien reçu par le public. Si le gouvernement voulait agir avec franchise, éviter la partialité, renoncer à la corruption et à la fraude ; s’il marchait droit sans s’écarter du sentier de la rectitude, l’or pur et l’argent de bon aloi (en fait de science) auraient une valeur réelle sur son marché ; mais s’il se laisse conduire par ses intérêts personnels et par ses préjugés, s’il se remue au gré d’intrigants qui se font les courtiers de l’injustice et de la déloyauté, alors les marchandises falsifiées et la fausse monnaie (de l’érudition) y auront seules du cours. Pour en apprécier la valeur, le juge clairvoyant doit porter en lui-même la balance de l’examen, la mesure de l’investigation et de la recherche. (p. 45-46)

Ibn Khaldoun se montre le partisan de l’emploi de la logique dans l’exposition des faits historique. Les sources doivent être vérifiées, confrontées à l’ensemble des connaissances déjà acquises.

Question de méthode: « Pour justifier leur conduite, ils disent que deux opinions contraires sont d’une valeur égale, et qu’il en est de même à l’égard des jugements fondés sur des probabilités. Ce qu’ils font là est bien méprisable ! »

Sur la compétence de l’historien: « Il faut donc que l’historien connaisse les principes fondamentaux de l’art du gouvernement, le vrai caractère des événements, les différences offertes par les nations, les pays et les temps en ce qui regarde les mœurs, les usages, la conduite, les opinions, les sentiments religieux et toutes les circonstances qui influent sur la société. Il doit savoir ce qui, de tout cela, subsiste encore, afin de pouvoir comparer le présent avec le passé, distinguer les points dans lesquels ils s’accordent ou se contredisent, montrer les raisons de ces analogies et de ces dissemblances, expliquer l’origine des dynasties et des religions, indiquer les époques où elles ont paru, les causes qui ont présidé à leur naissance, les faits qui ont provoqué leur existence, la position et l’histoire de ceux qui ont contribué à les établir. En un mot, il doit connaître à fond les causes de chaque événement, et les sources de chaque renseignement. Alors il pourra comparer les narrations qu’on lui a transmises avec les principes et les règles qu’il tient à sa disposition ; si un fait s’accorde avec ces règles et répond à tout ce qu’elles exigent, il peut le considérer comme authentique ; sinon il doit le regarder comme apocryphe et le rejeter. » (p. 56-57)

Sur l’histoire des mentalités: « Les ouvrages historiques recèlent un autre genre d’erreurs provenant de la négligence des auteurs, qui ne tiennent aucun compte des changements que la différence des temps et des époques amène dans l’état des nations et des peuples. C’est là une véritable maladie, qui peut rester longtemps inconnue, attendu qu’elle ne se manifeste qu’au bout d’une suite de siècles, et qu’elle n’est entrevue que par un très petit nombre d’hommes. En effet, l’état du monde et des peuples, leurs usages, leurs opinions ne subsistent pas d’une manière uniforme et dans une position invariable : c’est, au contraire, une suite de vicissitudes qui persiste pendant la succession des temps, une transition continuelle d’un état dans un autre. »

Sur le but de la discipline historique: « L’histoire est proprement le récit des faits qui ont rapport à une époque ou à un peuple ; mais l’historien doit d’abord nous donner des notions générales sur chaque pays, sur chaque peuple et sur chaque siècle, s’il veut appuyer sur une base solide les matières dont il traite, et rendre intelligibles les renseignements qu’il va fournir. » (p. 66)

Le but de cet ouvrage: « car mon intention est de me borner à l’histoire du Maghreb, de ses tribus, de ses nations, de ses royaumes et de ses dynasties. Je ne veux pas m’occuper des autres pays, attendu qu’il me manque les connaissances nécessaires en ce qui regarde l’Orient et ses peuples ; car des renseignements transmis de vive voix ne me suffiraient pas. » (p. 67)


Livre premier. De la société humaine et des phénomènes qu’elle présente, tels que la vie nomade, la vie sédentaire, la domination, l’acquisition, les moyens de gagner sa subsistence, les sciences et les arts. Indications des causes qui ont amené ces résultats

Les causes des mensonges dans les récits historiques:

1. « l’attachement des hommes à certaines opinions et à certaines doctrines »
2. « la confiance que l’on met dans la parole des personnes qui les ont transmis »
3. « l’ignorance du but que les acteurs dans les grands événements avaient en vue »
4. « la facilité de l’esprit humain à croire qu’il tient la vérité »
5. « l’ignorance des rapports qui existent entre les événements et les circonstances qui les accompagnent »
6. « le penchant des hommes à gagner la faveur des personnages illustres et élevés en dignité ; ils y emploient les louanges et les éloges ; ils embellissent les faits, puis ils les propagent »
7. « l’ignorance de la nature des choses qui naissent de la civilisation »

Sur l’examen critique des faits: « Les choses étant ainsi, la règle qu’il faut employer pour discerner dans les récits la vérité de l’erreur, règle fondée sur l’appréciation du possible et de l’impossible, consiste à examiner la société humaine, c’est à dire la civilisation ; à distinguer, d’un côté, ce qui est inhérent à son essence et à sa nature, et, d’un autre côté, ce qui est accidentel et dont on ne doit pas tenir compte, puis à reconnaître ce qu’elle n’admet pas. En agissant ainsi, nous avons une règle sûre pour distinguer, dans les récits, la vérité de l’erreur, le vrai du faux, et cela par une méthode démonstrative qui ne laisse aucune prise au doute. Alors, si nous entendons raconter quelque événement qui serait arrivé dans la société humaine, nous sommes en état de reconnaître si nous devons l’accepter comme vrai ou le rejeter comme faux. Nous avons ainsi un instrument qui permet d’apprécier les faits avec exactitude, et qui pourra servir aux historiens qui, dans leurs écrits, tâchent de marcher dans la voie de la vérité. » (p. 77)

Les connaissances nous viennent souvent du passé: « En effet, le nombre des sciences est très grand, ainsi que celui des savants appartenant aux diverses races de l’espèce humaine ; mais les connaissances scientifiques qui ne nous sont pas parvenues dépassent en quantité celles que nous avons reçues. » (p. 78)

Les attributs qui distinguent l’homme de tous les êtres vivants:
a) les sciences et les arts;
b) le besoin d’une autorité qui puisse réprimer ses écarts;
c) l’industrie et le travail, qui fournissent les divers moyens de vivre;
d) la sociabilité;
e) l’état social: la vie nomade;
f) l’état social: la vie à demeure fixe.


Première section. Sur la civilisation en général. Plusieurs discours préliminaires

L’homme, par sa nature, ne saurait se passer de société. Sans ses pairs, l’homme est incapable de procurer sa nourriture ou de se protégér contre les bêtes sauvages féroces: « Tant qu’existera chez les hommes la disposition de s’entr’aider, la nourriture et les armes ne leur manqueront pas : c’est le moyen par lequel Dieu accomplit sa volonté en ce qui regarde la conservation et la durée de la race humaine. Les hommes sont donc obligés de vivre en société ; sans elle, ils ne pourraient pas assurer leur existence ni accomplir la volonté de Dieu, qui les a placés dans le monde pour le peupler et pour être ses lieutenants. Voilà ce qui constitue la civilisation, objet de la science qui nous occupe. » (p. 88)

Second discours préliminaire. Traitant de la partie habitée de la terre, des principales mers, des grands fleuves et des climats

Sur la sphéricité de la terre: « Dans les livres des philosophes qui ont pris l’univers pour le sujet de leurs études, on lit que la terre a une forme sphérique, qu’elle est plongée dans l’Océan, sur lequel elle semble flotter comme un grain de raisin sur l’eau, et que la mer s’est retirée de quelques côtés de la terre, parce que Dieu voulait former des animaux qui devaient vivre sur le sol laissé à découvert, et y mettre comme population la race humaine, pour lui servir de lieutenant à l’égard des autres animaux. D’après cela, quelques personnes ont pensé, mais à tort, que l’eau était placée sous la terre. Le véritable dessous de la terre c’est le point central de sa sphère, vers lequel tout se dirige par suite de sa pesanteur. Les autres côtés de la terre, avec la mer qui les entoure, forment le dessus. Donc si l’on dit, en parlant d’une portion de la (terre), qu’elle est placée en dessous, cela veut dire que cette portion l’est ainsi par rapport à une autre (partie du monde). » (p. 90-91)

Mesures: « Le zodiaque se partage en trois cent soixante degrés ; un degré de la surface terrestre a une longueur de vingt cinq parasanges ; la *75 parasange se compose de douze mille coudées, formant trois milles, car le mille a quatre mille coudées de longueur ; la coudée se partage en vingt quatre doigts ; le doigt a pour mesure six grains d’orge alignés les uns à côté des autres, dos contre ventre. La ligne équinoxiale est dans le même plan que l’équateur ; entre elle et chacun des deux pôles il y a quatre vingt dix degrés. La partie habitée du monde s’étend depuis l’équateur jusqu’au soixante quatrième degré de latitude septentrionale. Au delà tout est désert et sans habitants, à cause de l’extrême froid et de la glace. La partie de la terre située au sud de l’équateur est aussi entièrement déserte; mais c’est par l’effet de la chaleur. Plus loin nous expliquerons toutes ces matières. » (p. 92)


Supplément du second discours préliminaire. Pourquoi le quart septentrional de la terre a-t-il une population plus nombreuse que le quart méridional?

L’état des choses: « On sait, par le témoignage de ses yeux et par une suite non interrompue de renseignements, que le premier et le second climat du monde habitable sont moins peuplés que les suivants ; que leurs parties habitées sont séparées les unes des autres par des solitudes, des déserts et des sables, et que du côté de l’orient se trouve la mer Indienne (qui en rétrécit beaucoup l’étendue). Les nations et les peuples qui occupent ces deux climats ne sont pas en nombre considérable ; il en est de même de leurs cités et de leurs villes. Le troisième climat, le quatrième et les suivants présentent un caractère tout à fait différent ; les déserts n’y sont pas nombreux ; les sables s’y montrent rarement, ou ne s’y présentent pas du tout ; les nations et les peuples qui les habitent rappellent, par leur multitude, l’image d’un océan prêt à déborder ; leurs cités et leurs villes sont en nombre infini. La population est agglomérée entre le troisième climat et le sixième. Quant au midi, il est complètement désert. Suivant plusieurs philosophes, ce fait doit être attribué à l’excès de la chaleur et à ce que le soleil, dans cette région, s’écarte très peu du zénith. » (p. 99-100)

Vastes informations concernant l’astronomie.

Description détaillée du planisphère terrestre

La théorie des sept climats. Le quart habitable de la terre peut être partagé en sept climats, et chaque climat en dix sections.

Description du monde: « Les philosophes de l’antiquité ont partagé le monde habitable, au nord de l’équateur, en sept climats, qu’ils indiquent par des lignes imaginaires, tirées d’occident en orient, et ils assignent à chaque climat une largeur différente, ainsi que nous l’exposerons en détail. Le premier climat est immédiatement au nord de l’équateur, et il en suit la direction. La région au sud de l’équateur ne renferme d’autres populations que celles dont Ptolémée a fourni l’indication ; au delà sont des déserts et des sables qui se prolongent jusqu’au cercle d’eau nommé la mer Environnante. Au nord du premier climat vient le second, qui suit la même direction, puis le troisième, puis le quatrième, le cinquième, le sixième et le septième. Ce dernier forme, du côté du nord, la limite du monde habitable ; au delà, et jusqu’à la mer Environnante, il n’y a que des solitudes et des déserts ; mais, au midi de l’équateur, l’étendue de la région déserte est beaucoup plus considérable qu’au nord. » (p. 107-108)

Les modernes ont l’impression, faussement, que les hommes religieux avaient l’astrologie, dont les « scientifiques » ont fait l’astronomie. En réalité, l’astronomie est la création des traditionnalistes, elle est entièrement et précisément dans l’astrologie, la seule chose que les modernes ont fait a été d’en éliminer ce qui était pour eux d’incompréhensible, souvent les détails les plus importants, et d’ajouter leur fantaisies sans but et portée.

Suivent les description géographiques (parfois des énumérations tout simplement) des climats.

Sur la localisation géographique de Gog et Magog (dans le cinquième climat): « La neuvième section de ce climat renferme le territoire des Adkech, peuple de race turque. Cette région est située à l’ouest du pays des Ghozz et à l’est de celui des Keïmak. Du côté de l’orient, vers l’extrémité de la section, la montagne de Coucaïa sépare cette contrée du pays de Gog et de Magog. Cette chaîne s’étend là comme une barrière, du midi au nord, après avoir fait un coude à l’endroit où elle sort de la dixième section pour entrer dans celle ci. Elle était déjà sortie de la dixième section du quatrième climat pour entrer dans la dixième section du cinquième. Là elle sert de limite à la mer Environnante, jusqu’à l’extrémité septentrionale de la section ; ensuite elle se dirige vers l’ouest pour arriver auprès de la limite (méridionale) de la dixième section du quatrième climat, et, depuis son origine jusque là, elle enveloppe le pays des Keïmak. Entrée dans la dixième section du cinquième climat, elle la traverse jusqu’à sa limite occidentale, laissant au midi un segment qui s’allonge vers l’ouest et renferme l’extrémité du pays des Keïmak. Pénétrant alors dans la neuvième section, qui l’admet par l’extrémité supérieure (méridionale) de son côté oriental, elle se tourne presque aussitôt vers le nord et s’avance, dans la même direction, jusqu’à la neuvième section du sixième climat. C’est là que se trouve la barrière dont nous parlerons plus bas. L’angle nord est de cette neuvième section renferme le territoire qu’enveloppe la montagne. de Coucaïa ; ce territoire se prolonge vers le sud et fait partie du pays de Yadjoudj et Madjoudj. Dans la dixième section de ce climat, on trouve le pays de Yadjoudj (Gog), qui la remplit en entier, à l’exception d’une petite partie de l’extrémité orientale, qui, depuis le sud jusqu’au nord, est occupée par la mer Environnante. Exceptons encore la portion que le mont Coucaïa a isolée en y passant, et qui est située dans la partie sud-ouest de la section. Tout le reste compose le pays de Gog et Magog. (p. 158-159)

En lisant cette partie de l’ouvrage, on comprend que les Arabes avaient une image très éxacte de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie.


Troisième discours préliminaire. Qui traite des climats soumis à une température moyenne; de ceux qui s’écartent de ces limites où cette température domine, et de l’influence exercée par l’atmosphère sur le teint des hommes et sur leur état en général

Le quatrième climat est le plus tempéré. Le troisième et le cinquième, jouissent à peu près d’une température moyenne.

Sur l’influence du climat sur la civilisation: « Voilà pourquoi dans les sciences, les arts, les bâtiments, les vêtements, les vivres, les fruits, les animaux et tout ce qui se produit dans les trois climats du milieu, il n’y a rien d’exagéré. On retrouve ce juste milieu dans les corps des hommes qui habitent ces régions, dans leur teint, dans leurs dispositions naturelles et dans tout ce qui les concerne. Ils observent la même modération dans leurs habitations, leurs vêtements, leurs aliments et leurs métiers. Ils construisent de hautes maisons en pierre et les ornent avec art ; ils rivalisent entre eux dans la fabrication d’instruments et d’ustensiles, et, par cette lutte, ils arrivent à la perfection. Chez eux on trouve les divers métaux, tels que l’or, l’argent, le fer, le cuivre, le plomb et l’étain. Dans leurs relations commerciales, ils font usage des deux métaux précieux. Dans toute leur conduite, ils évitent les extrêmes. Tels sont les habitants du Maghreb, de la Syrie, des deux Iracs, du Sind, de la Chine. Il en est, de même des habitants de l’Espagne et des peuples voisins, tels que les Francs, les Galiciens et les gens qui vivent à côté ou au milieu d’eux, dans les régions tempérées. De tous ces pays, l’Irac et la Syrie jouissent, par leur position centrale, du climat le plus heureux. » (p. 168-169)

Les autres, c’est-à-dire les habitants des autres climats, s’écartent en tout du juste milieu.

La race des Nègre descend de Ham, fils de Noé. La négritude est liée à la chaleur excessive du premier et du deuxième climat. De la même manière, le teint blafard des habitants du sixième et septième climat est dû au froid excessif, qui produit aussi des yeux bleus, des taches de rousseur et des cheveux roux.

Les caractères distinctifs d’un peuple changent dans la suite des générations et ne sauraient demeurer invariables.


Quatrième discours préliminaire. Qui traite de l’influence exercée par l’air sur le caractère des hommes

Un théorie intéressante: « Nous avons tous remarqué que le caractère des Nègres se compose, en général, de légèreté, de pétulance et d’une vive gaieté : aussi les voit on se livrer à la danse chaque fois qu’ils en trouvent la moindre occasion ; de sorte que, partout, ils ont une réputation de folie. La véritable cause de ce phénomène est celle ci : selon un principe qui est bien établi dans les traités de philosophie, la joie et la gaieté résultent naturellement de la dilatation et de l’expansion des esprits animaux, tandis que la tristesse dérive de la cause contraire, c’est à dire de la contraction et de la condensation de ces esprits. On a constaté que la chaleur dilate l’air et la vapeur, les raréfie et en augmente le volume ; c’est pourquoi l’homme ivre éprouve une sensation inexprimable de joie et de plaisir. La cause en est que la vapeur de l’esprit qui réside dans le cœur se pénètre de cette chaleur innée que la force du vin excite naturellement dans l’esprit : alors cet esprit se dilate et produit une sensation qui a le caractère de la joie. Il en est de même de ceux qui prennent le plaisir d’un bain : lorsqu’ils en respirent la vapeur, et que la chaleur de cette atmosphère pénètre jusqu’à leurs esprits et les échauffe, il en résulte pour eux un sentiment de plaisir, qui souvent se manifeste par des chants joyeux. » (p. 174-175)

L’explication conformément à laquelle le caractère gai des Nègres tient à une faiblesse du cerveau « est sans valeur et ne prouve rien ».


Cinquième discours préliminaire. Qui traite des influences diverses que l’abondance et la disette exercent sur la société humaine, et des impressions qu’elles laissent sur le physique et le moral de l’homme

Sur l’abondance: « Voici, ce me semble, la cause de ce phénomène : l’excès de nourriture et les principes humides renfermés dans les aliments excitent, dans les corps, des sécrétions superflues et pernicieuses qui produisent un embonpoint excessif et une abondance d’humeurs peccantes et corrompues. Cela amène une altération du teint et enlève aux formes du corps toute leur beauté en les surchargeant de chair. Ces principes humides obscurcissent l’esprit et l’intelligence par l’effet des vapeurs pernicieuses qu’elles envoient au cerveau ; de là résultent l’engourdissement de l’esprit, la nonchalance et un grave écart de l’état normal. » (p. 178)

Sur l’influence de la abondance sur la religion: « Les cités et les grandes villes renferment peu d’hommes religieux, attendu que, dans ces lieux, règnent généralement une insensibilité de cœur et un esprit d’indifférence qui proviennent de l’usage trop abondant de la viande, des assaisonnements et de la farine ; aussi les hommes dévots et austères se rencontrent surtout parmi les habitants de la campagne, accoutumés à la vie frugale. » (p. 180)

Sur la faim et sur le jeûne: « Les médecins se trompent en prétendant que c’est la faim qui fait mourir : cela n’arrive jamais, à moins qu’on ne prive l’homme brusquement de toute espèce d’aliment ; alors les intestins se ferment tout à fait, et l’on éprouve une maladie qui peut conduire à la mort. Mais lorsque la chose se fait graduellement, et par esprit religieux, en diminuant peu à peu la quantité de nourriture, ainsi que font les soufis, la mort n’est pas à craindre. La même progression est encore absolument nécessaire lorsque l’on veut renoncer à cette pratique de dévotion ; car, si l’on reprenait subitement sa première manière de se nourrir, on risquerait sa vie. Il faut revenir au point de départ, en suivant une gradation régulière, ainsi que cela s’était fait en le quittant. Nous avons vu des hommes qui supportaient une abstinence complète pendant quarante jours consécutifs, et même davantage. » (p. 183)

« Nous avons vu que, si des hommes adoptent pour nourriture la chair de gros animaux, leurs descendants prennent les qualités de ces animaux. » (p. 184)


Sixième discours préliminaire. Concernant les hommes qui, par une disposition innée ou par l’exercice de pratiques religieuses, ont la faculté d’apercevoir les choses du monde invisible. Ce chapitre commence par des observations sur la nature de la révélation et des songes

Sur les prophètes: « Un signe caractéristique distingue les individus de cette classe : au moment de recevoir la révélation divine, ils se trouvent complètement étrangers à tout ce qui les entoure, et ils poussent des gémissements sourds. On dirait, à les voir, qu’ils sont tombés dans un état de syncope ou d’évanouissement ; et toutefois il n’en est rien ; mais, en réalité, ils sont absorbés dans le royaume spirituel qu’ils viennent de rencontrer. Cela leur arrive par l’effet d’une puissance perceptive qui leur est propre et qui diffère totalement de celle des autres hommes. » (p. 186)

« [...] la vertu et le zèle pour la religion sont des signes auxquels on reconnaît les hommes ayant le don de la prophétie. » (p. 188)

Définition du miracle: « un miracle probant consiste en un événement surnaturel joint à une annonce préalable » (p. 190)

Distinction entre miracle et acte de magie: « Pour distinguer un miracle d’un acte de magie, disent ils, on se rappellera que Dieu a formé les prophètes pour faire de bonnes actions et pour éviter les mauvaises ; donc les faits surnaturels produits par un prophète ne peuvent pas amener le mal. Avec le magicien, c’est le contraire ; tout ce qu’il fait est nuisible ou tend à nuire. » (p. 194)

Sur le Coran: « Sachez bien que le miracle le plus grand, le plus éclatant, le plus péremptoire, c’est le noble Coran, que notre prophète a reçu du ciel. En effet, la plupart des manifestations surnaturelles n’arrivent pas simultanément avec les révélations dont les prophètes reçoivent communication ; pour qu’elles témoignent de la vérité d’une révélation, il est évident qu’elles ne doivent se présenter qu’après ; or le Coran est, non seulement une révélation, ainsi que le Prophète l’a allégué, mais aussi un miracle tout à fait extraordinaire. Ce livre porte en lui-même la preuve de son inspiration et n’a aucun besoin d’une preuve extrinsèque telle que les miracles venant à l’appui d’une révélation divine. Il est lui-même la preuve la plus claire, étant à la fois la preuve et la chose prouvée. » (p. 194)

Sur le monde: « Nous commencerons par le monde sensible et matériel, et nous parlerons d’abord du monde visible, celui des éléments. Les éléments s’élèvent graduellement de l’état de terre à celui d’eau, puis, à celui d’air, puis à celui de feu, se rattachant ainsi les uns aux autres. Chacun d’eux a une disposition à se transformer en l’élément qui lui est immédiatement supérieur ou inférieur, et quelquefois ce changement a effectivement lieu. L’élément supérieur est plus délié que celui qui se trouve immédiatement au dessous de lui ; le plus léger a pour limite le monde des sphères. L’union des sphères entre elles forme une gradation dont la beauté nous échappe ; mais les mouvements que l’on y remarque ont conduit les hommes à p.197 découvrir l’étendue et la position de chaque sphère, et à reconnaître qu’au delà il existe des êtres (littéral. « des essences ») qui exercent sur les sphères ces influences dont on s’aperçoit. Regardons ensuite le monde sublunaire : nous verrons qu’il renferme, dans une gradation admirable, les minéraux d’abord, ensuite les plantes, puis les animaux. La catégorie des minéraux touche, par une de ses extrémités, au commencement de la catégorie des plantes, où se trouvent les mauvaises herbes et les végétaux qui ne portent pas semence. L’extrémité de la catégorie des plantes qui renferme le dattier et la vigne est en contact avec la catégorie des animaux où se tiennent les limaçons et les coquillages, êtres qui ne possèdent qu’un seul sens, celui du toucher. En parlant des diverses catégories d’êtres, le mot contact s’emploie pour indiquer que la limite extrême de chaque classe est très disposée à se confondre avec la limite extrême de la classe voisine. Le monde animal est très étendu et se compose d’un grand nombre d’espèces. Dans la gradation des créatures, il a pour dernier terme l’homme, être doué de réflexion et de prévoyance. Occupant cette position, l’homme se trouve placé au dessus de la catégorie des singes, animaux qui réunissent l’adresse à l’intelligence, mais qui, dans le fait, ne s’élèvent ni à la prévoyance ni à la réflexion. Ces facultés ne se rencontrent qu’au commencement de la catégorie suivante, qui est celle de l’homme. Ce que nous sommes capables d’apercevoir s’arrête à cette limite. » (p. 197-198)

Sur l’ange: « Cet être supérieur a pour qualités essentielles la perception pure, l’intelligence sans mélange. » (p. 199)

L’homme, à mi-chemin entre la nature des anges et la nature animalique, se sent attiré des deux.

Sur l’âme: « L’âme est en contact avec les catégories qui avoisinent la sienne, ainsi que cela arrive aux êtres disposés par classes. Pour elle, cet état de contact a deux côtés, l’un supérieur, l’autre inférieur. Par celui-ci elle touche au corps, par l’entremise duquel elle acquiert les perceptions recueillies par les sens, et qui la dispose à détenir une intelligence en acte. Par le côté supérieur elle touche à la catégorie des anges et obtient ainsi les connaissances fournies par la science (divine) et celles du monde invisible. En effet, la connaissance des événements existe dans les intelligences angéliques en dehors du temps. » (p. 198)

Trois types humains: les gens du commun, les awlyya al-Allah et les prophètes.

Sur les prophètes: « En se dépouillant des langes de l’humanité, ils vont trouver la Compagnie sublime et en recevoir des communications. Chargés de ce dépôt, ils retournent vers le domaine de la nature humaine, et le rapportent, comme une révélation venue d’en haut, au milieu des influences mondaines, afin de le communiquer aux hommes. La révélation arrive, tantôt comme le bourdonnement d’un discours confus ; le prophète en saisit les idées et, à peine a t il cessé d’entendre le bourdonnement, qu’il a su par cœur et compris le message ; tantôt l’ange qui lui communique la révélation paraît sous la forme d’un homme afin de lui parler ; et ce qu’il dit, le prophète le retient par cœur. La communication faite par l’ange, le retour du prophète dans le domaine de l’humanité et son acte de comprendre ce qui lui a été révélé, tout cela se passe dans un seul instant de temps, instant plus court qu’un clin d’œil. En effet ces événements arrivent en dehors du temps et simultanément ; aussi les révélations paraissent se faire très vite, et voilà pourquoi on les a désignées par le mot de ouahi, qui, en langue arabe, signifie se hâter. » (p. 202-203)

- la première manière de communiquer un message divin, celle qui consiste en un bourdonnement, n’est employée qu’envers les personnes qui tiennent le rang de prophète sans avoir à remplir les fonctions d’apôtre;

- la seconde manière, celle où un ange se présente sous la forme d’un homme qui parle, convient au grade de ceux qui sont en même temps prophètes et apôtres ; elle est donc plus parfaite que la première;

- De quelque façon qu’un prophète reçoive une révélation, il éprouve un sentiment d’oppression et de souffrance, fait que Dieu lui-même a indiqué par ces mots du Coran (sourate LXXIII, verset 5) : « Nous allons t’adresser une parole accablante. »;

- la révélation se fait de la manière suivante : l’âme du prophète se détache de la nature humaine pour s’élever jusqu’au domaine angélique, où elle entend la parole de l’âme (universelle) ; or un sentiment de douleur doit avoir lieu toutes les fois qu’une essence quitte son état essentiel et s’en dépouille, afin de pouvoir sortir de sa sphère et s’élever jusqu’à une autre;

- la divination est aussi une faculté humaine;

- l’âme humaine est portée, par une disposition naturelle, à se dégager de l’humanité, afin de pouvoir se transporter dans un état supérieur, celui de la spiritualité;

- pour se dégager de la nature humaine, l’âme [inférieure] prend pour guide, soit les sens, soit l’imagination;

- le devin ne peut pas atteindre d’une manière complète à la perception des choses intellectuelles, car la révélation qu’il reçoit vient des démons;

Prophétisme vs. divination: « En effet, le prophétisme consiste dans le contact de l’esprit du prophète avec la Compagnie sublime, sans avoir eu un guide pour le conduire et sans avoir employé aucun moyen extrinsèque. Or, puisque celui qui exerce la divination est obligé, par son incapacité naturelle, à employer des moyens extrinsèques fournis par l’imagination, et que ces moyens influent sur sa faculté perceptive et se mêlent même aux perceptions qu’il veut atteindre, il reçoit de ce côté là des impressions tout à fait fausses. On ne saurait donc prendre cela pour du prophétisme. » (p. 208-209)

- l’emploi de phrases cadencées - « le plus actif de tous les moyens que la vue et l’ouïe puissent fournir, moyen dont la simplicité indique la grande facilité avec laquelle l’esprit peut se mettre en contact avec le monde spirituel, y recueillir des perceptions et sortir, en quelque degré, de son impuissance »

Sur la vision spirituelle: « C’est l’acte par lequel l’âme raisonnable aperçoit, dans son essence spirituelle, et pour un seul instant de temps, les formes des événements » (p. 211)

Sur la vision spirituelle des prophètes: « Passons au genre de songes qui est particulier aux prophètes. Ces personnages ont une disposition qui leur permet de se dépouiller de la nature humaine afin d’atteindre à la pure nature angélique, qui est la plus exaltée des natures spirituelles. (Cette disposition) se manifeste très souvent chez eux pendant qu’ils sont encore dans l’état (d’extase qui provient) de la révélation, et en rentrant dans le domaine des sensations corporelles. (Le prophète) recueille alors des perceptions qui ressemblent, d’une manière frappante, à celles que l’on éprouve pendant le sommeil. Mais l’état de sommeil est bien inférieur à celui dont nous parlons. » (p. 212-213)

« dans l’âme, la perception se fait de deux manières : par les moyens externes, c’est à-dire les cinq sens, et par les moyens internes, qui sont les facultés du cerveau. Ces deux genres de perceptions préoccupent l’âme et l’empêchent d’apercevoir les essences spirituelles qui se trouvent dans la sphère supérieure ; elle a cependant reçu de la nature la disposition nécessaire pour y parvenir » (p. 214-215)

Classification des rêves: « Nous lisons dans le Sahîh que le Prophète a dit : « Il y a trois espèces de visions : l’une vient de Dieu, l’autre vient de l’ange, et la troisième de Satan. » Cette classification s’accorde avec les observations que nous venons de présenter. La vision claire est de Dieu ; celle dont l’imagination imite la forme et qui a besoin d’interprétation vient de l’ange ; les songes confus sont l’œuvre de Satan, puisqu’ils sont tout à fait faux et que Satan est la source de la fausseté. » (p. 217)

L’âme peut atteindre au monde invisible pendant que l’homme dort. Puisque cela arrive dans l’état de sommeil, rien n’empêche que la même chose n’ait lieu dans d’autres êtats.

Sur la devination qui utilise les miroirs ou l’eau: « Pour écarter le voile des sens, le vrai devin n’emploie pas de grands efforts ; quant aux autres, ils tâchent d’arriver au but en essayant de concentrer en un seul sens toutes leurs perceptions. Comme la vue est le sens le plus noble, ils lui donnent la préférence ; fixant leurs regards sur un objet à superficie unie, ils le considèrent avec attention jusqu’à ce qu’ils y aperçoivent la chose qu’ils veulent annoncer. » (p. 222)

Sur l’ascèse des magiciens: « Il y a des hommes qui se livrent aux exercices spirituels dans l’espoir d’atteindre à la perception du monde invisible, et qui tâchent de se procurer une mort factice en s’efforçant d’anéantir toutes les facultés du corps, et de faire ensuite disparaître de l’âme les traces des souillures que ces facultés y avaient laissées. Mais cela ne peut s’effectuer que par la concentration de la pensée et par des jeûnes prolongés. On sait, d’une manière positive, qu’au moment de la mort les sensations du corps disparaissent ainsi que le voile qu’elles tendaient devant l’âme. Celle ci prend alors connaissance de sa propre essence et du monde dont elle fait réellement partie. Ces hommes croient que, par des mérites acquis, ils peuvent arriver, pendant qu’ils sont en vie, à un résultat semblable à celui qui a lieu après la mort, c’est à dire à mettre leur âme en état de connaître les choses du monde invisible. » (p. 226)

Sur les soufis: « Les exercices des soufis sont purement religieux et se font sans aucune des mauvaises intentions que nous venons d’indiquer. Ils ont pour but de porter l’âme au recueillement et d’en tourner toutes les pensées vers Dieu, afin qu’elle puisse goûter les saveurs de la connaissance (divine) et de l’identification avec la divinité. Outre le recueillement et le jeûne, ils emploient, dans leurs exercices, la méditation, afin de donner à leur esprit la direction convenable. En effet, l’âme, développée par la méditation, se rapproche de la connaissance de Dieu ; l’âme étrangère à la méditation est d’une nature satanique. Ce n’est pas à la suite d’un dessein préconçu, mais par un cas fortuit que les soufis parviennent à la connaissance du monde invisible et obtiennent la faculté d’y laisser vaguer leur âme. Ceux qui recherchent ces faveurs avec préméditation donnent à leur âme une direction qui n’est pas celle de Dieu. Chercher avec intention la faculté de vaguer dans le monde invisible et de le contempler est une faute énorme, un véritable acte de polythéisme. A ce sujet un mystique a dit : « Celui qui recherche la connaissance à cause de la connaissance se déclare pour celle ci. » Les vrais soufis désirent uniquement se diriger vers l’Être adorable, et tout ce qu’ils peuvent éprouver, pendant qu’ils se trouvent dans cet état, arrive fortuitement et sans aucune préméditation de leur part. Ils tâchent, en général, d’éviter ces (marques de la faveur divine) et ils en détournent leur attention ; car ils recherchent Dieu pour lui-même, et sans aucun autre motif. » (p. 227-228)

Les astrologues prétendent qu’il existe ici-bas des moyens à l’aide desquels l’âme peut obtenir des perceptions du monde spirituel, bien qu’elle ne soit pas détachée de l’influence des sens. Ibn Khaldoun considère que ces gens ne savent riens sur le monde invisible.

Encore sur la différence entre les devins et les prophètes: « Quant aux divers degrés de perceptivité auxquels les géomanciens peuvent s’élever, par des tentatives fondées sur des hypothèses et des conjectures, à Dieu ne plaise qu’un prophète y ait passé ! Un prophète n’essaye jamais de pénétrer dans le monde invisible ; jamais il n’en parle avec l’intention de satisfaire (la curiosité de) qui que ce soit. » (p. 237)

Ibn Khaldoun rejette aussi la pratique de la géomancie: « La pratique de la géomancie s’est répandue dans tout le monde civilisé ; elle forme le sujet de plusieurs livres, et a procuré une grande réputation à divers personnages des temps anciens et modernes. Il est cependant facile de voir combien cette manière de juger est arbitraire et fantastique. Le lecteur doit toujours avoir en vue cette vérité, qu’aucun moyen artificiel ne saurait procurer la connaissance des mystères appartenant au monde invisible. Personne ne peut les découvrir excepté quelques hommes privilégiés, qui, par une disposition innée, ont la faculté de se transporter hors du monde sensible et d’entrer dans le monde spirituel. » (p. 239)

Il y a des passages qui décrivent les principes des arts devinatoires.


Seconde section. De la civilisation chez les nomades et les peuples à demi sauvages et chez ceux qui se sont organisés en tribus. Phénomènes qui s’y présentent. Principes généraux – Eclaircissements

La vie nomade et la vie sédentaire sont des états également conformes à la nature.

Sur la vie en société: « les hommes ne se sont réunis en société que pour s’aider à obtenir les moyens de vivre. Ils commencent par chercher le simple nécessaire ; ensuite ils tâchent de satisfaire à des besoins factices, puis ils aspirent à vivre dans l’abondance » (p. 254).

L’existence de la race arabe dans le monde est un fait parfaitement naturel.

Sur la vie à la campagne: « Dans le chapitre précédent nous avons mentionné que les gens de la campagne pourvoient à leur subsistance d’une manière conforme à la nature. S’adonnant à l’agriculture ou bien à l’éducation des troupeaux, ils se contentent du strict nécessaire en fait de nourriture, d’habillements, de logements et de toutes les autres choses qui se rattachent aux habitudes de la vie. Ils ne visent pas plus loin ; ils ne recherchent pas les moyens de satisfaire à des besoins factices ou de parvenir à l’aisance. Pour logements ils ont des tentes en étoffe de poil de chèvre ou de chameau, et des huttes faites avec des branches d’arbres, ou des cabanes construites avec des pierres et de l’argile. Ils ne donnent pas à leurs habitations une grande élévation, puisqu’elles ne doivent leur servir que d’abri (contre le soleil et le mauvais temps) ; quelquefois même ils se réfugient dans des grottes et des cavernes. Les mets dont ils se nourrissent n’exigent pas de grands apprêts ; crus ou légèrement cuits, ils suffisent à leurs besoins. » (p. 255-256)

La vie de la campagne a dû précéder celle des villes. Elle a été le berceau de la civilisation. Les villes lui doivent leur origine et leur population.

Les gens de la campagne par rapport aux gens de la ville: « Nous avons dit que les habitants de la campagne se bornent au strict nécessaire en tout ce qui les concerne, et qu’ils n’ont pas les moyens pour passer au delà, tandis que les gens des villes s’occupent à satisfaire aux besoins créés par le luxe et à perfectionner tout ce qui se rattache à leurs habitudes et à leur manière d’être. » (p. 257)

Les gens de la campagne sont moins corrompus que ceux des villes.

Sur les gens de la ville: « Or les habitants des villes s’occupent ordinairement de leurs plaisirs et s’abandonnent aux habitudes du luxe ; ils recherchent les biens de ce monde transitoire et se livrent entièrement à leurs passions. Chez eux, l’âme se corrompt par les mauvaises qualités qu’elle acquiert en grand nombre, et, plus elle se pervertit, plus elle s’écarte du sentier de la vertu. Il leur arrive même d’oublier dans leur conduite toutes les bienséances : nous avons rencontré bien des personnes qui se servaient d’expressions grossières et malhonnêtes dans leurs assemblées et devant leurs supérieurs ; ils ne s’en abstenaient même pas en présence de leurs femmes. Habitués à prononcer des mots obscènes et à se conduire avec impudeur, le sentiment de la modestie n’a plus aucun pouvoir sur eux. » (p. 259)

Sur les habitants de la campagne: « Les gens de la campagne recherchent aussi les biens de ce monde, mais ils n’en désirent que ce qui leur est absolument nécessaire ; ils ne visent pas aux jouissances que procurent les richesses ; ils ne recherchent pas les moyens d’assouvir leur concupiscence ou d’augmenter leurs plaisirs. Les habitudes qui règlent leur conduite sont aussi simples que leur vie. On pourra trouver dans leurs actes et dans leur caractère bien des choses à reprendre ; mais ces défauts paraîtraient peu graves, si l’on jetait les yeux ensuite sur les mœurs des habitants des villes. Comparés avec eux, ils se rapprochent bien plus du naturel primitif de l’homme, et leurs âmes sont moins exposées à recevoir les impressions que les mauvaises habitudes laissent après elles. Il est donc clair que, pour les corriger et les ramener dans la bonne voie, on aura moins de peine qu’avec les habitants des villes. » (p. 259-260)

Les gens de la campagne sont plus braves que ceux de la ville.

Sur les gens de la ville: « Les habitants des villes, s’étant livrés au repas et à la tranquillité, se plongent dans les jouissances que leur offrent le bien être et l’aisance, et ils laissent à leur gouverneur ou à leur commandant le soin de les protéger en leurs personnes et leurs biens. Rassurés contre tout danger par la présence d’une troupe chargée de leur défense, entourés de murailles, couverts par des ouvrages avancés, ils ne s’alarment de rien, et ils ne cherchent pas à nuire aux peuples voisins. Libres de soucis, vivant dans une sécurité parfaite, ils renoncent à l’usage des armes, et laissent après eux une postérité qui leur ressemble. Semblables aux femmes et aux enfants qui sont à la charge du chef de la famille, ils vivent dans un état d’insouciance qui leur est devenu une seconde nature. » (p. 264)

Sur les gens de la campagne: « Les gens de la campagne, au contraire, se tiennent éloignés des grands centres de population ; habitués aux mœurs farouches que l’on contracte dans les vastes plaines du désert, ils évitent le voisinage des troupes auxquelles les gouvernements établis confient la garde de leurs frontières, et ils repoussent avec dédain l’idée de s’abriter derrière des murailles et des portes ; assez forts pour se protéger eux mêmes, ils ne confient jamais à d’autres le soin de leur défense et, toujours sous les armes, ils montrent, dans leurs expéditions, une vigilance extrême. Jamais ils ne s’abandonnent au sommeil, excepté pendant de courts instants dans leurs réunions de soir, ou pendant qu’ils voyagent, montés sur leurs chameaux ; mais ils ont toujours l’oreille attentive afin de saisir le moindre bruit du danger. Retirés dans les solitudes du désert et fiers de leur puissance, ils se confient à eux-mêmes et montrent par leur conduite que l’audace et la bravoure leur sont devenues une seconde nature. A la première alerte, au premier cri d’alarme, ils s’élancent au milieu des périls, en se fiant à leur courage. Les citadins qui vont se mêler à eux, soit dans le désert, soit dans les expéditions militaires, leur sont toujours à charge, étant incapables de rien faire par eux mêmes, ce dont on peut s’assurer de ses propres yeux. Ils ignorent la position des lieux et des abreuvoirs ; ils ne savent pas à quels endroits les chemins du désert vont aboutir. Cette ignorance provient de ce que le caractère de l’homme dépend des usages et des habitudes, et non pas de la nature ou du tempérament. Les choses auxquelles on s’accoutume donnent de nouvelles facultés, une seconde nature, qui remplace le naturel inné. Examinez ce principe, étudiez les hommes, vous reconnaîtrez qu’il est presque toujours vrai. » (p. 264)

La soumission aux autorités constituées nuit à la bravoure des citadins et leur enlève la pensée de se protéger eux-mêmes

Sur l’influence de la tyrannie: « Un peuple élevé dès sa jeunesse dans la crainte et la soumission ne se targue pas de son indépendance ; aussi trouvons nous chez les Arabes à demi sauvages qui s’adonnent à la vie nomade un degré de bravoure bien supérieur à celui dont les hommes policés sont capables. Les gens qui, depuis leur première jeunesse, ont vécu sous le contrôle d’une autorité qui cherche à former leurs mœurs et à leur enseigner les arts, les sciences et les pratiques de la religion, un tel peuple perd beaucoup de son énergie et n’essaye presque jamais de résister à l’oppression. » (p. 265-266)

La faculté de vivre dans le désert n’existe que chez les tribus animées d’un fort esprit de corps.

« Chez les hommes, le mal se montre sous plusieurs formes, dont les plus évidentes sont l’injustice et la haine. » (p. 268)

L’esprit de corps ne se montre que chez les gens qui tiennent ensemble par les liens du sang ou par quelque chose d’analogue.

La pureté de race ne se retrouve que chez les Arabes nomades et les autres peuples à demi sauvages qui habitent les déserts.

Comment les noms patronymiques des tribus perdent leur exactitude.

Le droit de commander ne sort jamais de la tribu; il reste dans la famille et s’appuie sur de nombreux partisans.

Chez les peuples animés d’un même esprit de corps, le commandement ne saurait appartenir à un étranger.

Chez les familles qui sont animées d’un fort esprit de corps, la noblesse et l’illustration ont une existence réelle et bien fondée; chez les autres, elles ne présentent que l’apparence et le semblant de la réalité.

Sur le faux esprit de corps chez les juifs: « C’est surtout chez les Israélites que ce sentiment est très enraciné. Ils appartiennent à la famille la plus illustre de la terre, et comptent parmi leurs aïeux tous les prophètes et tous les apôtres, à partir d’Abraham jusqu’à Moïse, le fondateur de leur loi. L’esprit de corps avait été très vif chez eux, et l’empire leur était échu en partage, selon la promesse de Dieu. Plus tard, ils perdirent tout ; déchus de leur rang, abreuvés d’humiliations, ils subirent la sentence que Dieu avait portée contre eux ; exilés de leur pays, ils sont restés, depuis des siècles, dans la servitude et dans l’oubli des bienfaits (dont le seigneur les avait comblés). Ils ne cessent, cependant, d’avoir la plus haute opinion de la noblesse attachée à leur race. On leur entend dire : « Un tel descend d’Aaron ; celui-ci est de la postérité de Josué ; celui-là tire son origine de Caleb ; cet autre appartient à la tribu de Juda ; » et cela après avoir perdu leur esprit de corps et vécu dans la dégradation pendant de longs siècles. Ces folles prétentions à la noblesse existent, non seulement chez les juifs, mais chez un grand nombre de citadins appartenant à d’autres races et dont les familles n’ont plus le moindre esprit de corps. » (p. 282)

Si les clients et les créatures d’une famille participent à sa noblesse et à sa considération, ils ne doivent pas cet avantage à leur origine, mais à la réputation de leur patron.

La noblesse atteint son point culminant dans quatre générations.

Le principe de l’érosion: « Le monde formé des (quatre) éléments et ce qu’il renferme sont sujets à la corruption tant dans leur essence que dans leurs accidents; aussi les choses et les êtres des diverses classes, tels que les minéraux, les plantes et tous les animaux, y compris l’homme, changent et se corrompent à vue d’œil. Il en est de même à l’égard des phénomènes que le monde offre à notre observation. Cela se voit surtout chez l’homme : les sciences, ainsi que les arts et toutes les choses de cette nature, naissent pour disparaître. » (p. 286)

« La noblesse parvient à son terme en passant par quatre générations successives, ainsi que nous allons l’expliquer. L’homme qui a fondé la gloire de sa famille sait bien par quels moyens il y est parvenu ; aussi conserve t il toujours intactes les qualités qui lui ont procuré l’illustration et qui la maintiennent. Son fils, auquel il remet le pouvoir, a déjà appris de lui comment il doit se conduire ; mais il ne le sait pas d’une manière complète ; celui qui entend raconter un fait ne le comprend pas aussi bien que le témoin oculaire. Le petit fils succède au commandement et se borne à marcher sur les traces de son prédécesseur et à le prendre pour modèle unique ; mais il ne fait pas les choses aussi bien que lui ; le simple imitateur reste toujours au dessous de celui qui travaille sérieusement. L’arrière petit fils succède à son tour et s’arrête tout à fait dans la voie suivie par ses aïeux ; il ne conserve plus rien de ces nobles qualités qui avaient servi à fonder l’illustration de la famille ; il ose même les mépriser, et il s’imagine que ses aïeux s’étaient élevés à la gloire sans se donner la moindre peine et sans faire le moindre effort. Se figurant que, par le seul fait de leur naissance, ils avaient possédé la puissance de tout temps et de toute nécessité, il se laisse tromper par le respect qu’on lui témoigne, et ne veut pas concevoir que sa famille soit arrivée au pouvoir par son esprit de corps et par ses nobles qualités. Ne sachant pas quelle est l’origine de la grandeur de ses aïeux, il en méconnaît les véritables causes, et croit que le pouvoir leur était venu par droit de naissance ; aussi se met il bien au dessus des guerriers dont l’esprit de corps soutient encore la dynastie. Habitué, dès son enfance, à leur donner des ordres, il demeure convaincu de sa supériorité et il ne se doute pas que leur obéissance ait eu pour cause les grandes qualités au moyen desquelles ses prédécesseurs avaient dompté tous les esprits et gagné tous les cœurs. Ses troupes, indisposées par le peu de considération qu’il leur montre, commencent par lui manquer de respect ; ensuite elles lui témoignent du mépris ; puis elles le remplacent par un nouveau chef, pris dans une autre branche de la même famille. Elles montrent par là que la famille dominante impose toujours par son esprit de corps, fait que nous avons déjà signalé ; mais l’individu qu’elles choisissent est celui dont le caractère leur convient le plus. Dès lors la branche favorisée de la famille prospère rapidement, pendant que l’autre se flétrit et perd tout son éclat. Cela arrive dans toutes les dynasties, dans les familles qui gouvernent des tribus, dans celles dont les chefs occupent de grands commandements et chez tous les peuples dont l’esprit de corps est bien prononcé. Quant aux familles établies dans les villes, elles tombent dans la décadence et leurs familles collatérales les remplacent. » (p. 286-289)

Les quatre générations sont: le fondateur, le conservateur, l’imitateur, le destructeur.

Les tribus à demi sauvages sont plus capables d’effectuer des conquêtes que les autres peuples.

L’esprit de corps aboutit à l’acquisition de la souveraineté.

Une tribu qui se livre aux jouissances du luxe se crée des obstacles qui l’empêchent d’arriver à l’empire.

Une tribu qui a vécu dans l’avilissement et dans la servitute est incapable de fonder un empire.

Une tribu s’avilit qui consent à payer des impôts et des contributions.

Celui qui cherche à se distinguer par de nobles qualités montre qu’il est capable de régner. Sans vertus on ne parvient jamais au pouvoir.

Sur les bons chefs: « Si nous examinons l’histoire des chefs de parti qui ont subjugué des peuples et conquis des royaumes, nous trouverons toujours chez eux le désir de s’illustrer par les qualités les plus honorables. Ils se montrent généreux ; pleins d’indulgence pour les fautes d’autrui ; toujours prêts à soutenir les faibles, à bien accueillir leurs hôtes, à soulager les opprimés et à procurer (aux pauvres) ce qui (leur) manque ; patients dans l’adversité ; fidèles à leurs promesses ; prodigues d’argent pour la défense de leur honneur et pour la gloire de la religion ; pleins d’égards et de considération pour les savants (uléma), qui sont les soutiens de la foi ; se réglant, dans leur conduite, d’après les prescriptions de ces docteurs ; plaçant une grande confiance dans les hommes religieux et croyant que la présence des dévôts et leurs prières portent bonheur ; pleins de modestie en la présence des vieillards, les traitant avec un profond respect ; toujours prêts à satisfaire aux réclamations, à rendre justice aux faibles, même à ceux qui auraient à se plaindre d’eux ; prodiguant leur argent pour le soulagement des malheureux ; écoutant les supplications des opprimés ; se conformant aux prescriptions de la loi divine ; remplissant tous les devoirs de la religion, qu’ils soutiennent de toutes les manières ; s’abstenant de la fraude, des ruses, des perfidies et des actes de mauvaise foi. (A ce tableau) nous pourrions ajouter encore d’autres traits. On reconnaît à cette description des hommes faits pour commander, non seulement à leur propre peuple, mais au monde. Cette disposition heureuse leur vient de la part de Dieu et se règle d’après la force de leur patriotisme et l’étendue de leur ambition. La souveraineté ne leur arrive pas par hasard ou par un jeu de la fortune ; de tous les biens et de toutes les dignités, elle seule convient le mieux à l’esprit qui les anime. Cela montre que Dieu leur avait destiné l’empire et les y avait conduits. » (p. 300-301)

Les peuples les moins civilisés font les conquêtes les plus étendues.

Toutes les fois que l’autorité souveraine échappe des mains d’un peuple, elle passe à un autre peuple de la même race, pourvu que celui-ci ait conservé son esprit de corps.

La souveraineté s’use dans le luxe, et c’est le luxe qui la renverse.

Le peuple vaincu tâche toujours d’imiter les vainqueurs par la tenue, la manière de s’habiller, les opinions et les usages.

Un peuple vaincu et soumis dépérit rapidement.

Les Arabes ne peuvent établir leur domination que dans les pays de plaines.

Sur les Arabes: « Le naturel farouche des Arabes en a fait une race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu’ils peuvent enlever un butin sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n’hésitent pas à s’en emparer et à rentrer au plus vite dans la partie du désert où ils font paître leurs troupeaux. Jamais ils ne marchent contre un ennemi pour le combattre ouvertement, à moins que le soin de leur propre défense ne les y oblige. Si, pendant leurs expéditions, ils rencontrent des emplacements fortifiés, des localités d’un abord difficile, ils s’en détournent pour rentrer dans le plat pays. » (p. 309)

Tout pays conquis par les Arabes est bientôt ruiné.

Encore, sur les Arabes: « Les habitudes et les usages de la vie nomade ont fait des Arabes un peuple rude et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour eux une seconde nature, un état dans lequel ils se complaisent, parce qu’il leur assure la liberté et l’indépendance. Une telle disposition s’oppose au progrès de la civilisation. Se transporter de lieu en lieu, parcourir les déserts, voilà, depuis les temps les plus reculés, leur principale occupation. Autant la vie sédentaire est favorable au progrès de la civilisation, autant la vie nomade lui est contraire. Si les Arabes ont besoin de pierres pour servir d’appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer ; s’il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir. Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est édifice ; or, construire des édifices, c’est faire le premier pas dans la civilisation. Tels sont les Arabes nomades en général ; ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont toujours prêts à enlever de force le bien d’autrui, à chercher les richesses les armes à la main et à piller sans mesure et sans retenue. » (p. 310)

En principe général, les Arabes sont incapables de fonder un empire, à moins qu’ils n’aient reçu d’un prophète ou d’un saint une teinture religieuse plus ou moins forte.

Sur les Arabes: « De tous les peuples, les Arabes sont les moins disposés à la subordination. Menant une vie presque sauvage, ils acquièrent une grossièreté de mœurs, une fierté, une arrogance et un esprit de jalousie qui les indisposent contre toute autorité. Aussi le bon accord se trouve bien rarement dans une tribu. S’ils acceptent les croyances religieuses qu’un prophète ou un saint leur enseigne, la puissance qui doit les maintenir dans la bonne voie se trouve alors dans leurs propres cœurs, leur esprit hautain et jaloux s’adoucit, et ils se laissent porter facilement à la concorde et à l’obéissance. C’est la religion qui effectue ce changement : elle fait disparaître leur humeur fière et insolente ; elle éloigne leurs cœurs de l’envie et de la jalousie. Si le prophète ou saint qui les invite à soutenir la cause de Dieu, à remplacer leurs habitudes blâmables par des usages dignes de louange, à combiner leurs efforts afin de faire triompher la vérité ; si cet homme appartient à leur tribu, l’unanimité la plus complète s’établit parmi eux et les met en mesure d’effectuer des conquêtes et de fonder un empire. Au reste, les Arabes ont surpassé tous les peuples par leur empressement à recevoir la vraie doctrine et à suivre la bonne voie. Cela tenait à la simplicité de leur nature, qui ne se laissait pas corrompre par de mauvaises habitudes et qui ne contractait jamais des qualités méprisables. On ne pouvait pas même leur faire un reproche du caractère sauvage par lequel ils se distinguaient naguère ; ce naturel farouche les disposait au bien ; il leur était inné, et n’avait jamais contracté l’immoralité ni la déloyauté dont les âmes reçoivent si facilement l’empreinte. » (p. 314)

De tous les peuples, les Arabes sont les moins capables de gouverner un empire.

Les peuplades et les tribus agricoles qui habitent les campagnes subissent l’autorité des habitants des villes.


Troisième section. Sur les dynasties, la royauté, le khalifat, et l’ordre des dignités dans le sultanat (gouvernement temporel). Indication de tout ce qui s’y présente de remarquable. – Principes fondamentaux et développements.

On ne peut établir une domination ni fonder une dynastie sans l’appui du peuple et de l’esprit de corps qui l’anime.

Une dynastie qui parvient à s’établir d’une manière solide cesse de s’appuyer sur le parti qui l’avait portée au pouvoir.

Des personnages appartenant à une famille royale parviennent quelquefois à fonder un empire sans avoir eu l’appui de leur propre parti.

La religion enseignée par un prophète ou par un prédicateur de la vérité est la seule base sur laquelle on puisse fonder un grand et puissant empire.

Une dynastie qui commence sa carrière en s’appuyant sur la religion double la force de l’esprit de corps qui aide à son établissement.

Une entreprise qui a pour but le triomphe d’un principe religieux ne peut réussir si elle n’a pas un fort parti pour la soutenir.

Unde dynastie ne peut étendre son autorité que sur un nombre limité de royaumes et de contrées: « En effet, les partisans de la dynastie, le peuple qui l’a établie et qui la soutient, doivent se distribuer par bandes dans les divers royaumes et forteresses dont ils ont obtenu la possession. Il faut occuper le pays afin de pouvoir le protéger contre l’ennemi et y faire respecter l’autorité du gouvernement central. Parmi leurs attributions, ces détachements ont pour mission de prélever l’impôt et de contenir les vaincus. Or, quand un empire a éparpillé ses forces de cette manière, il épuise ses moyens d’action, et les limites (extérieures) des provinces (qu’il a conquises) deviennent la frontière de son territoire et marquent toute l’étendue qu’il est capable de prendre. Si le souverain voulait essayer d’augmenter ses possessions, il n’aurait plus assez de troupes pour tout garder, et donnerait à ses ennemis et aux États voisins une occasion favorable de l’attaquer. La crainte qu’il leur inspirait d’abord ne les retiendrait plus, et leurs tentatives audacieuses porteraient un grand préjudice à son autorité. Si les forces de l’empire sont très nombreuses, si l’on ne les affaiblit pas en les distribuant par détachements dans les places fortes et sur les frontières, l’empire a le moyen de s’emparer des régions situées en dehors de ses limites et d’acquérir toute l’étendue qu’il peut recevoir. » (p. 332)

La grandeur d’un empire, son étendue et sa durée sont en rapport direct avec le nombre de ceux qui l’ont fondé.

Un empire s’établit difficilement dans un pays occupé par de nombreuses tribus ou peuplades.

Sur l’échec de l’empire israélite: « En Syrie, les Israélites trouvèrent des tribus composées de Philistins, de Canaanéens, de descendants d’Ésaü, de Madianites, de descendants de Lot (les Moabites), d’Édomites, d’Araméens, d’Amalécites, de Gergéséens et de Nabatéens ; ceux ci se tenaient du côté de la Mésopotamie et de Mosul. Le nombre de ces tribus, ainsi que la diversité de leurs sentiments et de leurs intérêts, était immense. Les Israélites éprouvèrent donc de grandes difficultés avant de pouvoir établir leur domination dans ce pays et y fonder un empire. Leur autorité fut souvent ébranlée par des révoltes, et ils se laissèrent infecter eux-mêmes par l’esprit de désordre qui animait leurs sujets. Aussi se mirent ils souvent en insurrection contre leurs rois, et ils n’eurent jamais un empire solidement établi. Vaincus par les Perses, puis par les Grecs, ils furent enfin subjugués et dispersés par les Romains. » (p. 337-338)

Dans un empire, le souverain est naturellement porté à se réserver toute l’autorité; on s’y abandonne au luxe, à l’indolence et au repos.

« [...] l’esprit de corps dans une tribu est comme le tempérament dans les êtres créés. » (p. 341)

Sur le luxe et ses effets: « Après l’acquisition de l’empire, les vainqueurs renoncent aux travaux et aux fatigues qu’ils s’étaient volontairement imposés et ils cherchent le repos, la tranquillité et le désœuvrement. Ils s’occupent à goûter les fruits de la domination, à se bâtir de beaux édifices, de belles maisons et à se procurer de riches habillements. Ils élèvent des palais, ils construisent des fontaines, ils plantent des jardins et se livrent à la jouissance des biens mondains. Préférant le repos aux fatigues, ils ne s’occupent que de beaux habits, de mets recherchés, de vaisselle et de tapis. S’étant accoutumés à ce genre de vie, ils en transmettent l’habitude à leurs descendants. Le luxe ne cesse de croître chez eux, jusqu’à ce que Dieu fasse connaître sa volonté définitive. » (p. 343)

Lorsqu’un empire a acquis sa forme naturelle par l’établissement de l’autocratie et par l’introduction du luxe, il tend vers sa décadence.

Les empires, ainsi que les hommes, ont leur vie propre.

Sur la durée de la vie des hommes: « Selon les médecins et les astrologues, la vie naturelle de l’homme est de cent vingt ans, de l’espèce que ceux ci nomment grandes années lunaires. La vie, dans chaque race d’hommes, est sujette à des variations, sa durée étant déterminée par les conjonctions (des corps célestes). Elle dépasse quelquefois ce nombre d’années et quelquefois elle ne les atteint pas ; ainsi les hommes nés sous certaines conjonctions vivent jusqu’à cent ans, d’autres jusqu’à cinquante et d’autres jusqu’à quatre vingts ou soixante et dix. Selon les observateurs (des corps célestes), tout cela dépend des indications fournies par les conjonctions. Pour la race actuelle des hommes, la durée de la vie est de soixante ou soixante et dix ans ; ainsi que cela se trouve mentionné dans une des paroles attribuées au Prophète. La vie naturelle de l’homme, celle dont la durée est de cent vingt ans, ne se prolonge que très rarement au delà de ces limites ; cela dépend de certaines positions extraordinaires de la sphère céleste. » (p. 347)

La durée de la vie des empires ne dépasse pas trois générations. La vie d’une génération a quarante ans, période à laquelle la croissance du corps est parvenue à son terme.

Sur les trois générations de l’empire: « Nous avons dit que la durée d’un empire ne dépasse pas ordinairement trois générations. En effet, la première génération conserve son caractère de peuple nomade, les rudes habitudes de la vie sauvage, la sobriété, la bravoure, la passion du brigandage et l’habitude de s’entre partager l’autorité ; aussi l’esprit de tribu dans cette génération reste en vigueur ; son glaive est toujours affilé, son voisinage redoutable, et les autres hommes se laissent vaincre par ses armes. La possession d’un empire et le bien être qui s’ensuit influent sur le caractère de la seconde génération ; chez elle, les habitudes de la vie nomade se remplacent par celles de la vie sédentaire, la pénurie est changée en aisance et la communauté du pouvoir en autocratie. Un seul individu exerce toute l’autorité ; le peuple, trop indolent pour essayer de la reconquérir, échange l’amour de la domination contre l’avilissement et la soumission. L’esprit de corps qui l’anime s’affaiblit à un certain degré ; mais on aperçoit que cette génération, malgré son abaissement, en a conservé encore une portion considérable, qu’elle tenait de la génération précédente. Elle en a connu les mœurs, la fierté, l’amour de la gloire, l’ardeur à repousser l’ennemi et à se défendre ; aussi ne peut elle perdre cet esprit tout à fait. Elle espère même reprendre un jour tous ces traits de caractère ; peut être penset elle qu’elle les possède encore. La troisième génération a oublié complètement la vie nomade et les mœurs agrestes du désert ; elle ne reconnaît plus les douceurs de la gloire et de l’esprit de corps, habituée, comme elle l’est, à subir la domination d’un maître et plongée, par l’influence du luxe, dans toutes les délices de la vie. Des hommes de cette espèce sont une charge pour l’empire ; à l’instar des femmes et des enfants, ils ont besoin de protecteurs ; chez eux l’esprit de corps s’est éteint, le courage de se défendre, de repousser un ennemi ou de l’attaquer leur manque, et, malgré cela, ils cherchent à en imposer au public par leur équipement (militaire), leur habillement, leurs airs d’habiles cavaliers et leur ton présomptueux. Mais cela n’est qu’un faux vernis ; car ils sont, en général, plus lâches que des femmes , et si on les attaque, ils sont incapables de résister. Le souverain s’appuie alors sur des étrangers d’une bravoure reconnue, et s’entoure d’affranchis et de clients en nombre à peu près suffisant pour la défense du pays. Dieu permet enfin que cet empire succombe avec tout ce qui en dépend. Cela fait voir que, dans l’espace de trois générations, les empires arrivent à la décrépitude et changent entièrement de nature. Dans la quatrième génération, l’illustration dont la nation s’était entourée disparaît tout à fait, ainsi que nous l’avons indiqué ailleurs. » (p. 348-349)

Dans les empires, les habitudes de la vie sédentaire remplacent graduellement celles de la vie nomade.

L’aisance du peuple ajoute d’abord à la force de l’empire.

La puissance d’aucun empire ne reste invariable.

Indication des phases par lesquelles tout empire doit passer, et des changements qu’elles produisent dans les habitudes contractées par le peuple pendant son séjour dans le désert: « Les phases ou changements qui ont lieu dans l’état des empires peuvent ordinairement se réduire à cinq. Dans la première, la tribu a obtenu tout ce qu’elle souhaitait , elle a résisté aux attaques, repoussé ses ennemis, conquis un royaume et enlevé le pouvoir à une dynastie qui l’exerçait avant elle. Pendant la durée de cette phase, le souverain partage l’autorité avec les membres de la tribu ; il les associe à sa puissance et travaille avec eux pour faire rentrer les impôts et protéger le territoire de l’empire. Il ne s’attribue exclusivement aucun avantage, car l’esprit de corps, qui avait conduit le peuple à la victoire et qui se maintient encore, l’oblige à borner son ambition. Dans la seconde phase, le souverain usurpe toute l’autorité, il en prive le peuple et repousse les tentatives de ceux qui voudraient partager le pouvoir avec lui. Tant que dure cette phase, il s’occupe à gagner par des bienfaits l’appui des hommes influents, à se faire des créatures, à s’attacher des clients et des partisans en grand nombre, afin de pouvoir réprimer l’esprit d’insubordination qui anime sa tribu et ses parents. Bien que tous ces gens soient descendus du même ancêtre que lui et qu’ils aient eu leur part de pouvoir, il finit par les exclure de toute autorité et à les en repousser, afin de se la réserver en entier pour lui-même. La haute position qu’il s’est faite donne à sa famille une influence exceptionnelle ; aussi se trouve t il dans la nécessité de contenir l’ambition de ses parents, même par l’emploi de la force. Cette tâche est souvent plus difficile que celle de ses prédécesseurs, dont les efforts se bornèrent à conquérir un empire. Ceux ci n’avaient à combattre qu’un peuple étranger et ils s’étaient assuré l’aide de toute une population animée d’un même esprit de corps, tandis que maintenant le souverain doit combattre ses proches parents sans avoir d’autres auxiliaires qu’un petit nombre d’étrangers. Il a donc de grandes difficultés à vaincre pour réussir dans le dessein qu’il a formé. La troisième phase est une période de désœuvrement et de repos. Le souverain jouit maintenant des fruits de ses efforts ; maître de l’empire, il peut se livrer à la passion qui entraîne les hommes vers la recherche des richesses, qui les porte à laisser des monuments durables de leur existence et à se faire une haute renommée. Il consacre ses efforts au soin de faire rentrer les impôts, de bien constater les revenus et les dépenses, de tenir compte de tous ses déboursés et d’employer son argent avec prévoyance. Il fait construire de vastes édifices, des bâtiments immenses, de grandes villes, des monuments énormes. Il comble de dons les chefs de tribu et les grands personnages étrangers qui viennent le complimenter, il enrichit ses parents et prodigue l’or et les honneurs à ses créatures et à ses serviteurs. Il a soin de faire la revue de ses troupes et de leur donner régulièrement, chaque mois lunaire, une solde convenable. Aussi voit on, aux jours de fête, les bons résultats de cette conduite : l’habillement du soldat, son équipement et ses armes, tout est en excellent état. Par la beauté de ses troupes, il excite l’admiration des nations amies et impose à celles qui ont pour lui des sentiments hostiles. Pendant cette phase, le chef de l’État exerce une autorité absolue et agit d’après ses propres inspirations ; jusqu’alors il n’avait travaillé que pour la gloire commune et pour tracer un chemin que ses successeurs devaient suivre. La quatrième phase est une période de contentement et de repos. Le souverain se montre satisfait de la gloire que ses prédécesseurs lui ont transmise ; il vit en paix avec les princes capables de régaler ou de rivaliser avec lui en puissance ; il imite avec une attention scrupuleuse la conduite de ses prédécesseurs, et, bien convaincu de la grande habileté qu’ils avaient déployée en travaillant pour la gloire de la nation, il croirait se perdre s’il cessait de suivre leur exemple. La cinquième phase amène le gaspillage et la prodigalité. Le souverain dépense en fêtes et en plaisirs les trésors amassés par ses prédécesseurs ; il en distribue une partie à ses courtisans sous le titre d’honoraires, et il emploie le reste à maintenir l’éclat de ses réceptions et à s’entourer de faux amis et d’intrigants, auxquels il confie des charges qu’ils sont incapables de remplir et dans lesquelles ils ne savent comment se conduire. Il froisse l’amour propre des chefs de la nation ; il offense les gens qui doivent leur fortune à la bonté de ses prédécesseurs, et en fait ainsi des ennemis qui n’attendent, pour le trahir, que le moment opportun. Il gâte l’esprit de l’armée en employant pour ses plaisirs l’argent qui devait servir à la solder ; jamais il ne s’entretient avec ses soldats, jamais il ne les interroge sur leurs besoins. De cette manière, il détruit l’édifice fondé par ses prédécesseurs. Pendant cette phase, l’empire tombe en décadence et ressent les attaques d’une maladie qui doit remporter et qui n’admet aucun remède. Enfin la dynastie succombe d’une manière dont nous exposerons ailleurs les détails. » (p. 356-360)

La grandeur des monuments laissés par une dynastie est en rapport direct avec la puissance dont cette dynastie avait disposé lors de son établissement.

Une histoire combatue avec le raisonnement scientifique: « Selon ces conteurs, Og était si grand qu’il saisissait des poissons dans la mer et les tenait auprès du soleil pour les faire cuire. Ils connaissaient aussi peu la nature des corps célestes que la constitution de l’espèce humaine, puisqu’ils croyaient que le soleil était chaud et que, plus on se rapprochait de cet astre, plus la chaleur augmentait ; ils ne savaient pas que la chaleur c’est la lumière, et que la lumière, dans le voisinage de la terre, est plus intense qu’ailleurs. Ce phénomène a pour cause la réflexion des rayons solaires, qui, ayant touché le sol, s’en retournent à rencontre des autres rayons et ajoutent encore à leur chaleur. Lorsqu’on dépasse la limite jusqu’à laquelle les rayons réfléchis peuvent atteindre, on n’y trouve plus de chaleur ; dans les régions parcourues par les nuages, il fait froid. Quant au soleil, il n’est ni chaud ni froid, c’est un corps simple, lumineux, sans tempérament distinctif. » (p. 361)

Sur Ibn Batoutah: « Sous le règne du sultan mérinide Abou Eïnan, un membre du corps des cheïkhs de Tanger, nommé Ibn Batoutah, reparut dans le Maghreb. Une vingtaine d’années auparavant il s’était rendu en Orient, où il avait parcouru l’Irac, le Yém